Chapitre 2 - Une prison d'illusions (partie 1)
« Il vaut mieux hasarder de condamner un innocent que de sauver un coupable. »
— Volgttairea, 666 ap. Az
JE FIXE ALTERNATIVEMENT Amyltariaea et le vieil homme, qui s'est relevé sur des jambes vacillantes, sans savoir ce que je dois penser de la situation. « Je ne pense pas que son témoignage vaille quelque chose... On m'a toujours ordonné de ne pas m'approcher de lui », a affirmé Amyltariaea. Ses traits n'expriment pourtant ni colère, ni angoisse, ni rien de tout cela... juste de la stupéfaction et, peut-être, de l'espoir...
A-t-elle menti, alors ? Mais pourquoi l'informateur de Kyralljklob se trouve-t-il à présent avec nous ? Et s'ils se connaissent, si elle est heureuse de le voir, pourquoi a-t-il averti l'armée ? Cela n'a aucun sens.
Kyralljklob sait, c'est certain. Il sait que je viens de la Terre, qu'Amyltariaea m'a aidée, et il ne veut pas le dire au soldat. Je ne comprends pas. Il se joue quelque chose ici qui me dépasse, qui nous dépasse tous, Marc, Lya, Amyltariaea et moi.
Je n'ai pas le loisir de m'interroger davantage. Le colonel lance un ordre bref et un des gardes, celui à la longue moustache, se détache du groupe pour ouvrir une porte au fond de la pièce. Je ne l'avais pas remarquée tant sa couleur grise se fond sur celle des murs.
La pièce qui se trouve derrière est sombre et minuscule. Un trou est creusé au centre ; je remarque une échelle métallique brillant dans le noir. L'angoisse semble nouer mes cordes vocales entre elles ; ce puits obscur n'annonce rien de bon. Un soldat s'avance et, sans montrer la moindre crainte, commence à y descendre. Le garde moustachu tire un bracelet de sa poche, l'accroche à mon poignet et le fixe à une barre en métal qui plonge dans le puits à côté de l'échelle ; il s'y aimante avec brutalité, meurtrissant ma chair collant mon bras à la barre. Je réprime une grimace de douleur et commence à descendre à mon tour. J'ai le temps de voir qu'Amyltariaea est dispensée du bracelet. Pas besoin de chercher loin pour savoir pourquoi ; je suppose que mes protestations sont une raison suffisante pour qu'ils se méfient de moi.
Nous nous enfonçons de plus en plus profondément. Le vieil homme, Ererakinalc, descend juste avant moi. Il lâche un barreau à plusieurs reprises, manquant de tomber. J'ai l'impression que les tonnes de béton et de terre au-dessus de ma tête vont s'effondrer sur moi.
Je n'arrive pas à croire que tout cela est réel, que nous avons été arrêtées à peine arrivées, que je vais mourir et que je ne pourrai pas sauver Lya. C'est inconcevable ; quelque chose va se produire avant qu'ils ne nous jettent dans une cellule obscure, quelque chose va les empêcher de nous enfermer, ça ne peut pas se passer comme ça... Les barreaux de l'échelle défilent sous mes pieds et mes mains, mes pensées s'emballent, je refuse d'y croire...
Une lumière vive m'éblouit soudain. Nous avons pénétré dans un long couloir immaculé. De chaque côté, à quelques mètres d'intervalle, des portes blanches numérotées se succèdent. La clarté soudaine, après une dizaine de minutes d'obscurité quasi-totale, embrouille mes sens. Mes jambes dérapent, je raffermis ma prise en tremblant et risque un regard vers le bas. Le sol est proche, il ne me reste plus que quelques barreaux à descendre, tout ira bien...
Je pose enfin le pied à terre. Le soldat moustachu détache mon bracelet et le range dans sa poche. Nous traversons le corridor jusqu'à rencontrer un escalier. Le garde à la longue moustache lâche Ererakinalc et déverrouille la serrure de la pièce numéro 45 à l'aide d'une carte magnétique. À droite de l'entrée, un écriteau indique Opposants catégorie 7, dans l'écriture biscornue que j'ai remarquée à la station-service.
Opposants, bien sûr... Je ne m'oppose pas à eux. Je voulais juste sauver ma sœur.
