C H A P I T R E 4
« Il nous en reste encore quelques unes à répéter, indiqua Clare, au piano. Tu chantes Medicine ce soir ?
- Bien-sûr. Je n'ai qu'un album, qui n'a que dix chansons. Les fans ont le droit d'entendre des petites nouvelles. On fait Medicine. »
Elle acquiesça, et je me tournai vers Mitch.
« Harry, tu as toujours le retour son ? » Me demanda-t-il.
Pour accompagner ses paroles, il effleura sa guitare du bout des doigts, créant un son que j'entendis bel et bien dans mon oreillette. Les autres musiciens firent pareil ; tout semblait fonctionner. Je leur fis un signe de tête et ils se mirent en place.
Je fis un pas en avant afin de me rapprocher du micro. Je baissai les yeux quelques instants. Même si c'était seulement les répétitions, j'avais cette sensation de pleinitude dû à la musique. Je relevai le regard, et vit Louis. Il était en effet devant, juste devant, là où beaucoup de gens allaient être le soir-même – la fosse – et il était simplement assis. C'était amusant, c'était comme faire un concert à une seule personne. Je chassai le sourire en coin qui tentait de prendre place sur mes lèvres et fermai les paupières. Quelques notes se firent entendre. Medicine débutait.
Here me take my medicine, take mymedicine
Treat you like a gentleman
Give me that adrenaline, that adrenaline
Think I'm gonna stick with it
Here me take my medicine, take mymedicine
Rest it on your fingertips
Up to your mouth, feeling it out
Feeling it out
Cette chanson n'était pas juste dansante, elle se vivait. Le rythme entrait dans mon corps et en prenait possession. Alors ce n'était que les répètitions, mais je vivais le moment, je bougeais, j'appuyais sur les mots. Et mes yeux s'étaient rouverts, et je fixais Louis.
I had a few, got drunk on you and now I'm wasted
And when I sleep I'm gonna dream of how you...
J'enlevai le micro du trépier et commençai à marcher de droite à gauche sur la scène, le refrain débutant. Mon regard était toujours dans celui de Louis, j'en étais à la fois conscient et totalement impuissant.
If you go out tonight,
I'm going out, 'cause I know you're persuasive
You got the salt tonight,
Got me an appetite,
Now I can taste it
You get me dizzy oh, you get me dizzy oh
La la la la la
Je continuai à chanter les quelques paroles, ne perdant pas le sens du rythme et l'énergie que cela me procurai. Je retournai poser le micro, me plaçant devant le trépier. Je regardai Louis ; je ne sais pas si mon regard le transperçait ou si c'était le sien qui me faisait cela, mais je le sentais.
The boys and the girls are in
I mess around with him
And I'm okay with it
I'm coming down,
I figured out I kinda like it
And when I sleep I'm gonna dream of how you...
Je repris le refrain une nouvelle fois, la transition, puis une pause, qui, je le savais, allait rendre le public dingue. Le refrain reprenait une dernière fois ensuite, j'y mettais toute ma folie, mon énergie, ma passion, et la musique se termina. J'éloignai le micro de ma bouche, haletant. Peut-être que je mettais juste trop d'action, que ce soit en répètitions ou sur scène, mais qu'est-ce que j'aimais cela.
Je soufflai vite, et fort ; mon torse se soulevait à un rythme relativement effrené. Nous nous regardions toujours, cette sorte de bulle entre nous ; Louis avait une expression neutre mais je savais qu'il n'avait pas besoin que ce soit écrit sur son visage pour que ce soit là.
Mitch débrancha sa guitare de l'ampli, créant un bruit aigu très stridant, arrêté la seconde d'après ; mais cela suffit pour éclater cette bulle. Je baissai la tête avant de les fermer, puis de relever la tête en me raclant la gorge.
Cela ne faisait qu'une heure, une seule heure que Louis et moi partagions le même espace, et il avait toujours cette emprise, cet effet sur moi. Cela ne partait pas, jamais. Ce n'était pas parti, jamais. Je me détestai pour ressentir cette brûlure lorsque mon regard croisait le sien ; cette brûlure qui m'avait envahi en le regardant durant toute la chanson.
▬
« Tu l'as écrite par rapport à elle ?
- On était d'accord, après la répètition tu retournais dans la loge et tu dormais pour faire partir l'alcool de ton sang.
