Chapitre 1 | Partie 3: The Wayfaring Stranger

ARLETTE

Le notaire avait laissé derrière lui une impression étrange, comme si son empressement n'était que des remous dans l'eau, les agitations inutiles d'une cuillère en argent dans un café froid.

Arlette finit le fond de sa tasse et partit à son tour, abandonnant la chaleur de l'intérieur pour affronter la pluie et la foule de cette fin d'après-midi. Elle avait besoin de respirer et de réfléchir.

Est-ce qu'elle allait vivre dans cette villa, à Pinewood ? Elle tenta de s'imaginer des forêts et des lacs de montagne, comme ceux des Vosges où elle avait passé son enfance, mais étant donné la superficie du terrain, les lacs français seraient certainement minuscules en comparaison...

Elle descendit la rue et se laissa porter par les accents italiens qu'elle entendait d'une boutique à l'autre. Elle avait du mal à réaliser qu'elle était là, aux Etats-Unis, et non en France.

C'était comme si elle était prisonnière d'un rêve étrange et que chaque tentative pour percer la bulle de ce songe l'enfonçait un peu plus dans ses méandres.

Elle pensait en français mais lisait, parlait et écoutait en anglais. Elle n'arrivait pas à identifier ce qu'elle vivait comme étant la réalité. Le quotidien n'existait plus.

Tout ce qu'elle entreprenait était nouveau, sans précédent. Il n'y avait plus de rythme, plus de matin ni de soir, seulement une liste de choses à faire et d'événements qui devaient s'enchaîner. Elle n'avait plus vécu de chamboulement pareil depuis son départ de Paris. Tous les gens qu'elle rencontrait ici étaient des inconnus.

Cette impression à la fois grisante et perturbante ne l'avait plus quittée depuis son arrivée à New York. Elle se sentait presque protégée par cette situation. Elle était de passage, un visage inconnu qui disparaîtrait à jamais de la vie de ces gens à la seconde où elle tournerait à l'angle du prochain boulevard.

Alors qu'elle descendait vers son hôtel, elle aperçut des dockers qui déchargeaient des sacs de toile et un vendeur de homards qui ramassait les carapaces vides laissées par les clients juste devant son étale.

Elle s'arrêta pour le regarder récupérer nonchalamment ces crustacés éventrés pour les jeter un peu plus bas dans la rue. Arlette sourit en voyant le prix dérisoire qui était affiché sur l'étale. Vingt cents pour un homard, c'en était presque indécent.

Un peu plus loin, au fond de l'allée, des hommes en costume se tenaient debout, regardant un autre camion se faire décharger par des ouvriers. Des caisses de bouteilles. De l'alcool, pensa la jeune femme. Un des hommes en costume se retourna brusquement en direction de la sortie de la rue et la fixa en enlevant le cigare de sa bouche tordue.

Elle se retourna immédiatement et continua son chemin en pressant le pas. Elle sentit ses battements de cœur s'accélérer et elle enfonça un peu plus son chapeau sur sa tête. Des contrebandiers, pensa-t-elle, elle venait de voir des contrebandiers.

Ce fut comme une sorte de gifle la tirant de ses rêveries. Elle était en Amérique, là où la Prohibition et la crise financière avaient créé la plus grande vague de crime de ce début de siècle. Et elle venait d'être témoin d'une de ces opérations de criminels.

Cette pensée lui glaça le sang. Il fallait qu'elle retourne à sa chambre d'hôtel, et vite. Elle fit un détour par Trinity Church pour prendre le métro vers le sud.

Elle trouva un stand de sandwich au coin d'une rue à côté de son hôtel. C'était de la saucisse en conserve avec de la moutarde et de la choucroute, en conserve aussi. Des hotdogs.

Elle en acheta deux en espérant que ce dîner lui suffirait et qu'elle n'aurait plus avoir à sortir, mais elle regretta rapidement son achat après en avoir pris une première bouchée. La saucisse était fade, le pain trop mou, la choucroute avait un goût atrocement aigre de cornichon et la moutarde était sucrée.

