Chapitre 6.5

— Par les Quatre ! s'exclama Eana. Iain... Liha...ça va ? Que s'est-il passé ? Que vous est-il arrivé ?

Lihanna tenta de se redresser en prenant appui sur la grosse pierre à laquelle elle était adossée.

Elle nota que Iain tentait de faire de même, mais pour y arriver, il aurait déjà fallu qu'il arrive à déloger Eiline qui semblait avoir décider d'élire définitivement domicile sur ses genoux. Et ce n'était pas gagné !

En voyant cela, son regard fut à nouveau irrésistiblement attiré vers l'endroit où se trouvait Liam, mais elle détourna rapidement les yeux quand elle vit qu'il serrait Morgane dans ses bras. Cette dernière sanglotait et il tentait – maladroitement – de la réconforter.

Mais pourquoi est-ce qu'elle pleure, d'abord ? se dit-elle en reconnaissant le sentiment qui s'était emparé d'elle à la seconde où elle avait posé les yeux sur le couple. Ce n'était pas comme s'il s'était passé quelque chose de grave, non ?!

Enfin, si...

Mais pourquoi pleurait-elle dans les bras de Liam ?!

Oh et puis merde ! se morigéna-t-elle avec un mouvement d'humeur. Putain de jalousie...

— Liha...

La voix de sa mère la tira de ses pensées et elle reporta son attention sur cette dernière.

Eana la fixait de ses grands yeux verts et l'inquiétude qu'elle y lut lui donna un coup au cœur.

— C'est bon, maman, tenta-t-elle de la rassurer en se redressant complètement. C'est passé, maintenant...

Sa mère ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais Morgane la devança.

— Mais qu'est-ce qui s'est passé, justement ? demanda-t-elle en se précipitant sur elle le visage inondé de larmes.

Au moment où la jolie rousse la prit dans ses bras, Lihanna se sentit vraiment honteuse d'avoir songé à aller l'étrangler de ses propres mains quelques instants plus tôt.

— Par les Quatre, Liha ! reprit son amie en se reculant légèrement pour la tenir à bout de bras. J'ai eu tellement peur ! D'abord Iain. Et puis, toi... seigneur ! La Garde... elle... on ne m'a pas préparé à ça ! Je...

Le reste de sa phrase se noya dans un sanglot et Lihanna se sentit encore plus mal.

Qu'est-ce qui ne tournait pas rond chez elle pour qu'elle voie le mal partout ? Y compris chez des personnes qui tenaient vraiment à elle ?

Par les Quatre ! L'amour lui faisait vraiment faire de ces conneries ! Et il la rendait plus barjot encore ! Si c'était possible...

Mais d'ailleurs... pourquoi est-ce qu'elle pensait à ça ? MAINTENANT ?!?!

— Liha... l'apostropha à nouveau sa mère.

Au ton de sa voix, Lihanna comprit qu'elle commençait doucement à s'impatienter.

— Je... je ne sais pas ce qui s'est passé... commença-t-elle en soupirant. Enfin, pas vraiment...

— La tristesse, intervint Iain.

Et toutes les têtes se tournèrent vers lui.

— Je... je ne sais pas trop comment vous expliquer, reprit-il sous leurs regards interrogateurs. Mais... mais c'était comme si, d'un seul coup, un sentiment de tristesse comme je n'en n'avais jamais connu s'était abattu sur moi. Une peine tellement... intense. Si vive. J'ai eu l'impression qu'on me broyait le cœur ! Et puis... et puis cette douleur s'est répandue dans tout mon corps. C'était...

Iain s'interrompit et Lihanna vit des larmes perler au coin de ses yeux. Alors elle lui prit la main et continua à sa place :

— C'était comme si... commença-t-elle en priant pour que sa voix ne se brise pas dans un sanglot, comme si on m'arrachait tous mes rêves, tous mes espoirs de bonheur d'un seul coup. Comme si tout ce qui me permettait de tenir debout, d'avancer et d'être heureuse... mon but dans la vie... tout ça... disparu. Pour toujours. Putain... cette douleur ! C'était... impossible de respirer. Ça m'a – ça nous a – littéralement paralysé.

Du coin de l'œil, Lihanna vit Iain hocher la tête pour approuver ce qu'elle venait de tenter d'expliquer aux autres.

Mais, bordel ! C'était tellement compliqué ! Elle-même ne comprenait pas comment il était possible de ressentir une telle douleur ! Alors, l'expliquer...

