Nombre de mots: 888
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Cligne cligne. Sveyn cligne deux fois des yeux avant de les poser sur son interlocuteur. Celui-ci farfouille, examine, cherche et feuillette parmi sa montagne de paperasse. C'est comme si le Suédois n'était pas là. Ses yeux s'abaissent sur la table, à la recherche d'un écrit lisible depuis son siège. Coup d'œil des plus noirs de la part de Hamory Canton. Merde.
« Pouvez-vous patienter quelques instants ?
- Est-il vraiment utile de poser une question rhétorique, là, maintenant ? »
Le chauve soupire. Il n'aime pas le suédois. Trop hautain, trop désinvolte, trop serein pour en avoir réellement quelque chose à foutre de ce qu'on lui dit. C'est comme parler à la Joconde ; elle ne tressaille pas, ne pipe mot, mais rien que l'attitude qu'elle arbore suffit à traduire son arrogance permanente. Vous êtes des sous-merdes, doit-elle penser à longueur de journée.
« Qu'ai-je fait de mal ?
- Vos images.
- Mh ?
- Mais bon sang ! On ne projette pas le corps d'une femme en plein orgasme lors d'une vidéo-conférence sur le cinéma contemporain devant une centaine de premières années !
- Tout sauf votre respect, je ne crains que cela soit la première fois que lesdits élèves furent confrontés à de telles images. Je me suis trompé de lien, et alors ?
Si le Suédois continue, Hamory va perdre patience. Mais il le sait, le petit con. Cela se lit dans son regard bleuté.
- Écoutez, le corps enseignant vous apprécie fortement, alors pourquoi se le mettre à dos ?
C'est à Sveyn de souffler d'agacement. Il cligne, cligne des yeux. Le bureau est vide, vide de décoration, vide de chaleur, vide de personnalité, vide comme le crâne du monsieur qui lui fait face.
- Je me suis trompé de fichier. Cela arrive, n'est-ce pas ?
- Nous pouvons vous renvoyer pour moins que ça.
- Sauf que vous ne le ferez pas.
- Et pourquoi ?
- Car je me suis trompé. Et que ce n'est qu'uniquement pour ce que j'ai filmé que vous souhaitez me virer. Et que vive la liberté d'expression.
Il a osé, l'imbécile. Les deux billes vertes de Canton roulent dans leurs orbites, et seul le bruit cassant des ongles qui tapotent sur une surface plane vient répondre à l'importun.
- Et quelle liberté d'expression vous laisse le droit d'exposer de tels films à nos élèves ?
- Le cinéma provocant.
- Provocant ?
- Provocant.
- Précisez.
- Oh, vous savez, la gorge s'allonge, la nuque se brise, sur le rythme d'une pomme d'Adam tressautante. Les soupirs s'échappent, étranglés, murmurés, susurrés, criés, dans des boucles blondes, sous une clavicule mordillée, contre la peau chaude qui borde une poitrine frémissante. Une main s'agrippe à la crinière d'un lion, le matelas nu gronde sans un bruit. L'échine se courbe. La sueur perle entre les pleins et les déliés d'un muscle bandé. Effluves du plaisir charnel, embaument esprits et pièce, baignée de la lumière tamisée d'une lampe accidentellement tombée. Jetée par terre, elle projette sur le mur qui lui fait face des ombres à faire rougir nos sœurs. Elles titillent. Elles aguichent. Elles embêtent. Que se cache-t-il derrière ces contours flous et indistincts ? On se questionne, on plisse les yeux, un amas de draps nous empêche le voyeurisme parfait. Un plan macro par-ci, illustre les poils qui se hérissent ou la pupille subitement rétrécie par l'extase à son paroxysme. Un fondu enchaîné dissimule au dernier instant les objets d'un tel plaisir. Que ressentir ? Rougir ou apprécier, s'embarrasser ou s'exalter ? Qui de l'ivresse contemplative ou de l'acte affiché l'emportera sur la raison ? Cela dérange, le spectateur oscille entre le malaise et la fascination, ce sentiment des plus coupables lui semble comme inconvenant. Mais cette ardeur, cette passion, cette fougue, tout le consume et le pousse à se tordre le cou pour discerner ce qu'il se cache derrière cette brume enflammée. Le dérangement provoqué par l'incertitude de la dissociation entre le bien et le mal à l'état pur. Ce malaise, on se malaxe maladroitement les doigts en se mordillant la lèvre, on ne sait pas où se mettre ni comment réagir à l'égard de ses voisins. La provocation dérange, mais elle aimante comme nulle autre forme de cinéma ne le fait. Cette curiosité coupable nous pousse à imaginer, à continuer l'histoire dérisoire qui se déroule sous nos yeux. Le spectateur se perd. À qui appartient cette main, cet œil, ce sourire, ce soupir ? L'effervescence est une séquence, l'exalte une image, l'enivrement un plan. L'objectif, la caméra glisse sur ces peaux qui s'entremêlent, elle se joint à elle, danse dans ce ballet enivrant. D'où vient ce désir d'assouvir les fantasmes les plus inavouables par le biais d'une simple paire d'acteurs ? On se laisse bercer par le doux son d'un effleurement, la caresse d'un nom suavement prononcé. Sensuel. L'acte érotique n'est plus seulement sexuel : il émeut, il provoque, il soûle. Osez dire que ce n'est pas du cinéma et je fais tout de suite mes valises.
Ses mains virevoltent tandis qu'il parle, suivies du regard par le professeur. Ce garçon, malgré ses hauts airs, est réellement fascinant. Son élocution si maîtrisée semble caresser ses mots, les dorloter et les animer grâce à ses gestes passionnés.
- Vous êtes un poète. Même pour décrire du pornographique, aspire Canton de la façon la plus pincée qui soit. Mais cela ne vous octroie pas le droit de déroger au règlement.
- Érotique, corrige Sveyn. Sauf que vous savez que j'ai raison.
Par: HurricanePanic
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