Lorsqu'elle referma la porte de sa chambre derrière elle, elle eut l'impression qu'on l'avait suivie, que dans son dos étaient restés fixés les yeux de l'homme en costume. Était-il vraiment dangereux d'être témoin d'une scène de contrebande ici ?

Elle se posa la question, et se rendit compte du grotesque de la situation. Ce qu'elle avait vu n'avait rien d'anormal en France. N'était-ce pas simplement comme le livreur qui venait fournir l'estaminet du village près duquel elle avait grandi ? Qu'y avait-il de mal à cela ?

Elle frissonna en se remémorant les hommes qu'elle avait surpris et qui l'avaient regardée avec suspicion, comme si elle interrompait un sabbat avec le Diable en personne. Ils n'avaient rien de livreurs d'estaminets, ils ressemblaient plutôt aux gangsters dont on parlait dans les gazettes. Cette loi sur l'interdiction de vendre de l'alcool était donc si dure ? Les gens avaient donc tellement besoin de boire ?

Sans allumer la lumière, elle posa ses affaires mouillées sur le radiateur en céramique et s'allongea sur le lit en fixant sa valise ouverte à côté de la porte. En quittant Paris, elle avait eu l'impression de prendre trop de choses, d'avoir du mal à fermer la valise.

Maintenant elle pensait qu'elle aurait dû amener tellement plus. Acheter au moins des souvenirs qu'elle pourrait accrocher dans sa nouvelle chambre. Elle n'avait que quelques vieilles photos qu'elle gardait dans son carnet de notes.

Comme la France allait lui manquer, songea-t-elle en regardant le grand building de briques qui faisait face à l'hôtel.

Un éclair de lucidité la sortit de sa nostalgie naissante et lui rappela pourquoi elle était là. Elle n'avait pas besoin de souvenirs, pas besoin de plus de choses venant de la France. Elle prenait un nouveau départ.

Son oncle lui avait offert une nouvelle vie, quelques mois plus tôt, lorsqu'elle avait appris qu'elle était la seule personne citée sur son testament, alors qu'elle voyageait en compagnie d'une amie dans le sud de l'Angleterre.

Cela avait été pour elle un tel choc qu'elle n'en avait pas dormi pendant trois jours. Un message de Boston était arrivé entre ses mains pour bouleverser sa vie. Cette petite lettre avait dû passer par sa vieille adresse dans une ferme en ruine près de Saint-Dié, puis celle de Paris, avant d'atteindre l'hôtel où elle résidait, au bord de la mer, au sud de Londres.

L'enveloppe avait donc retracé les dernières années de sa vie en parcourant la France comme si un poursuivant venu du passé remontait jusqu'à elle. Cela faisait alors déjà deux ans qu'elle avait cessé ses études parisiennes pour travailler avec son amie, Paula Castelblanc, la célèbre photographe.

Hôtels luxueux, cocktails avec des ambassadeurs, expositions dans toutes les plus grandes salles d'Europe, elle avait suivi la grande aventurière dans tous ses déplacements, jusque dans ce petit hôtel de Brighton où elle avait reçu la lettre qui avait séparé leurs destinées.

Arlette tenta à nouveau d'ingurgiter le hotdog. Infect. C'était encore pire froid. Elle préférait se nourrir de ses souvenirs, si amers soient-ils. Son amie lui manquait.

Paula l'avait guidée et lui avait ouvert les portes d'un monde de luxe auquel elle n'aurait jamais eu accès avec sa petite bourse d'étudiante. Peut-être qu'elle aurait mieux fait de rester à l'université... Elle aurait pu se contenter de l'honneur d'accéder à une éducation supérieure, briller en tant que médecin et revenir dans sa Lorraine natale pour y exercer sa profession. On l'aurait accueillie à bras ouverts dans l'hôpital de Raon l'Etape si elle y était revenue...

