CHAPITRE 8

Nous arrivons devant les monts Esmeray le lendemain soir. Il fait déjà presque noir quand nous commençons à traverser la forêt qui les borde, afin d'en contourner les hauteurs. Cela ne servirait en effet à rien de les gravir pour redescendre de l'autre côté, sinon nous faire perdre du temps. Et du temps, j'en manque terriblement.

Après avoir cherché pendant un bon moment un endroit où monter notre campement, nous débouchons enfin sur une petite clairière mousseuse. Le terrain, assez plat, convient à la perfection à ce que nous voulons.

— On va passer la nuit ici.

Gama n'y trouve rien à redire et nous mettons pied à terre. J'entreprends de desceller Charbon et de le nourrir, à l'instar de mes compagnons. Nous ne parlons pas, chacun œuvrant de son côté. Je caresse l'encolure de ma monture. Si au début du voyage, elle montrait des signes de méfiance envers moi, elle a désormais compris que je ne lui ferai pas de mal et est beaucoup plus docile.

Une fois mon travail terminé, j'attents avec impatience que les autres aient fini. Mais lorsque vient le moment de nous partager les différentes tâches, l'entente fragile qui s'est installée depuis hier ne tarde pas à se briser.

— Tu n'iras pas chasser, siffle Gama à Lizenn.

— Et pourquoi donc ? On sait tous qu'on aura besoin d'un maximum de nourriture au moment de traverser la plaine. Autant faire le plein tant qu'on le peut. La forêt a l'air de regorger de petites bêtes.

— Je ne te fais pas confiance.

La princesse semble sur le point de rétorquer mais prend sur elle et se tourne vers moi, un petit sourire au lèvres. Elle connaît déjà ma réponse à sa question, et jubile de sa victoire.

— Qu'en penses-tu, Aïsha ?

— J'irai chasser avec toi. Noah, Gama, vous pouvez vous occuper de monter les tentes ? demandé-je en espérant que ce dernier ne va pas me compliquer la vie.

Noah acquiesce et part fouiller dans nos sacs, tandis que Gama peine à cacher son désaccord. Mais il ne peut rien dire, puisque Lizenn ne sera pas seule et que je suis la cheffe de la mission. Ouf.

— Ce n'est pas un travail de fille, de chasser, maugré-t-il dans sa barbe.

Dommage pour lui, je l'ai entendu.

— Un problème ?

Cependant, il semble se raviser.

— Non.

— Bien.

Je m'éloigne donc de la clairière, la rousse sur les talons. Dès que nous sommes assez éloignées pour que les autres ne nous entendent pas, elle prend la parole.

— Merci. J'avais besoin de me changer les esprits.

— Pas de quoi !

J'ai décidé de ne pas tout de suite parler de ma condition à Lizenn. Plus tôt elle saura, plus j'aurai de chances de me faire découvrir. Je veux attendre le moment opportun, où je serai sûre d'être crue et suivie. En attendant, je vais tout faire pour me rapprocher d'elle, la mettre en confiance, pour la préparer à la révélation. Il faut qu'elle me croie. Toute seule, obtenir ce que je veux est difficile. Mais avec elle, tout peut changer.

Je sors une flèche de mon carquois et bande mon arme. Silencieuses, nous scrutons les altentours, tout en avançant lentement dans les fourrés. Aucun animal en vue. Nous parcourons encore quelques mètres et c'est là que je le vois. Un lièvre est posé derrière un rocher : je peux apercevoir ses deux oreilles dépasser. Nous nous approchons et je fais de mon mieux pour rendre mon pas aérien et souple.

D'un regard, Lizenn me fait comprendre que celui-là est pour moi. Je hoche la tête et attends avec patience que ma proie sorte le bout de son nez. Elle finit enfin par sortir de sa cachette en clopinant. Je n'en attendais pas plus. D'un geste, je relève mon arc et laisse partir le projectile, qui vient se planter dans son cou. Merci pour ce sacrifice.

Je m'approche de lui et constate que le coup l'a tué. Super. Je n'aime pas avoir à achever les bêtes que j'attrape. J'empoigne le lièvre et nous repartons, déterminées à continuer sur notre lancée. Alors que nous avançons, j'observe ma camarade. Elle ne semble pas très à son aise dans les bois, même si elle le cache bien. Je vois bien qu'elle est faite pour diriger plus que pour combattre, même si elle ne l'avouera jamais.