Elle croisa le regard perplexe de Liam au moment où elle levait les mains en signe d'impuissance.

— Mais... intervint sa mère en fronçant les sourcils. Mais la même chose vous est arrivée à tous les deux ? Au même moment ? Comment cela est-il possible ? Et quelle est cette perte qui pourrait vous briser le cœur ? À tous les deux ?

Lihanna secoua la tête en signe d'ignorance. Elle aussi se demandait comment tout cela pouvait être possible. Comment avait-elle pu être connectée si intensément avec cette personne submergée par le désespoir ?

Comment... Soudain, l'évidence la frappa et elle vacilla comme si elle venait réellement de se prendre un coup de poing en pleine face.

Oh, bordel ! Mais pourquoi ne s'en était-elle pas rendue compte plus tôt ?!

Par les Quatre ! Elle comprenait enfin ! Elle savait à qui appartenait cette douleur qui l'avait écrasée de tout son poids !

— Erin...

Au moment où elle prononça le nom de sa sœur, Lihanna comprit qu'elle venait de faire une erreur. Et la réaction immédiate de sa mère lui donna raison.

Eana écarquilla les yeux de panique et tomba à genoux, la main sur le cœur.

— Oh par les Quatre ! souffla-t-elle alors que ses beaux yeux verts se remplissaient de larmes. Erin... vous... vous l'avez sentie... mourir, c'est ça ?

Bordel ! Pourquoi s'obstinait-elle à oublier de réfléchir avant d'ouvrir la bouche ? Elle se serait giflée tellement elle s'en voulait d'être aussi maladroite !

— Non ! intervint Iain sous le regard horrifié de leurs amis. Non ! Ce n'est pas ça ! Erin est vivante ! C'est juste...

Lihanna entendit sa mère pousser un cri de soulagement et de douleur mêlés, mais elle n'osa pas la regarder.

Elle s'en voulait d'être aussi bête, franchement !

— Mais enfin, c'est quoi ce bordel ?! s'exclama soudain Kenneth les faisant tous sursauter. Qu'est-ce qui vous est arrivé, à la fin ?! Et qu'est-ce que cela a à voir avec Erin ? Et avec moi !

Lihanna lança un coup d'œil à son frère pour voir si lui aussi avait compris et pour lui signifier que, dans ce cas, elle préférait que ce soit lui qui se charge d'expliquer tout ce merdier. Et vu le regard irrité qu'il lui retourna, elle comprit qu'il était clairement de son avis.

— Ce... commença-t-il sur un ton incertain. Cette douleur qu'on a ressentie et qui nous a fait nous évanouir... ça... ça ne venait pas de nous. C'était... c'était celle d'Erin.

Du coin de l'œil, Lihanna vit ses amis sursauter en entendant le nom de sa sœur.

— Comment ça celle d'Erin ? demanda Kenneth toujours énervé, mais aussi inquiet. Qu'est-ce que ça veut dire ?

— Ce... cette peine. C'était la sienne, pas la nôtre...

Finalement, Iain se tourna vers elle, désemparé.

Ah ben tu vois ! C'est pas si facile à expliquer, hein, monsieur je suis meilleur pédagogue que toi !

— C'est Erin qui a eu le cœur brisé, poursuivit-elle en gardant ses sarcasmes pour elle. Pas Iain. Pas moi. C'est Erin qui a perdu ce qui la rendait heureuse, la chose qui illuminait sa vie. C'est Erin qui a dû tirer un trait sur la chose... sur la personne qu'elle aime le plus au monde.

Comme leur ami ne comprenait toujours pas, Iain conclut :

— Cette personne, Kenneth, c'est toi. Cette douleur infinie qui a submergé ma petite sœur vient du fait que quelque chose – ou quelqu'un – l'a obligée à renoncer à toi...

Lihanna vit que Kenneth mettait plusieurs secondes à digérer la nouvelle. Son visage passa par plusieurs émotions – surprise, gêne, joie – avant de se figer sur une expression d'effroi.

— Tu... tu veux... balbutia-t-il paniqué avant de se reprendre. Tu veux dire qu'elle me croit mort ou un truc comme ça ?

— Pas nécessairement... commença-t-elle. Elle...

— Comment ça, pas nécessairement ? la coupa-t-il en perdant peu à peu son sang-froid. Qu'est-ce que tu veux dire ?

