14. Vitaly
Maintenant qu'on est lancé, faut qu'on fasse sérieusement gaffe. Georges est donc allé voir Medhi, pour la sécurité. Ils ont recueilli des tas de données anthropométriques nous concernant, défini des zones, des droits d'accès, équipé chaque salle de serpentins luminescents.
Désormais, on est détectés en permanence, forme du crâne, spécificités du squelette, odeurs, ADN, empreintes, etc. Le système se fiche éperdument de ce qu'on fait, parait-il, mais il détecte instantanément les étrangers, permettant à Tomy avec ses lascars d'intervenir sur le champ.
Ainsi, comme prévu, ça peut entrer, sortir, péter, rigoler, circuler, discuter, roter, disputer, bouffer, partager... en toute liberté, de nuit, de jour, après une balade, avant la sieste... sauf les intrus, instantanément interceptés, où les intrusions en dehors des zones autorisées, immédiatement détectées.
La partie médiévale du château, notre centre névralgique, est à clé d'accès, transmise sur tablette spéciale, qui renvoie tout à trac empreintes, son de la voix, spécificités de l'iris, acidité de la sueur, forme du visage, etc. avant de donner accès.
Faut dire que la salle des machines a été équipée d'un vaste système à qbits. Il y en a vingt, à base de photons baladeurs, si j'ai bien compris. Parce que là, dire que ça me dépasse, c'est un euphémisme. J'ai bien essayé de demander quelques explications à Nora, mais quand elle me répète "Mon chou" à toutes les sauces, ça me fait peut-être plaisir, mais ça ne m'éclaire guère...
Je me suis quand même inquiété. Deux kilotonnes en puissance sous le derrière, ça peut péter sec, et nous envoyer en l'air tous ensemble, bien cuits et rissolés.
– Possible seulement si qbits intRiqués à distance communiquent paR Réseaux, affirme Vitaly.
Or, sauf brève exception, on ne les utilise qu'en local. Donc aucun danger, m'assure-t-on, en attendant qu'on ait mis au point un nouvel algorithme anti-saturation, dont Georges et Albert, avec Nora et Vitaly, se pourlèchent déjà les babines.
Je n'ai jamais vu Medhi dans cet état. Il dispose de bécanes trois mille six cent fois plus puissantes que ses machines ordinaires, le nec du plus ultra pourtant, le tout multiplié par vingt !
Ça ouvre des perspectives insoupçonnées, même si, pour le quart d'heure, il doit se concentrer sur l'élimination des concurrents malintentionnés.
Mais on peut supputer, dès lors qu'ils auront un peu de temps, ce que son imagination gourmande, et celle de Dominique, sont capables d'inventer...
L'attaque est programmée pour le lendemain, 16h, heure locale, 22h Pékin, 19h Moscou, 17h Jérusalem, 7h San Francisco.
Vitaly, Albert et Georges sont formels. On ne risque rien. Pour le moment, du moins. Personne ne pipera mot, nous garantissent-ils.
Une fois vidés de leurs personnels, leurs centres de calcul se volatiliseront, avec les bases de données qui n'auront pas été mises à l'abri, mais officiellement rien ne se sera passé, absolument rien, officiellement du moins ! Les médias, motus. Et si un journal ou une télé laissait fuiter un soupçon d'info, il serait sûr d'être bloqué dans la minute qui suit.
Au moindre souffle de confidence, ils avoueraient en effet qu'ils se livrent à des activités parfaitement illicites, en même temps qu'ils se sont fait avoir dans les grandes largeurs. Aveu d'impuissance que les services russes, chinois, israéliens et américains n'aiment pas du tout, pas plus que Facefood ou Booble, tous enivrés comme des petits coqs de leur présupposée surpuissance.
Ensuite, c'est une autre affaire, mais parait qu'avec Nora, on sera alors rendus au sommet de la pile des nobélisables en puissance, c'est-à-dire intouchables, assis au firmament, nouveaux archanges, à la droite du bon Dieu.
Je veux bien les croire, mais je manque cruellement de certitudes. J'ai la désagréable impression que d'une façon ou d'une autre une bombe nous attend. Soit elle nous pète sous le derrière, soit elle va nous tomber sur la tête...
Alban a fait venir au château les deux fringantes journalistes qu'il a envoyées la veille observer le spectacle pour alerter les médias. Deux anglaises, du Guardian, parlant bien français, la trentaine : Rosalind et Joan.
Elles sont haut placées dans le viseur de la NSA, ces immenses oreilles de l'Amérique en forme de domino noir, car elles travaillent depuis quelques années déjà sur les Wikileaks, Panama-papers, Malta-files et autres révélations de grande ampleur, tribulations malveillantes sur le WEB, fortunes cachées qui nous narguent, bases de données espionnantes qui nous traquent, etc.
Alban les a briffées sec. On leur refile le scoop, mais elles acceptent les papiers à épisode, qu'elles nous trousseront comme il faut, et elles se soumettront à notre timing.
Il leur a refilé toutes les données nécessaires, mais elles tiennent absolument à faire ma connaissance. Le boss de S@P, quand même !
– Bonjour Mesdames !
– Enchantées !
– Que puis-je pour votre service ?
– Nous dire ce que ça fait être héros.
– A vrai dire pas grand chose... pour l'instant, en tout cas.
– Mais encore ?