Je scrute les alentours. En arrivant nous avons croisé des dizaines d'animaux qui fuyaient nos chevaux : ça ne devrait pas être trop compliqué d'en trouver. Et pour cause, quelques minutes plus tard, nous repérons une biche. Lizenn s'approche à son tour, mais elle marche sur une brindille et l'animal s'enfuie en courant. Manque de bol, elle me fonce droit dessus. N'ayant pas le temps de tirer une nouvelle flèche, je saisis mon épée et la plante dans son pelage, aussi proprement que possible, lorsqu'il passe près de moi.

La princesse arrive à mes côtés, imperturbable, et me remercie d'un signe de la tête.

— La prochaine sera la bonne !

Elle acquiesce, un petit sourire aux lèvres et se met en quête d'un autre animal pendant que je recouvre ceux que nous avons déjà achevé afin de les récupérer en rentrant. Nous atttapons rapidement quelques poies de plus et entreprenons de rentrer au campement avec labeur, les bras chargés de nourriture.

— Que penses-tu de Naamen ? me demande soudain ma compagne.

— Je n'éprouve pas de répulsion envers lui, même s'il a fait les mauvais choix selon moi, réponds-je vaguement.

Une réponse qui peut être prise dans deux sens très différents. Bien entendu, je parle du choix de sacrifier son pays pour ses enfants. Une décision qui fait de lui le méchant, alors qu'il ne souhaite que le bien de tous.

— Permets-moi de te reposer la question. Est-tu heureuse chez les Phénix ?

Je souris devant sa curiosité. Elle n'a pas pu s'empêcher de me redemander ce à quoi j'avais répondu étrangement, le jour de notre entretien. Je décide de changer quelque peu ma réponse, même si je suis toujours obligée de cacher une grande partie de la vérité.

— Cela dépend des fois. La plupart du temps, pas vraiment. On ne fait pas grand chose là-bas.

Lizenn ne répond rien, méditant mes paroles. J'aimerai tellement savoir ce qu'elle pense ! Mais pour mon plus grand malheur, c'est impossible.

Nous finissons par arriver au campement, que les garçons ont finit de monter, et déposons notre butin dans un coin. Avec ça, nous aurons de quoi manger pendant un petit bout de temps. Noah s'approche et dépose de baies, qu'il a sûrement cueillit pendant notre absence. À cette vue mon ventre se met à gargouiller.

— La chasse a été bonne à ce que je vois ! sourit-il en désignant le tas.

— Superbe ! On prépare tout ça ?

Encore une fois, nous nous répartissons les rôles ; faisons à manger, rangeons le surplus.

— Bien. Nous avons encore une grande traversée avant d'arriver à la capitale de Drokan, mais j'aimerai faire un petit point avec vous, déclaré-je une fois que nous avons finit notre repas.

Mes compagnons se réunissent autour de moi, approbateurs.

— Gama, Lizenn, je compte sur vous pour nous retranscrire, à Noah et moi, les propos des Droks, commencé-je, essayant d'avoir l'air assurée. Les décisions seront prises en groupes et non sur un coup de tête. Il ne faut pas oublier que ce peuple a des tendances plutôt violentes et que la mission n'aboutira à rien si on meurt pendant le voyage.

— Bien entendu, approuve la princesse, qui lance un regard appuyé au concerné.

— Je sais tout ça, merci, grogne Gama.

— Il faut aussi qu'on leur fasse comprendre nos intentions dès le départ, intervient Noah, concentré. Ils doivent te connaître, Lizenn, et il ne faudrait pas qu'on se fasse arrêter avant même d'avoir pu dialoguer.

— Assurément. 

— Il n'y aura aucun problème. Je vais me coucher.

Je soupire, mais laisse le jeune homme aux longs cheveux noirs s'éloigner. Il m'insupporte au plus au point, mais ce n'est pas le moment de se battre pour ça. Je lui réglerai ses comptes en bonne et dûe forme, au côté des Éléments, lors de l'affront entre nos deux camps. Car ce dernier est inéluctable. Enfin presque, intervient une petite voix dans ma tête. Si tu arrives à convaincre tout le monde de se ranger à vos côtés, vous serez trop nombreux pour eux.

Je chasse cette pensée d'un mouvement de tête. Cette version de l'histoire est celle d'un conte de fée. Mais je ne suis pas dans un conte et les Droks ne se lieront jamais à Naamen. J'ai même abandonné l'idée d'essayer de les convaincre. Le risque de me faire prendre est beaucoup trop grand pour que je tente.

— Je ne le sens pas trop, Gama, chuchote mon ami. Il m'a l'air de faire cavalier seul.

— Vous pouvez compter sur moi pour tout vous traduire, et essayer de nuancer ses propos, renchérit Lizenn d'une voix calme.