La porte donne sur un couloir long et blanc identique à celui que nous venons de traverser, à un détail près : les portes ne portent plus un simple numéro, mais une série de lettres et de chiffres. J'en note quelques-unes au passage – 45B3116E, 45D9837J – avec l'espoir de m'en souvenir pour sortir d'ici, si nous parvenons à échapper aux soldats. Mais je sais que cela n'arrivera pas. Même si nous fuyons, ils nous rattraperont.
Amyltariaea se glisse à ma hauteur.
« Je n'aime pas ça, Iris, me souffle-t-elle du bout des lèvres, ce n'est pas normal...
— Il y a quelque chose de normal dans cette situation ?
— Ils n'ont pas vérifié nos identités.
— Pour moi, si... Il a donné mon faux nom à un ordi, pour vérifier que je ne mentais pas.
— Je sais. Mais ils n'ont pas contrôlé nos empreintes digitales, c'est étrange. Et le soldat Drylkkratga allait nous libérer trop facilement. C'est comme s'ils jouaient un rôle, tous.
— J'ai eu cette impression, aussi, concédé-je, la gorge nouée.
— Silence ! »
L'un des gardes nous dévisage d'un air menaçant. Un frisson de terreur me parcourt et je m'éloigne d'Amyltariaea. Ce lieu me met mal à l'aise, plus encore que le commissariat. Je ne sais pas si c'est parce que nous sommes sous terre, ou à cause de la blancheur éclatante des murs, mais j'ai l'impression d'être plus seule et vulnérable que jamais. Là-haut, il y avait tous les Azans, si étranges et inquiétants qu'ils soient. Ici, ils peuvent nous faire ce qu'ils veulent sans craindre quoi que ce soit. Nous sommes entièrement en leur pouvoir.
Nous nous arrêtons devant une porte qui indique 45A9962M. Le soldat applique sa carte contre un lecteur. Sans prévenir, d'un geste brusque, il saisit mon bras, me tire vers l'écran et plaque ma main dessus. Il me relâche et m'ordonne de reculer. J'obtempère, le cœur battant à tout rompre, le dos trempé de sueur. Oui, je déteste cet endroit. Le moindre geste suffit à me plonger dans la terreur, je suis sur le qui-vive en permanence et pourtant cela doit faire seulement dix minutes que nous sommes arrivés dans le couloir blanc...
Amyltariaea et Ererakinalc doivent à leur tour poser leur main sur l'écran, puis la porte s'ouvre, les soldats nous poussent dans la pièce et la claquent derrière nous. Je m'affale sur le sol. Être enfermée dans une prison n'a rien de rassurant, pourtant je ne peux retenir un soupir de soulagement avant de regarder autour de moi.
Je me redresse sur un coude, cligne des paupières, me frotte les yeux, observe à nouveau. Ce qui s'offre à mon regard est si absurde que j'ai envie d'éclater de rire.
Peut-être que je suis folle, que nous avons passé bien plus de temps dans les couloirs blancs et que j'ai perdu la tête à force de les voir. Parce qu'il est impossible que ce qui se trouve sous mes yeux soit la réalité.
Nous sommes dans un champ.
Des brins d'herbe verte me chatouillent les narines ; quelques fleurs aux teintes vives attirent mon regard. C'est une prairie, oui, une prairie comme il y en a sur Terre – je crois même apercevoir un arbre, au loin...
Ererakinalc va s'asseoir parmi les fleurs, comme s'il était chez lui, tranquillement installé sur son canapé. Amyltariaea, elle, regarde de tous côtés avec des yeux ronds. Si c'est une hallucination, elle est incroyablement détaillée.
Je me relève et fais quelques pas, hésitant sur la décision à prendre. Puis, lentement, la tentation s'insinue dans mon esprit.
Nous sommes dans un champ. Il doit y avoir quelque chose, au bout. Ça ne peut pas continuer éternellement. Et s'il y a quelque chose... peut-être que nous pouvons nous enfuir.
Je n'y comprends rien, certes. Pourquoi enfermer des prisonniers dans un champ ? Comment un champ peut-il exister sous terre, d'ailleurs ? Mais ce n'est pas le moment de comprendre, c'est le moment d'agir.
Je cherche Amyltariaea du regard. Elle a rejoint Ererakinalc et ils discutent à voix basse.