- Je vais dormir, je vais le faire, m'assura Louis. Mais réponds à cette question, tu l'as écrite pour elle ? »
Il n'avait pas besoin de préciser, c'était évident que le "elle" signifiait Camille, et que la chanson en question était Medicine.
« Si je réponds, tu vas te reposer ?
- Oui.
- Mais vraiment. Tu te poses sur ce canapé et tu dors. Si t'as soif, tu bois de l'eau ou du café. Mais que je ne te retrouve pas à rôder dans le bâtiment.
- Oui, oui, » m'assura t-il.
Il semblait donc que j'avais trouvé le parfait compromis.
« Non, dis-je.
- Non ? s'étonna-t-il.
- Non est ma réponse. À la question. Je ne l'ai pas écrite par rapport à elle. »
Il me regarda simplement, gardant une expression neutre. Je maintins le contact visuel, même si je n'avais pas réellement envie ; c'était juste plus fort que moi. Louis savait pertinemment que si cette chanson ne concernait pas Camille, alors cela ne pouvait être que deux choses : une chanson que j'avais écrite en me mettant dans la peau de quelqu'un, ou une chanson par rapport à lui. En l'occurence, c'était la deuxième option.
« Toi, ajoutai-je. Je l'ai écrite par rapport à toi, il y a moins de deux ans.
- Cette chanson parle de sexe...
- J'aimerais avoir ta lucidité quand j'ai bu, je plaisantai. Oui, cette chanson parle de sexe. On a eu beaucoup de ça. Ce n'est pas étonnant que j'ai pu écrire une chanson sur le sujet en pensant à toi. »
Il acquiesça, lentement, très lentement. Ses yeux étaient plutôt vitreux, je savais ce que cela signifiait – j'avais passé cinq années avec lui, sur le côté professionnel, mais aussi personnel et amoureux. Je connaissais tout de lui, ses moindres réactions, habitudes, gestes. Lorsqu'il était ivre, il avait tendance à être plus... Affectueux.
« Non, dis-je en posant ma main sur les siennes, sachant pertinemment qu'il s'apprêtait à les poser sur ma ceinture. Tu as bu, Louis.
- C'est la seule raison de ton refus ? »
Sur le coup, c'est la seule raison à laquelle j'avais pensé, oui. Ce qui expliqua la vague de culpabilité qui me submergai la seconde suivante.
« Et j'ai une copine, repris-je dès qu'il l'avait souligné. Je soupirai. Louis, tu n'es pas sobre. C'est l'alcool qui t'aide... On ne s'est pas vus depuis un moment, ça n'est pas forcément facile, et on vient de parler d'une de mes chansons qui parle de toi et qui est à propos de sexe, alors ta réaction est normale mais... Tu n'es pas dans ton état normal. Si ça arrivait, une fois sobre, tu m'en voudrais encore plus.
- Je ne t'en voudrais pas...
- Tu m'as promis de dormir après que j'ai répondu ta question. C'est fait. La musique ne concerne pas Camille. Tu as ta réponse. Maintenant, dors. »
Il accepta en silence, même si je pouvais voir que c'était à contrecœur. Mais ce n'était pas raisonnable, alors c'était mieux ainsi. Il était mon ex. J'avais une copine, putain. Une copine qui m'aimait. Et je l'aimais. J'étais certain de l'aimer. Mais pourquoi je n'arrivais pas à me sentir détaché de Louis ? Peut-être était-ce simplement car notre lien avait été si fort dans le passé qu'il n'était pas possible d'en retrouver un purement froid et distant. Ou peut-être était-ce parce que je l'aimais encore, jusqu'à brûler, que je n'avais jamais cessé, jusqu'à me noyer. C'était assez difficile à savoir ; alors j'essayais de ne pas le faire. Tout était bien mieux sans étiquette.
Je me baissai et embrassai délicatement son front.
« Repose toi, j'indiquai doucement.
- Tu peux encore rester.
- Repose toi », je répètai.
C'était assez difficile, de partir, car je savais très bien qu'une fois sa sieste terminée, Louis aurait un terrible mal de crâne et une humeur horripilante. Puis, il était aussi évident que son côté affectueux et réclameur aurait totalement disparu. Tout allait redevenir froid, même glacial, et j'allais enfin être gêné et tendu d'être dans le même endroit que lui. Mais, au moins, cela allait être normal. Des ex n'étaient pas sensés se comporter ainsi, n'est-ce pas ? Ex signifie ancien. Ancien amour. Ancienne complicité. Ancienne histoire. Ancienne. Révolue. Terminée.
