Chapitre 2 - Fred

Samedi 22 juin 2013, 11 heures

Salut toi !

Il fait un temps magnifique.
Fred vient même de m'envoyer un SMS pour me dire que c'est toujours bon pour lui et qu'il m'attend à l'heure prévue.

Qu'est-ce que je mets ?
Ne te moque pas, page blanche ! Je suis une fille pour ça, une vraie de vraie.
Je n'ai pas envie de passer pour une pouilleuse en mettant des fringues trop moches. Je ne peux pas non plus avoir l'air de sortir tout droit d'un magasin.
Ce que ça m'énerve...
Allez, ça sera débardeur noir, sweat gris et mon pantalon jaune.
Je vois d'ici que tu vas me dire que c'est trop voyant. Mais je l'aime ce fute, je n'y peux rien.

Mon sac est prêt. J'ai mes dégaines, mes mousquetons, mon reverso, mon baudrier et ma longe. Tout mon matos, quoi.
Mes lunettes de soleil. Une bouteille d'eau et des galettes de riz au chocolat.
Ah oui, tu ne sais pas. J'adore le chocolat. Et les galettes de riz. Tu ne vois pas ce que c'est ? Mais si, tu sais, ce sont ces trucs qui ressemblent à du polystyrène !

Bon, je raconte n'importe quoi mais c'est juste pour éviter de penser que j'ai encore la trouille.
Tu ne m'en veux pas ?
Allez, on se dit que s'il a une sale tête, je passe mon chemin.
À plus page blanche.

Samedi 22 juin 2013, 19 heures

Bordel ! Cet après-midi était génialissime !
Pourquoi j'ai attendu si longtemps pour me bouger le train, tu peux me le dire ?
Bon, par contre, j'ai juste le temps de prendre une douche et de me changer.
Il m'a invitée à une soirée avec ses potes.
Je te raconte tout demain.
Je file !

Dimanche 23 juin 2013, 13 heures 30

Putain ! Par où commencer ?
D'abord, je me réveille juste. Ce qui veut dire que je me suis couchée très tard.
Ensuite, en l'espace d'une demi-journée, ma vie a changé. C'est complètement fou.
Tu veux que je te dise tout, hein, petite page blanche adorée ?
Je commence par l'après-midi d'hier quand même, on va faire par ordre chronologique.
Allez, c'est parti.

Donc, en arrivant devant la gare, j'ai repéré Fred direct.
Effectivement, je ne pouvais pas le louper. Je l'ai observé de loin pendant une ou deux minutes. Je dois avouer que j'hésitais toujours à y aller.
Et puis, vu que ma seule excuse pour renoncer était qu'il ait une sale tête et que c'était loin d'être le cas, je n'ai pas pu me défiler.
Quand tu as devant toi, un mec, beau, grand, blond comme les blés, superbement taillé au look de surfeur, ben, tu n'as pas le choix. Tu y vas !
Je me suis approchée, un peu timidement quand même.

- Fred ?
- Oui. Salut. Anna, c'est ça ?
- Oui.

Il s'est approché pour me faire la bise. Je ne fais jamais ça avec des inconnus en général. Je crois que j'ai eu un mouvement de recul avant de me laisser faire.

- Je suis ravie de faire ta connaissance.
- Moi aussi. On y va ?
- Ok. Je te suis.

C'était succinct mais efficace. Comme sa voiture était garée juste à côté, on n'a pas eu le temps de se dire bien grand-chose de plus.
Par contre, sur le trajet, on a parlé de tout un tas de trucs.
D'abord de nos boulots. Évidemment, il ne connaissait pas l'orthoptie, tu imagines bien !
On a parlé des grimpeurs qui nous faisaient rêver, de notre vie sur Annecy. C'était tellement naturel. J'ai eu tout de suite l'impression de le connaître depuis toujours.
Je lui ai même avoué que j'avais prévu de faire demi-tour au cas où il ne me plaise pas. Il a explosé de rire.

- Alors comme ça, je suis beau gosse ?


J'ai rougi. Pourtant ce n'est pas mon style. Je ne sais pas, je crois qu'il m'a prise de court avec sa répartie.
J'ai dû balbutier un petit « oui » si je me souviens bien. Et là, il s'est à nouveau bien moqué de moi. Je me suis grillée toute seule comme une grande.
Douée la fille.
Comme il a vu que j'étais gênée, il m'a avoué qu'en fait, il était homo.
J'ai halluciné. Je n'arrêtais pas de me répéter « Putain, quel gâchis !!! Un mec pareil, gay. »
Je devais faire une tête qui allait avec la teneur de mes pensées et forcément, il était écroulé de rire.
Au moins, ça m'a permis de savoir qu'il n'y aurait jamais aucune ambiguïté entre nous. Et finalement, ça me plaît.