Lihanna savait que son ami était bouleversé. Il gardait beaucoup de chose pour lui depuis la disparition d'Erin et il était peut-être temps que cela sorte. C'est pourquoi elle décida qu'elle ne lui en tiendrait pas rigueur. Kenneth pouvait lui crier dessus autant qu'il voulait, elle ne s'énerverait pas.

— Ce que je veux dire... reprit-elle en soupirant.

— Quoi ? Ben vas-y, Liha, dis-moi !

Bon. Il allait peut-être falloir, quand même, qu'il se calme un peu...

— Si tu arrêtais deux secondes de me couper la parole...

— Si tu arrêtais deux secondes de tourner autour du pot...

— Elle pense qu'elle t'a perdu, Kenneth, intervint soudain Iain d'une voix douce. Ça ne veut pas dire qu'elle te croie mort. Juste que son avenir avec toi a disparu. Et crois-moi, depuis qu'on a dix ans, elle ne rêvait que d'une chose... se lier avec toi et avoir des enfants.

En entendant cela, Lihanna esquissa un sourire triste. Iain disait vrai. Erin était amoureuse de Kenneth depuis la première fois où elle l'avait vu et tout ce qu'elle voulait, c'était passer sa vie avec lui. Elle ne lui avait jamais dit et elle ne savait même pas si ses sentiments étaient réciproques, mais sa sœur était certaine qu'elle finirait heureuse avec Kenneth.

Quand elle releva le visage vers lui, la tristesse qu'elle vit dans ses yeux lui serra le cœur. Kenneth n'était pas le genre de mec à montrer ses sentiments. Au contraire même, rien ne semblait l'atteindre. Il était toujours d'humeur égale, agissant avec flegme comme si le monde extérieur le laissait complètement indifférent.

Sauf quand il s'agissait d'Erin. Dès qu'il la voyait, les yeux du jeune homme s'illuminaient et il souriait chaque fois qu'elle s'adressait à lui. Quand elle lui posait une question, il ne répondait jamais à côté de la plaque et il se souvenait toujours de ce qu'elle avait dit ou fait lors de leurs précédentes conversations. Erin était la seule à qui il accordait toute son attention. La seule qui le touchait vraiment. Même si, lui-même, ne s'en rendait pas vraiment compte.

Voilà pourquoi elle fut si surprise quand il s'approcha d'elle et la saisit par les bras.

— S'il te plaît, Liha, fais quelque chose... la supplia-t-il avec des sanglots dans la voix.

— Kenneth, je...

— Je ne supporte pas de savoir qu'elle souffre à cause de moi, continua-t-il en fixant ses yeux gris plein de détresse dans les siens. Dis-lui... fais lui comprendre qu'elle ne m'a pas perdu, qu'elle ne me perdra jamais...

Par les Quatre ! S'il continuait, il ne lui faudrait pas longtemps avant qu'elle ne se mette à chialer.

— Mais, je ne peux pas...

— Utilise ta télépathie. Dis-lui... dis-lui que je l'aime, que je la retrouverai et qu'elle et moi on se liera dès la fin de son apprentissage.

Lihanna laissa échapper un petit gémissement tant elle avait mal pour lui. Le jeune homme ouvrait son cœur pour la première fois de sa vie et celle à qui était destinée sa déclaration d'amour ne pouvait même pas l'entendre. C'était si... triste.

— Je suis désolée, Kenneth, murmura-t-elle les larmes aux yeux, mais je ne peux pas faire ça... je n'arrive pas...

— Mais bordel, Liha ! s'exclama-t-il soudain en le secouant avec véhémence. Je croyais que tes pouvoirs de télépathe étaient les plus puissants de tout le royaume !

— Kenneth ! entendit-elle Eiline s'exclamer pour essayer de calmer son frère.

Mais ce dernier ne l'entendit même pas et il continua de la secouer comme si elle était une ado capricieuse qui refusait de l'écouter.

— Kenneth ! entendit-elle encore quelqu'un crier. Lâche-la !

Elle vit des mains se poser sur les bras du jeune homme, mais elle se focalisa sur lui.

Elle comprenait parfaitement sa frustration. D'habitude, c'était elle qui était assaillie par cette émotion. Elle savait qu'il fallait que cette colère qui lui bouffait les tripes sorte. Et si pour cela elle devait lui servir de défouloir, eh bien soit ! Elle n'avait vraiment aucune objection.