« Si tu as besoin de quoi que ce soit... dis-je de la porte. Je serai dans la pièce en sortant de la scène, première porte à gauche. »
Louis acquiesça, déjà allongé sur le canapé, les yeux fermés. Je soupira une dernière fois, et ferma la porte. Il était désormais temps de rejoindre la fameuse pièce, qui était une sorte de petite cafétèria/salon où les musiciens et moi avions tendance à se réunir avant les concerts. Je savais que des questions m'attendaient probablement.
▬
J'entra dans la pièce commune sans faire un bruit, me dirigeant vers le petit meuble afin de me servir un verre d'eau. Mon groupe était au complet, certains installés sur les canapés, d'autres debouts, tous discutant, ne prêtant pas réellement attention à ma présence dans la pièce. Je me servis un verre d'eau et allai m'asseoir sur un sofa.
« Hâte d'être ce soir ? » Me demanda Sarah.
C'était une brillante batteuse. J'étais heureux de l'avoir dans le groupe – comme j'étais heureux d'avoir tous les autres. Notre entente était exemplaire et leur talent indéniable.
« Oui, répondis-je. Je suis sûr que l'ambiance sera géniale. Amsterdam est un bon public.
- Ton ami est parti ? » Reprit Mitch.
Il m'amusait beaucoup. Je l'avais rencontré dans une pizzeria, où il travaillait. Très doué en cuisine, ça ne faisait aucun doute, mais également très doué à la guitare électrique. Alors, je lui avais proposé de devenir membre de mon groupe. Il avait constamment une expression blasée, ce qui avait tendance à m'amuser. Pourtant, il était adorable.
« Son prénom est Louis », indiqua Sarah.
Ces deux-là étaient ensemble, c'était plutôt récent mais ils étaient bien. Comme quoi, sortir de sa pizzeria avait vraiment changé sa vie.
« Oui, Louis. Et non, il est dans la loge. Il a bu, je veux qu'il se repose.
- Comme c'est mignon », intervint Jeff.
Je tournai les yeux vers lui, prêt à lui lancer un regard noir – mais en réalité, il était juste sincère, pas ironique ou cynique. Juste... Sincère. Il avait cette voix mielleuse. Il avait toujours fait ça lorsqu'il parlait de Louis et moi. Ça non plus, ça n'avait pas changé.
« Il a bu ? Demanda Clare.
- Oui, s'il est là, à la base, c'est pour ça. J'ai été le chercher parce qu'il était tout seul dans un bar... C'est mieux s'il est là. Qu'il se repose, et il partira pour un hôtel.
- Pourquoi il n'est pas directement allé à l'hôtel ? » s'intérèssa Clare.
Je soupirai.
« Il est venu ici seul, mais il n'a pas envie de l'être, alors il a insisté pour venir avec moi. Il est têtu.
- Il ne va pas rester pour le concert ? Interrogea Adam, mon bassiste.
- Je ne pense pas, je rétorquai.
- C'est dommage », reprit Sarah.
J'haussai les épaules.
« Il aura sûrement la gueule de bois après sa sieste, ça parait évident qu'il voudra aller à l'hôtel le plus proche et ne pas assister à un concert.
- C'est dommage que Camille ne soit pas là, ajouta Clare. Elle nous dit sans cesse à quel point elle aimerait rencontrer les autres membres de ton ancien groupe. »
Je regardai furtivement Jeff qui resta simplement silencieux. Il savait, tout comme moi, que c'était mieux que Camille ne soit pas là.
« Une prochaine fois », dis-je finalement.
Un petit silence prit place dans la pièce. J'avais de nouveau cette impression, que tout le monde pouvait lire en moi et que donc ils savaient tous ce que je cachais sur Louis. Heureusement, Sarah me sortit de cette petite détresse en tapant dans ses mains, joyeusement, tout en disant :
« Alors, comment tu t'habilles ce soir ? »
Un sourire prit place sur mes lèvres.
« Tu verras. Mais je peux au moins dire que ce n'est pas un costume habituel.
- Ce n'est jamais un costume habituel, rit Jeff. Tu sors toujours de l'ordinaire.
- C'est mieux d'être original, répondit Clare.
- C'est surtout mieux d'être soi-même, je repris. J'aime les costumes que les autres jugent bizarres, je les trouve beaux et j'ai envie de les mettre. Les couleurs, le vernis à ongles, les bijoux... J'adore. Tant que j'aime, je porte. Les autres aiment, les autres n'aiment pas... Tant pis. Ça ne va pas plus loin.
