Épilogue
Axelle,
Excuse-moi, pardonne-moi.
Laisse-moi t'expliquer.
Tout a commencé ce jour-là. Je m'en rappelle bien.
C'était un beau jour de printemps, le premier. La vie s'épanouissait dehors. À travers la fenêtre je voyais les oiseaux voleter, les arbres se courber légèrement sous la brise vivifiante. Le soleil éclatant de mille couleurs. Des enfants riaient bruyamment et leurs parents discutaient joyeusement non loin d'eux. Le bruit de la vie me parvenait à travers le verre de la vitre.
Mais lorsque j'ai tourné la tête, le contraste si grandiose m'a sauté aux yeux et m'a pincé le coeur.
Tu étais là, allongée, ton visage pâle confondu dans le blanc de la pièce. Tu ne bougeais pas.
Une infirmière est entrée. C'était la première fois que quelqu'un venait pendant que j'étais là. D'ordinaire, personne ne me dérangeait lors de mes visites auprès de toi. Je ne l'avais jamais vue auparavant, elle devait être nouvelle. Quand elle m'a vu, elle s'est immédiatement excusée. « Je croyais que vous étiez parti, je reviendrai plus tard.». Je lui ai dit de rester. Elle a refermé la porte et est restée là sans bouger.
Il y a eu un long moment de silence, puis j'ai fini par parler. « Vous savez, elle avait mauvais caractère, mais je l'aimais comme elle était. Axelle au sang-froid, ça n'aurait pas été Axelle. ». Elle n'a pas répondu. « Je donnerai tout pour la revoir s'énerver à nouveau, si vous saviez. J'aimerais la revoir s'emporter, pour un rien. C'était une fille généreuse, attentionnée. Mais elle avait ses défauts, comme nous tous. Elle se mettait souvent en colère, assez fort, sans vraiment de raisons, pour des petites choses... »
À ce moment-là, j'ai entendu un bruit. Tu sais, ce bruit qu'on fait avec la bouche fermée, cette sorte d'acquiescement. « Mmhmh ». Moi j'étais dans mon petit monologue, je n'ai pas remarqué au début. J'ai continué, déjà sur ma lancée.
« Mais je crois que c'est ce qui faisait son charme. Je pense que je ne l'aurais pas aimée si elle n'avait pas eu ce petit truc. Elle a perdu sa meilleure amie il y a quelques années et je crois qu'elle s'en est jamais vraiment remise. ».
Il y a encore eu ce bruit, mais cette fois il ressemblait plus à un grognement. Je me suis demandé si l'infirmière en n'avait pas un peu marre de mes histoires. C'est vrai quoi, j'avais commencé à lui raconter ma vie alors qu'elle avait rien demandé. Mais encore une fois, j'y ai pas prêté tellement d'attention.
« Elle pensait que c'était sa faute, que c'est elle qui avait causé cette mort. Mais on n'en parlait jamais. Elle aimait pas trop parler de ses sentiments, c'était pas trop le genre à se confier. ».
C'est là que j'ai relevé la tête et que j'ai vu l'infirmière me regarder avec des yeux ronds. Au début j'ai pas compris. Elle a cligné des yeux, t'a regardée, puis m'a de nouveau fixé avec ses yeux de merlan frit.
Et là, tout à coup, j'ai compris. Je sais pas comment, mais j'ai compris. Peut-être que l'infirmière s'en foutait de ma vie, mais quoiqu'il arrive, c'était pas elle qui avait acquiescé sans ouvrir la bouche. C'était toi ! Du lointain de ton coma, tu avais parlé. Enfin, parlé... Tu avais essayé de t'exprimer et de communiquer avec nous. C'était déjà ça.
On a vite appelé le médecin. Bien sûr, il ne nous a pas crus. C'était tout simplement impossible. Une personne dans un état comateux ne pouvait pas parler. Ça n'était jamais arrivé, et ça n'arriverait jamais. Pourtant je n'étais pas seul à l'avoir vu ! L'infirmière aussi était témoin. Le médecin nous a un peu questionnés, mais je sentais bien qu'il ne nous prenait pas vraiment au sérieux. Il m'a demandé ce qu'il s'était passé, qu'est-ce qui avait bien pu te faire parler. Je lui ai dit que je ne savais pas trop, que j'étais juste en train de parler à l'infirmière. Il a fini par clairement me dire que je devais être bien fatigué, et que je ferais mieux de rentrer chez moi, dormir un bon coup et revenir le lendemain. C'était vexant, à la fin ! J'ai regardé l'infirmière, elle paraissait désolée. Je l'étais tout autant. Je suis parti.