Bien sûr. Je n'y crois pas une seconde.

— Merci, répondé-je néanmoins. Nous avons de la chance de t'avoir avec nous.

Et elle encore plus. Si elle savait... Je lève la tête vers le ciel, qui se noircit de plus en plus. Demain, nous partirons tôt et il nous faut être reposés.

— Je vais aller me coucher. Nous avons de la route, demain. Bonne nuit à vous deux, lancé-je.

Après avoir écouté leurs réponses, je me lève et rejoins ma couchette, non loin de là. Mais le sommeil n'est pas décidé à me retrouver. Je tourne, tourne, sans cesse. Mais rien à faire. Je suis perturbée. Gama. C'est lui la source du problème. Il me fait penser à lui. Et ce n'est pas une bonne chose. Rien ne s'est passé comme il le fallait à ses côtés, et je sens que je ne suis pas prête d'oublier.

J'imspire profondément. Tant que nous n'avons pas à combattre, tout ira bien. Tant qu'il ne me regarde pas avec ses yeux remplis de violence, tout ira bien. Tu te mens à toi même. Non. Je peux résister. Je me suis relevée, et je ne le laisserai pas me mettre à mal à nouveau. Il n'est pas lui. Il lui ressemble, certes, mais ce n'est pas la même personne. Je tourne ces phrases dans ma tête, jusqu'à qu'elles s'affichent en lettre d'or devant mes yeux et ne s'effacent plus. 

Enfin, après ce qui me semble être une éternité, je finis par sombrer dans un sommeil agité.

***

Je suis réveillée en sursaut par un bruit lointain. Le cœur battant, je me lève en vitesse et scrute les alentours. Rien. Sans bruit, je fais le tour du campement. La lune éclaire faiblement la clairière dans laquelle nous nous trouvons, rendant les arbres menaçants. Si je n'avais pas été formée à toujours réagir, je serai retournée me coucher. Mais ce n'est pas le cas.

Je décide d'aller voir les chevaux. Ce n'est peut-être qu'eux. Je gravis la petite pente qui mène à leur étable improvisée, et découvre huit yeux brillants qui me fixent. Charbon renacle quand il m'aperçoit. Ce n'est pas bon. S'ils sont réveillés, c'est qu'eux aussi ont entendu ça.

Je retourne en vitesse vers ma couche et saisis mon arc. Je ne suis pas obligée de réveiller les autres. Je vais seulement jetter un œil derrière les buissons et m'assurer que personne ne peut nous nuire. Je marche donc le plus silencieusement possible vers ce qui me semble être l'origine du son. Soudain, j'entends des pas. Des paroles. Des bruits de lutte.

Je me précipite vers le grabuge, stressée à l'idée d'affronter un danger inconnu. Tout va bien, Ash. Tu vas juste vérifier que tout est en ordre. Tu n'auras peut-être même pas à intervenir. Mais je sais déjà ce qui va se passer. Si quelqu'un est en difficulté, je l'aiderai. C'est ce que la Ligue nous a toujours appris à faire. C'est plus fort que nous. Plus fort que moi.

C'est alors que je les aperçois. Une horde d'individus, coiffés de plumes et habillés de peaux de bêtes. Des membres de la tribu d'Esmeray, sans aucun doute. J'en compte une dizaine, tous armés de lances, aux visages couverts de peinture. J'ai toujours aimé le fonctionnement de ce groupe, nomade, qui parcourt les Monts Esmeray et s'auto-suffisent. Ils doivent être bien, entre eux, sans tentions politiques comme celles que nous traversons.

Je tourne mon attention vers le centre du groupe, plus brouillé. Je plisse les yeux pour mieux voir ce qu'il s'y passe, gênée par l'obscurité et les branchages qui se trouvent devant moi. Plusieurs personnes sont collées les unes aux autres, l'air de retenir quelqu'un. Je m'approche davantage, dans l'espoir d'en voir un peu plus.

— Laissez-nous. Nous vous suivrons, tonne une voix ferme.

Les Esmerais s'éloignent alors pour laisser place à trois silouhettes, armes aux poings. Mon cœur loupe un battement quand je peux enfin les distinguer clairement. Je les connais. C'est eux. Je retiens une exclamation de joie et leur fais un immense sourire. Ils vont bien. Je ne peux m'empêcher de ressentit un élan de tristesse lorsqu'ils partent entourés de la tribu et d'une autre personne que je ne connais pas.

Alors qu'ils me tournent le dos, Alissandre et Léo se retournent de concert et me font un clin d'œil, avant de s'éloigner en silence.

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