– Vous savez, héros, j'ai déjà donné : c'est pas drôle, plutôt encombrant, pis risqué... drôlement risqué même !
– Ah, mais alors pourquoi ?
– Là, j'ai accepté de devenir héros... pour notre sécurité... c'est tout...
– C'est-à-dire ?
– Comme un préservatif quoi, un truc qui protège, sans trop gêner si possible !
Ça les fait marrer, mon truc du préservatif. Nora trouve ça plutôt vulgaire. Aïcha, qui passait par là, carrément grossier. Elle doit préférer l'abstinence ou l'interruption volontaire, sauf que le lendemain, à tout faire péter, on ne sera pas vraiment branché renoncement et chasteté. En ce qui nous concerne, tout au moins.
Parce que côté cibles, on va les leur couper dru, transformer tous ces petits coqs en chapons bien dodus, prêts à se faire embrocher, parés pour la lèchefrite.
Au fait, ce soir, c'est quoi le menu ? « Couscous poulet » qu'on me répond. Succulent, comme d'habitude... Aïcha a pris Bubu, Jeff, Harold, Gerhart et Giovanni comme cuistots.
Ils en apprennent tous les jours et chacun apporte sa touche locale. Eux au moins, ils sont ravis, et mûrs pour la retraite !
Caroline a eu beau lui trouver des hôtesses – et elle a le coup d'œil –, Vitaly n'a d'yeux que pour Joan, un mètre quatre-vingt au garrot, hanches féminines, poitrine juvénile, cheveux épis de blé, bleu des yeux limpide comme l'eau du lac, taches de rousseur à gogo...
Ils ont fait connaissance autour du piano à queue. Un Bechstein, c'est comme une Ferrari, côté bêtes de luxe : ça facilite les rencontres ! Et on a eu droit aux Danses Hongroises de Brahms en intégrale, à l'endroit, à l'envers et en diagonale. Du piano romantico au vivace furioso, en passant par le languroso intenso suivi d'un andante con cuore...
Vitaly à droite et Joan à gauche, puis le contraire. Joan sur les genoux de Vitaly, mais pas l'inverse, pour cause de disproportion pondérale caractérisée. Faut dire qu'avec Brahms, les jeux de mains ne sont pas toujours vilains...
Le problème avec Vitaly, c'est qu'il a le béguin comme le reste : proéminent. Pudeur et discrétion, telle n'est pas vraiment sa devise. Aussi, à l'apéritif, entre deux verres de vodka, montre-t-il à sa belle, au su et au vu ainsi qu'à la cantonade, l'étendue de ses proéminences.
Ça commence par une beigne, bien sonore, d'une main ferme, sur sa joue dodue.
– Bien parti, fait Nora !
– Hein ?
– Un bon paquet de nuits d'amour en perspective !
– A quoi tu vois ça ?
– Il tend sa joue quand elle frappe !
Pas déstabilisé pour deux sous, Vitaly poursuit ses assauts. La deuxième baffe ne tarde pas. La troisième est suivie d'un abandon du champ de bataille, d'une course-poursuite dans les escaliers, puis d'une porte qui claque.
La porte en question a dû finir par céder, sous le poids des kilos et des proéminences, vu les bruits qui ont suivi, assortis de tremblements, des murs aux plafonniers, en passant par les serpentins luminescents qu'il a fallu remplacer le lendemain matin.
– Demain, vous leur attribuez un bungalow, non mais ! fait Aïcha, qui a veillé jusqu'à présent à ne les affecter qu'aux couples qui lui paraissent légitimes.
L'épisode a eu le don de secouer les hormones de l'assemblée. Giovanni a tenté, en vain, de s'attaquer aux hôtesses, qui préfèrent manifestement les jeunes post-doctorants, malgré leurs lunettes cerclées et leurs attitudes embarrassées, ainsi qu'Ahmed et Jamal, qui ne savent plus où se fourrer, sous le regard d'Aïcha, hautement désapprobateur.
Pauvre Giovanni ! Il a bien tenté Caroline, mais elle a le béguin Dominique, et réciproquement.
Quant à Rosalind, elle a craqué pour Medhi, qui a tenté en vain de se cacher dans la cuisine, puis de se débiner dans le parc, avant de se réfugier avec elle dans la salle des machines.
Aïcha fulmine :
– On n'a pas idée des périls encourus, avec les qbits notamment, petites bêtes si dangereuses, tellement fragiles et contaminantes !
Alban nous les a bien choisies, nos journaleuses, bien trépidantes et baroudeuses. Il est ravi en tous cas. Amédée aussi.
Ils sont convaincus qu'après une soirée comme celle-là, elles nous feront des papiers du tonnerre. Et puis, l'action, la vraie, ensemble, ils trouvent ça tellement plus palpitant que de regarder, chacun dans son coin, les gens passer, dans un bureau ou dans la rue.
Enfin rendus dans notre bungalow, Nora tente de voir si j'aime les baffes, moi aussi... Du coup, j'essaye de lui démontrer qu'en fait, elle aime parfois les fessées, bien pratiquées...
Le lendemain matin, au petit déjeuner, un peu plus tard que d'habitude, tout le monde est gaillard, prêt à l'action, entre ceux qui se sont éclipsés, ceux qui ont voté Morphée, et ceux qui ont coché les cases cuite, débat d'idées ou travail acharné.
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