Bien sûr, cette nuit-là je n'ai pas fait honneur au docteur en faisant ce qu'il m'avait demandé. Je crois bien que je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. Je cogitais. Qu'est-ce qui avait bien pu te faire réagir ?
Et puis finalement, au petit matin, je suis arrivé à une conclusion. Une hypothèse, plutôt, que j'étais impatient de vérifier. En effet, j'avais fini par constater que tu t'étais manifestée à deux moments précis de mon « discours » ; la première quand j'avais évoqué ton caractère assez fulminant et impulsif - je m'en excuse - et la deuxième quand j'avais parlé de la mort de ta meilleure amie.
Et c'est justement en rapport-même avec ton caractère impétueux : les deux sujets que j'avais évoqués avaient de quoi te faire grogner.
C'est là que l'idée a germé dans mon esprit.
Tes journées - dont tu n'avais même pas la notion, je m'en doute - devaient te paraître bien monotones. C'est bien sûr ce que j'imaginais, je n'en savais en vérité absolument rien. Pourquoi ne pas y apporter un peu de « piment » ? Je m'en suis cru capable.
En plus le médecin m'a répété plusieurs fois les jours suivants que je devrais te parler. Ça faciliterait ta future réinsertion et ça te guiderait dans ton coma, ou quelque chose dans le genre. J'ai pris ça comme un encouragement pour mon idée. Idée dont je ne lui avais, bien sûr, pas parlé, sans quoi il ne m'aurait plus autorisé à venir te voir à force, vu le taux bien élevé de connerie que je devais apporter avec moi en venant à l'hôpital.
Bref. Mon projet était donc de te raconter une histoire. C'était ça, le « piment » auquel j'avais pensé. Et hop ! D'une pierre trois coups ; ça nous permettait de nous divertir tous les deux, de passer du temps ensemble, et de te rassurer dans ton coma, tout le tralala.
Je me suis dit que ça pourrait être marrant. Ça m'a fait penser à ces « Livres dont vous êtes le héros », que t'aimais tant. Tu sais, ces livres où parfois une question t'es posée et selon ta réponse tu dois te rendre à telle ou telle page pour la suite de l'histoire, où une nouvelle question t'es posée, et ainsi de suite, pour au final créer ton propre récit.
On a créé notre propre histoire. Tous les deux. Parce que oui, par miracle, tu parlais. Personne n'a jamais su comment c'était possible. Mais à vrai dire je ne cherchais pas vraiment à savoir le pourquoi du comment. Tu me parlais et on se racontait une histoire, et ça m'allait très bien comme ça. Moi je te donnais quelques fils conducteurs et je répondais quand on faisait des dialogues mais c'est toi qui menait la danse.
De temps en temps, je devais t'envoyer quelques petites piques, te titiller un peu, parce que c'est ça qui te faisait être là. Le fait que tu t'énervais. Mais parfois, quand tu t'emportais trop, les infirmières étaient obligées de te piquer. Alors je te disais juste que tu t'étais évanouie.
Le temps a passé. Je venais te voir tous les jours pour la suite de l'histoire. C'était notre petit moment à nous.
J'ai commencé à m'impatienter. J'ai eu un moment de découragement, c'était long. J'avais l'impression que tout ça ne rimait à rien. Le désespoir a commencé à m'assaillir.
Mais j'ai continué. Pour toi, Axelle. Je pouvais pas te laisser toute seule. Je pouvais pas t'abandonner. Quoique, maintenant je me dis que j'aurais peut-être dû arrêter finalement.
J'en ai honte, mais je l'avoue ; ça a été dur pour moi. L'histoire en elle-même m'a été dure à supporter, parfois.
Parce que oui Axelle, j'ai été jaloux de Leoris. Ironique, n'est-ce pas ? J'étais jaloux de ma propre invention. D'une image. Rien qu'une image dans nos esprits.