Comme le but de la journée était de grimper, c'est ce qu'on a fait. Nous avons réalisé de jolies perf'.
Deux 6b pour nous échauffer, trois 7c, un 8a. J'ai fait un 8a ! Bon, OK, en moulinette mais quand même !
Fred a fait, en plus, un 8b qui s'appelait « Anna gronda ».
J'ai eu évidemment droit à plein de petites remarques après ça. A croire que c'est son truc. Heureusement que j'ai de l'humour ou du moins, le même que le sien.
A part être drôle, il est aussi gentil et a de la conversation. Ce qui n'est pas donné à tout le monde.
Je sais qu'on va devenir amis. Je le sens.

Pendant qu'on faisait une pause « goûter » où, encore une fois, il s'est moqué de moi quand il m'a vu manger mes galettes de riz, il m'a demandé si je voulais venir à une soirée qui était organisée, à sa coloc, le soir même.
Enfin, « si je n'avais rien de mieux à faire ». Ce à quoi j'ai répondu :

- Tu sais entre ta soirée et des séries sur mon canapé avec une tisane, mon cœur balance...
- Non ? T'as rien de prévu ce soir ?
- Rien de chez rien. Je ne connais personne ici.
- Alors, tu n'as pas le choix. Tu es obligée de venir.
- Ok. Mais j'amène quoi ? Bière, vin ? À manger ?
- Toi, c'est déjà pas mal.
- Je ne viendrais pas les mains vides. Mes parents m'ont bien élevée.
- J'vois ça. Donc de la bière, ça sera très bien !

En rentrant, je t'ai écrit un petit mot pour te dire que je revenais plus longuement demain, donc, aujourd'hui.
Il fallait qu'en un temps record, je prenne une douche, je m'habille et j'aille acheter de la bière, boisson qu'il n'y a plus jamais dans mon frigo. Ce n'est pas que je n'aime pas ça mais picoler toute seule, je ne vois pas l'intérêt.
Bref, j'ai pris ma douche, j'ai lavé mes cheveux. Pour la deuxième fois de la journée, je ne savais pas vraiment comment m'habiller.
Tu vas finir par croire que c'est un problème récurrent chez moi.
Donc, finalement, j'ai fait comme d'habitude. Un jean, un débardeur blanc « tout bête qui pense pas », un gilet au cas où j'ai froid et mes converses à clous.


Je suis passée à Monop' acheter la bière. De la blanche, celle que j'aime le plus. Et j'ai filé chez Fred.
Comme d'habitude, j'étais en avance. Je ne peux pas arriver en retard ou pile à l'heure. C'est viscéral. Maladif même.
C'est Fred qui m'a ouvert.
Et là, j'ai vu que j'étais vraiment en avance.
Il avait encore sur le dos ses fringues pleines de magnésie. Il a haussé les épaules l'air de dire « ouais, je suis un boulet » et m'a gentiment demandé de l'attendre dans sa chambre en me disant qu'il ne voulait pas que je me retrouve à affronter ses losers de colocataires toute seule.

Non mais sérieux, pourquoi il est gay ?

Bref, il a fait vite. Certainement qu'il avait peur qu'un de ses potes débarque pendant qu'il était occupé ailleurs.
Il m'a donc emmenée dans le salon. Et m'a présenté ses colocs.

- Anna. Voici Thomas. On est potes depuis le lycée.
Et là, c'est Florian et Quentin. On vit tous ensemble depuis je sais même plus combien de temps tellement ça tourne ces derniers temps. Il manque Geoffrey mais il arrive plus tard.
On a organisé cette petite fête parce qu'ils s'en vont et que Aude, que voilà, en remplace un des deux.
Les amis, voici Anna.

On s'est tous fait la bise.
J'ai commencé à discuter avec Aude et elle a l'air sympa.
Ça n'a pas duré longtemps parce que pas mal de monde a commencé à arriver les uns après les autres et qu'elle s'est retrouvée bien occupée.
Je me suis assise dans un coin et Thomas est venu me parler.

- Alors, c'est toi « 7b/7c » ?
- Ah, j'ai déjà un surnom ?
- Disons qu'on ne connaît pas beaucoup de filles qui ont ce niveau alors, ouais, t'en as un !
- Vous allez pouvoir le changer alors.
- Pourquoi ?
- J'ai fait un 8a aujourd'hui !
- Putain, tu envoies.
- Ouais, si tu le dis.
- Fred, c'est vrai qu'Anna a fait un 8a ?

Il a crié un « oui » de loin.

- Pourtant quand on te voit, tu paies pas de mine !
- Je ne sais pas comment je dois le prendre mais on va dire que c'était gentil. C'est bien ça ?
- Ouais !
- Cool alors. Tu grimpes aussi ?
- Oui. Mais pas aussi fort que Fred ou toi. Je ne suis pas taillé pour. Trop massif.
- Elle est à qui la guitare ?
- À Geoffrey. C'est lui, le zicos ici, maintenant que tous les autres se sont barrés !