- Mec, deviens président », ajouta Mitch.
Il provoqua le rire général.
▬
Habituellement, avant un concert, j'aimais bien rester dans ma loge, une heure ou deux, tranquillement. C'était une sacrée organisation mais j'avais toujours un peu de temps pour moi, comme les musiciens et le reste de l'équipe. Donc, dans ces cas-là, j'allais dans ma loge, je me posais et faisais un tour sur mon téléphone. Seulement, ce jour-là,ce n'était pas possible, car un certain garçon monopolisait la petite pièce. Alors, je me contentai de marcher dans les coulisses de l'arène ; c'était grand, et même si je finissais par tourner en rond, au moins cela m'occupai, et j'offrais ma disponibilité si quelqu'un avait besoin de moi ou plus généralement d'aide.
Je faisais ma petite marche depuis une dizaine de minutes environ quand je remarquai Jeff à mes côtés, qui m'avait certainement rattrapé.
« Tu visites ? Demanda-t-il.
- Je m'occupe. »
Il acquiesça, lentement, puis nous continuâmes à marcher quelques secondes jusqu'à ce qu'il reprenne la parole.
« Alors... Louis est là. »
J'hochai la tête.
« Il l'est, oui.
- On n'a pas trop eu le temps d'en discuter.
- Je ne suis pas sûr qu'il y ait grand chose à dire.
- Comment tu te sens ? »
J'haussai les épaules. Je n'étais pas réellement sûr d'avoir la réponse à cette question ; ou alors de l'accepter.
« Ça va, dis-je.
- Harry, reprit Jeff. C'est moi. »
En effet, Jeff faisait partie de ma vie depuis quelques années maintenant. Il connaissait l'histoire que Louis et moi avions eu, il nous avait connu alors que nous étions encore ensemble, et lui et moi étions restés en contact par la suite, étant donné qu'il était notamment devenu mon agent, même si cela restait avant tout mon ami. Cette faculté lui permettait de bien me connaître, de connaître mes réels états d'âme.
« Ça me fait bizarre, avouai-je au bout de quelques secondes.
- Juste bizarre ?
- Et un peu mal, je suppose. J'en sais rien.
- Si ça te fait mal, force-le à partir. Il est là parce que tu l'as laissé venir. Il n'est pas à la rue, il a un compte en banque équivalent à la moitié d'un pays en développement, alors il peut bien se prendre une chambre d'hôtel.
- Ce n'est pas ce genre de mal. Ce n'est pas le mal où j'ai envie qu'il se casse loin.
- Alors c'est quoi ? »
Je me pinçai les lèvres.
« Je ne sais pas.
- Pourquoi, Harry ? Pourquoi ? »
Je n'arrêtai pas ma marche, au contraire, j'accélèrai le pas, sans réellement m'en rendre compte, peut-être que c'était inconsciemment pour fuir Jeff, pour fuir ses questions et la conversation qui me faisait peur car elle m'amenait à admettre une chose que je me refusais.
« Pourquoi ? » Continua-t-il, plus fermement.
Il attrapa mon bras, ce qui fit me retourner brusquement, et nous étions désormais à l'arrêt, sa main autour de mon avant-bras, nos deux visages portant une expression de confusion, les sourcils froncés.
« Pourquoi Louis est là ? Pourquoi tu l'as laissé venir ? Pourquoi tu as mal en le voyant ? Pourquoi tu n'as pas envie qu'il parte ? Pourquoi ? »
J'avais la réponse. Je l'avais ; tout comme Jeff. Mais je n'en avais pas la force, pas le courage. Je le ressentais, au plus profond de mon être, je le savais, c'était là, indéniable. Mais le savoir, l'accepter et le dire à haute voix étaient des notions bien différentes.
« Ne me force pas à le dire, Jeff.
- Et pourtant ça serait tellement plus simple si tu l'admettais.
- Non ! M'énervai-je. Ça ne serait pas simple. Rien ne serait plus simple – rien n'est simple. Alors oui, c'est compliqué, oui je ne gère absolument pas la situation mais c'est ainsi et inutile de la compliquer. »
D'un geste vif, je dégageai mon bras de son emprise.
« C'est ce que c'est. Peu importe si je l'ai accepté ou non, peu importe. C'est comme ça maintenant, c'est tout. »
Je tournai les talons et disparus dans l'allée.
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