« Pourquoi es-tu revenu ? » l'entends-je siffler furieusement.
La réponse du vieil homme est inintelligible. Je n'ose pas m'approcher mais tends l'oreille, intriguée. Revenu ? Cela ne me regarde pas, mais je ne peux m'empêcher d'écouter.
« Ce n'est pas moi ! réplique-t-elle au bout d'un moment. Tu sais bien que... »
Je ne capte pas la suite de sa réponse. Ils discutent encore quelques minutes, sans que je puisse entendre quoi que ce soit, mais je comprends bien que le ton monte. Puis c'est au tour du vieil homme d'élever la voix.
« Je ne peux pas faire le faire ! Tu ne peux pas...
— Il faut que tu le fasses, coupe-t-elle fébrilement, tu dois les aider.
— Si tu te soucies tant de leur sort, pourquoi l'écoutes-tu ?
— Elle... Je... » Elle balbutie quelque chose que je n'entends pas. « Je t'en supplie, fais-le, insiste-t-elle plus fort, une note d'urgence dans la voix. Je ne veux pas qu'elle... »
Elle s'interrompt quand elle voit que je les observe.
« Qu'est-ce qu'il se passe ? questionné-je.
— Rien du tout. »
Je plisse les yeux. Dire que je ne suis pas convaincue serait un euphémisme, mais je décide d'oublier provisoirement ce que j'ai entendu. Il y a plus urgent.
« Tu... tu viens ?
— Où ça ? »
Je hausse les sourcils et tends un bras vers le champ qui s'étend à perte de vue. Une expression inquiète envahit son visage. Elle se lève et s'avance vers moi.
« On ne peut pas s'enfuir, chuchote-t-elle.
— Mais on est dans un champ !
— Cela a toutes les chances d'être un piège. Je ne pense pas que...
— Ça vaut le coup d'essayer, protesté-je encore, étonnée, on ne sait pas ce qu'ils avaient derrière la tête.
— Ce que tu dis n'a pas de sens. »
Son ton catégorique me heurte. Elle refuse de m'expliquer, elle refuse de partir... Et puis, que voulait-elle du vieil homme ? Que lui reprochait-il ? Qu'est-ce qu'elle me cache au juste ?
« Pourquoi tu veux pas essayer ? »
Elle se détourne.
« Viens, ça ne coûte rien... »
Je la sens hésiter. Mais elle ne répond rien. Ne bouge pas. Je serre les dents. Si elle ne veut pas venir, si elle refuse de saisir toutes les perches que je lui tends, c'est son problème. Moi, je vais essayer. Je n'ai pas peur de quelques brins d'herbe.
Je m'éloigne d'elle et d'Ererakinalc, d'abord en marchant lentement pour lui laisser une chance de m'emboîter le pas. Amyltariaea me crie quelque chose et je me retourne. Elle se lève comme pour me rejoindre mais Ererakinalc la retient d'un geste et elle abandonne. Je serre les dents. Très bien. Si tu préfères rester avec lui... Je la connaissais à peine, pourtant j'ai l'impression qu'elle vient de me trahir. Elle était mon guide, elle m'expliquait les rouages de son monde, et elle vient de me laisser partir seule sans me dire pourquoi j'aurais dû rester. Je ferme les yeux, mes cils s'écrasent sur des larmes. Je ne dois pas pleurer. Je me mets à courir comme si je pouvais fuir ma faiblesse, mais quelques minutes plus tard, je ne peux pas m'empêcher de m'arrêter pour leur jeter un dernier regard, par-dessus mon épaule.
Ils discutent tranquillement, comme s'il n'y allait pas de leur liberté, de leur vie peut-être. Mais c'est peut-être le cas. Ils pourraient très bien m'avoir trahie tous les deux, Amyltariaea pourrait n'avoir aucune intention d'aider Lya... Et maintenant, ils me laissent fuir seule, parce qu'eux n'ont rien à craindre ici. Mais pourquoi ils n'essaient pas de m'en empêcher, alors ? Peu importe. Ce n'est pas mon problème.