— Elle doit savoir, Liha ! Elle doit savoir que je l'ai toujours aimée et que moi aussi je n'imagine pas ma vie sans elle ! Il faut que tu lui dises !

Il ne la secouait plus à présent. Il se contentait de lui serrer les bras de toutes ses forces et de la regarder avec un regard suppliant. Il lui faisait vraiment mal cette fois, mais elle était prête à le laisser continuer si cela pouvait le soulager.

— Putain ! Tu la lâches maintenant !

La douleur reflua instantanément et elle se frotta les bras en grimaçant, reprenant pied dans la réalité.

Liam venait de repousser son frère et il se tenait devant elle, lui tournant le dos, comme pour la protéger.

Kenneth lui lança un regard meurtrier, puis, comme s'il prenait seulement conscience de ce qu'il venait de se passer, ouvrit de grands yeux horrifiés. Il recula en chancelant jusqu'à la paroi qui se trouvait derrière lui et se laissa glisser sur le sol, en se prenant la tête entre les mains.

Devançant Eiline qui allait se précipiter sur son frère, Lihanna s'approcha de lui et s'agenouilla à sa hauteur.

— Je suis désolée, Kenneth, murmura-t-elle d'une toute petite voix. Tellement désolée. Depuis qu'elle a disparu, j'essaie tous les jours de la contacter. Mais je n'y arrive pas. Si tu savais comme je m'en veux ! Si... si je pouvais lui faire entendre toutes les choses que tu viens de dire, je le ferais je te jure ! Elle rêve d'entendre ça depuis si longtemps ! Elle... elle t'aime tellement... je suis tellement désolée.

Sa voix se brisa quand elle prononça ces derniers mots et elle sentit ses yeux la brûler. Elle fit de son mieux pour ravaler ses larmes, mais l'une d'elle glissa le long de sa joue.

Bordel ! Elle détestait pleurer ! Elle ne voulait pas pleurer ! Surtout pas parce qu'elle était triste !

Elle laissait cette faiblesse la submerger seulement quand elle était en colère – ou qu'elle se retrouvait face à Liam. Ce qui – soit dit en passant – revenait quasiment au même. Mais pleurer quand on était triste, c'était si... ben si triste, justement ! Elle avait l'impression d'abandonner Erin en se laissant aller ainsi. Parce que si elle commençait à ouvrir les vannes en pensant à sa sœur, elle savait qu'elle n'arriverait plus à les fermer.

Perdue dans ses pensées, elle ne se rendit pas compte que Kenneth était en train de la fixer. Il essuya avec ses doigts la larme qui avait roulé sur sa joue.

— C'est moi qui suis désolé, Liha, lui dit-il avec un petit sourire triste. Je n'aurais pas dû m'en prendre à toi comme je l'ai fait. Ce n'est pas ta faute. C'est la mienne...

— Ce n'est la faute de personne... intervint Eiline qui s'était rapprochée d'eux. Ken...

— Si, la coupa-t-il en gardant ses yeux fixés sur Lihanna. C'est ma faute. J'aurais dû lui dire que je l'aimais depuis des années. J'aurais dû lui faire comprendre que je voulais la même chose qu'elle. Me lier avec elle, vivre avec elle, avoir des enfants avec elle. Si elle l'avait su... si elle savait  ce que je ressens pour elle, elle ne serait pas en train de souffrir ! Parce qu'elle aurait su qu'elle ne pourrait jamais me perdre !

Le jeune homme avait les joues inondées de larmes et Lihanna eut mal pour lui. Elle lui saisit les mains en signe de soutien. Il les serra convulsivement.

— Je lui appartiens, Liha ! Mon cœur, mon âme, ma vie... il faut qu'elle le sache. Je lui appartiens...

Oh par les Quatre ! Comme c'était triste !

Elle sentit à nouveau les larmes lui picoter les yeux et une boule se former dans sa gorge.

Erin aurait adoré entendre cette magnifique déclaration d'amour, elle le savait ! D'ailleurs, quelle femme n'en n'aurait pas rêvé ? C'était... parfait.

Elle allait lui dire qu'il pourrait toujours lui dire tout ça quand il la retrouverait, mais elle fut interrompue avant d'avoir pu ouvrir la bouche.

— Malheureusement, Fils de la Terre... aujourd'hui, c'est elle qui ne t'appartient plus.

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