Il a dit ça suffisamment fort pour que deux mecs se retournent et lui fassent un doigt d'honneur.

- Il joue un peu de gratte mais surtout de la batterie avec les deux là-bas, Florian qui déménage, et Raph qui nous a lâchés, il y a un moment. Le troisième est une star alors Monsieur est je-sais-pas-où en concert. Tu en joues ?
- Oui. Tu crois qu'il verrait un inconvénient à ce que je lui emprunte ?
- À ce qu'on m'emprunte quoi ?

Cette voix, page blanche. Si tu avais entendu cette voix. Profonde et grave. Déstabilisante.

- Ah ! Te voilà, enfin... Je te présente 7b/7c, enfin Anna quoi. Elle voulait t'emprunter ta gratte.

Je n'avais pas encore vraiment levé la tête. Et merde. Le choc en le faisant.
Ce mec-là, il est parfait, page blanche. Juste parfait. Les cheveux bruns en bataille qui lui tombent un peu sur les yeux. Des yeux vairons à damner toutes les orthoptistes de la terre. Une barbe de trois ou quatre jours. Un piercing de chaque côté de sa lèvre inférieure. Des écarteurs d'oreilles. Grand, mince. Parfait.
Il m'a fait la bise en posant sa main sur ma taille. Sur ma taille !
J'avais l'impression d'être rouge comme une pivoine.

- Salut Anna. Vas-y, tu peux prendre ma guitare. Tu joueras certainement mieux que moi.
- Alors ça, t'en sais rien... Surtout que je ne sais même pas comment tu joues.
- Commence et on verra après si je te ridiculise ou pas, d'accord ?

Thomas l'a regardé, mort de rire. Je n'ai rien compris. Certainement un truc entre eux. Il faudra que je pense à leur demander un de ces jours.
Geoffrey l'a fusillé du regard avant de se remettre à parler.

- De toute manière, le guitariste solo est là-bas.

Il m'a montré Florian de la main. Et là, je me suis dit que j'allais avoir l'air ridicule. Mais bon, j'avais envie de jouer.

- Ok. Genre, tu me mets pas la pression, là...

Il a haussé les épaules avec un petit sourire. A tomber.
Alors que je prenais sa guitare, une fille l'a rejoint avec des bières, lui en a tendu une et l'a embrassé.
Putain de merde.

J'ai joué des trucs qui plaisent à tout le monde en soirée. Du Tryo. Du Noir Désir. Tout le monde m'écoutait. J'ai commencé à chanter et certains m'ont suivie.
Ça a duré un petit moment et j'ai fini par passer la guitare à Florian avec un soupir de soulagement.
La grimpe plus la guitare, ça vous bousille les doigts.
J'ai décidé de prendre l'air sur la terrasse.
Oui, oui, t'as bien lu, page blanche, ils ont une terrasse.
Alors que je buvais tranquillement une bière appuyée sur la rambarde en regardant au loin, j'ai réentendu sa voix.
Il était juste à côté de moi.

- Alors comme ça, tu grimpes fort et en plus, tu joues et tu chantes comme une déesse ?
- Tu exagères un peu beaucoup quand même...
- Non, c'est pas mon style. Tu n'as jamais pensé à jouer dans un groupe ?
- Non. J'ai peur de la foule. Même là, il y a un peu trop de monde pour moi.
- C'est vraiment dommage. Ça fait longtemps que tu joues ?
- Oui. J'ai fait le conservatoire. Et toi ?
- Pareil mais pour la batterie.
- C'est un truc incompréhensible, la batterie pour moi. Ça m'impressionne... J'arrive pas à comprendre comment vous arrivez à dissocier vos quatre membres...
- C'est pas si dur. J'te ferai essayer si tu veux...
- Ouais, pourquoi pas... Il s'appelle comment votre groupe ?
- Open Minded.
- Sympa comme nom !
- Ouais, on le doit à Lucie, la copine de notre chanteur. Du coup, on se fait un bœuf un de ces jours, tous les deux et tu t'essaies à la batterie ?
- Pourquoi pas.

Il m'a souri et m'a planté là. Comme ça.
Allez, page blanche. Aide-moi. Dis-moi que ce n'est pas bien. Qu'il a une copine. Mais merde, je n'arrive pas à me le sortir de la tête.

La soirée a été longue, j'ai passé du temps avec Aude et Fred. J'ai discuté un peu avec Florian et Raph et Pauline, sa copine.
Fred a tenu absolument à me raccompagner ici. Il était trop tard d'après lui pour qu'une fille bien se balade seule en ville.
Sur le chemin, il m'a dit que j'avais fait l'unanimité. Que tous ses amis m'avaient adorée.
Donc, voilà, page blanche. Je me suis trouvée des potes. Grâce à une petite annonce.
Une petite annonce.

Bạn đang đọc truyện trên: AzTruyen.Top