Je ne cesse de courir qu'une demi-heure plus tard. Mes poumons me brûlent, mes jambes tremblent comme si elles allaient lâcher, mon visage est rouge et luisant de sueur. Je marche plus calmement, ma colère douchée par la fatigue, l'angoisse et les doutes refaisant surface. J'aurais dû écouter l'avertissement d'Amyltariaea. Je ne connais rien à son monde. Peut-être est-ce vraiment un piège... Mais maintenant, autant continuer.
J'avance lentement dans le champ. Trop lentement. L'horizon reste impénétrable, l'herbe s'étend à perte de vue, je n'ai aucun point de repère, le soleil verdâtre m'écrase et les heures de sommeil perdues pèsent sur moi comme du plomb. Je me mets difficilement à courir, mais je ne tiens pas longtemps. Je dois bientôt marcher et même si j'essaie d'aller vite, je sais bien que je ne progresse pas beaucoup.
Il n'y a à présent plus personne derrière moi. Les silhouettes d'Amyltariaea et d'Ererakinalc ont disparu, noyées dans la brume blanche et douce qui s'est levée. Il n'y a rien, juste moi, l'herbe et le brouillard... rien... rien...
Je trébuche soudain sur une pierre et me retrouve le nez dans l'herbe. Les fleurs ont un aspect étrange, irréel, maintenant que je les regarde de près ; elles sont toutes identiques. Elles ont le même nombre de pétales, la même forme évasée... Les couleurs varient, mais seules quatre teintes sont disponibles : bleu, violet, rose et jaune. On dirait que quelqu'un a sélectionné l'image d'une fleur, en a tiré quatre copies qu'il a colorées de différentes manières, puis en a disposé dans tout le champ. Il a d'ailleurs dû oublier de les doter d'une odeur. Rien n'est vrai, ici, tout est tromperie, tout est mensonge. Amyltariaea, l'herbe, la liberté, tout.
Je suis dans une prison de fausseté, retenue par des illusions. Mes espoirs d'évasion me paraissent soudain infondés et stupides, comme si ces fleurs factices étaient le détail de trop.
De toute façon, je ne peux rien faire, je ne pourrai jamais rien faire. Je suis si fatiguée que bientôt même le champ me sort de l'esprit, je veux juste rester là... dormir... je veux juste oublier... Je veux que tout redevienne comme avant. Je veux être à Marseille, que tout ne soit qu'un rêve. Des souvenirs sans cohérence m'assaillent... La dernière fois que j'ai dormi dans le lit du haut, j'ai rêvé que je sautais d'un avion sans parachute et je me suis réveillée sur le sol en hurlant de douleur. J'ai aussitôt réclamé un abonnement à vie au lit du bas. Tout le monde s'est moqué de moi ensuite – Marc me menace sans cesse de révéler cet épisode à mes amis du collège. Même Lya aimait y faire allusion...
Non ! Je me redresse brutalement, la pensée de ma sœur chassant toute fatigue. Lya ! Marc ! Ma fuite n'est pas vaine, non, j'arriverai quelque part. Je me relève sur deux jambes un peu tremblantes. Le brouillard s'est dissipé à présent, j'aperçois au loin deux silhouettes qui me tournent le dos, plongées dans une discussion animée. Je pourrais crier de joie tant je suis soulagée de n'être plus seule. Peut-être ces gens sauront-ils par où je dois aller ?
J'hésite soudain à faire demi-tour. Je suis dans une prison après tout, et la fonction première d'une prison est d'enfermer les individus dangereux... Et si je me retrouvais face à des criminels ? Mais je repense au visage de requin du colonel Kyralljklob, à tous ceux qui s'écartaient de notre passage simplement parce que nous étions escortées par un soldat, au regard de Drylkkratga quand il m'a traitée d'« erreur génétique », à la façon dont Kyralljklob a prédit l'issue de notre procès comme si elle ne faisait aucun doute, à la brutalité indifférente des soldats qui nous ont conduits ici, et je réalise que, des prisonniers ou de ceux qui les enferment, les pires ne sont peut-être pas ceux qu'on pourrait croire.
Sans tergiverser davantage, je me mets en route vers les silhouettes. Les cheveux blancs, sales et emmêlés, de la personne à droite descendent jusqu'à ses épaules ; ceux de l'autre, un peu moins longs, sont d'un noir de jais.
Et je comprends que ces gens ne sont pas des criminels. À vrai dire... je les connais.
Il s'agit d'Ererakinalc et Amyltariaea.
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