Elle chassa cette pensée en ouvrant son carnet de notes. Il figurait à la dernière page une note manuscrite, écrite avec délicatesse et élégance : « Bon voyage ma chère Arlette, nous nous reverrons de l'autre côté, ton amie Paula ». Arlette esquissa un sourire nostalgique et se pencha sur la photo de son amie.

Elle aurait pu s'habiller comme elle, apprendre la photographie à ses côtés, devenir une parfaite garçonne aux cheveux courts, aux vêtements outrageusement légers et aux parfums capiteux. Le sourire s'estompa progressivement sur le visage de la jeune femme. Elle aurait pu, oui, si elle n'avait pas passé son temps à repasser ses robes, à lui faire la cuisine, à conduire sa voiture, à prendre ses réservations. Voilà peut-être la raison pour laquelle elle n'avait pas hésité à prendre le bateau pour New York.

Arlette se releva, gênée par une goutte d'eau du plafond qui tombait répétitivement sur son front et alluma la lampe de son bureau pour regarder ses papiers d'identité. C'était fini la vie de palais. Elle était maintenant une migrante comme les autres. Arlette Mangel, née le 13 août 1906 à Raon-lès-Leau dans les Vosges. Un nom et un lieu de naissance, voilà ce qu'il lui resterait de la France jusqu'à sa mort, quand tout le reste aurait disparu.

A la faible lueur de la lampe, elle regarda son visage sur les papiers. Elle ne serait pas une femme comme Paula, elle serait réellement libre, elle travaillerait seule, et elle réussirait à se libérer de toutes les prisons de confort et de paresse dans lesquelles la photographe était tombée.

-Cette femme était esclave de l'idée qu'elle se faisait d'elle, murmura-t-elle, comme pour se rassurer de ses choix. Je n'aurais pas pu suivre longtemps son train de vie, avec ma petite rente de toute façon.

Elle allait ranger son carnet dans son sac lorsqu'elle entendit toquer violemment à la porte.

Immédiatement, elle éteignit la lampe et s'approcha. Les trafiquants l'avaient donc trouvée ? Elle s'écarta mécaniquement de la fenêtre et attendit. Elle n'entendit plus rien. Seulement la respiration bruyante de la personne derrière la porte.

Elle sursauta lorsqu'on toqua à nouveau, plus fort cette fois-ci. Fallait-il qu'elle réponde ou qu'elle fasse comme s'il n'y avait personne ? Elle se sentit soudainement ridicule d'être aussi effrayée. Ce n'était certainement que le maître d'hôtel. Mais pourquoi ne se présentait-il pas, ou ne l'appelait-il pas par son nom ?

Elle passa discrètement le long du mur pour arriver près de la fenêtre et regarda par le rideau. La rue était vide. Pas d'homme en costume. Mais même si ce n'était pas l'un d'entre eux, elle ne voyait pas qui pourrait bien toquer à sa porte à cette heure-

— Maggie, ouvre-moi ! Je sais que t'es là ! Si t'ouvres pas tout de suite, je défonce cette putain de porte !

Certainement un ivrogne, se dit-elle. Elle ouvrit la porte d'un geste vif. Un homme de grande stature aux cheveux roux trempés se tenait au mur comme s'il allait s'écrouler. Arlette prit un air énervé :

— Vous n'avez pas honte de réveiller des touristes à cette heure de la nuit ! Si vous réveillez mon mari, il va vous refaire le portrait !

Elle referma la porte sans la claquer et y colla son oreille. En criant, son accent d'étrangère avait pris des teintes plus dures qui avaient eu pour mérite d'effrayer l'ivrogne. Il poussa un juron et reprit sa marche vers une autre porte de chambre, reprenant son tapage, avec moins de succès cette fois-ci puisqu'elle put entendre la voix d'un autre homme qui lui répondit en braillant.

Bienvenue en Amérique Arlette, se dit-elle avant de se mettre au lit en souriant.

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