Mais le problème est bien là Axelle, justement, il était dans nos esprits, et le tien en particulier. Et tu l'as aimé. Alors oui, j'ai été jaloux. Mais je me disais qu'il existait pour ton bien... Il t'apportait du soutien et surtout, surtout, de l'affection, de l'amour même. Donc j'ai continué.
À un moment, je ne sais pas trop pourquoi - par jalousie ? - je l'ai fait devenir fou. Peut-être qu'il reflétait l'état dans lequel je me trouvais, au fond. Fou d'amour et fou de jalousie. Fou de désespoir, aussi.
Puis tu as parlé de moi, tu as pensé à moi alors que tu étais si loin, ton esprit était si loin. J'étais très heureux. Et c'est là qu'a encore été une de mes erreurs. Une erreur fatale pour toi ; je me suis emballé. Tu avais pensé à moi ! Tu te rends compte ?
Tu allais bien. De mieux en mieux, même. J'ai cru que c'était le moment. Enfin. Ce moment que j'attendais depuis si longtemps. Tu as ouvert les yeux, Axelle ! Mais j'ai vu que tu n'étais pas encore totalement là. L'infirmière a confirmé. Mais c'était déjà ça ! J'imaginais ton réveil prochain. « Dans quelques jours », je me disais.
À ce moment-là, mon cœur est reparti. Comme s'il était resté tout ce temps en suspens, dans l'attente, et qu'il recommençait à battre tout à coup. J'ai cru que c'était gagné.
J'ai plongé mes yeux dans les tiens et je t'ai alors dit, clairement cette fois, sans paroles implicites ou autres sous-entendus, que tu devais revenir, une bonne fois pour toutes. J'ai mis tout mon cœur et toute mon âme dans mes mots. Je t'ai dit de revenir et tu m'as répondu. Tu m'as dit que tu voulais revenir, que c'est ce que tu souhaitais le plus, mais que c'était dur. Tu m'as dit que t'allais essayer, parce que tu le voulais vraiment. Mais il fallait que je te laisse le temps. Et moi je t'ai répondu « Prends le temps qu'il faudra, mais reviens-moi ».
J'ai cru que t'allais revenir, Axelle. Tu étais si proche de moi, mais si loin à la fois. J'ai eu beaucoup d'espoir. Tu avais ouvert les yeux ! Rien que cela voulait tout dire pour moi. C'était gagné !
Mais c'était trop beau pour être vrai... tu as rechuté. Je n'ai pas compris. Tu commençais à t'enfoncer dans un coma de plus en plus profond. L'infirmière a commencé à me dire qu'il n'y avait presque plus d'espoir. Que plus le temps passait, plus tu t'en allais. Et que bientôt il serait trop tard. Je ne l'ai pas crue. Je ne pouvais pas la croire. Comment aurais-je pu ? Je ne voulais pas ! Comment était-ce possible ? Que s'était-il passé ? Pourquoi cette rechute si soudaine ?
Alors j'ai paniqué. J'ai voulu que tu sortes une bonne fois pour toutes de ce sommeil qui me semblait éternel. Tu ne pouvais pas partir pour de bon, ça me semblait inconcevable ! J'ai ressenti un sentiment d'urgence pressant. Je devais agir ! Alors j'ai tout précipité.
Au départ je voulais que tu trouves une mère, que tu trouves de l'affection, de l'amour, comme avec Leoris. Mais cette mère tu ne devais pas l'aimer. Cela faisait partie de mon plan. Ainsi, tu n'aurais rien regretté. Sa mort t'aurais aidée à faire ton deuil avec ta vraie mère qui, elle, était morte et dont tu n'avais pas supporté la disparition. Je voulais vraiment t'aider par rapport à ton deuil, pour que tu ne regrettes plus rien, que tu acceptes enfin.
Comme je te l'ai dit, c'est toi qui menait la danse. Il y avait donc des choses que je ne pouvais pas anticiper ; je ne pouvais pas connaître tes réactions à l'avance. Cela n'avait pas d'impact au début.
Lorsque Leoris t'a dit que Cornelia était ta mère, tu n'as pas accepté cette idée au début. Je veux dire, tu n'y croyais pas. Ça m'arrangeait, car je me disais que tout se passait comme prévu, et même encore mieux. Mais, finalement, au fond de toi, tu y as un peu cru. Et ce que je n'avais pas prévu, c'est que tu ailles voir Cornelia pour lui demander des explications.
J'aurais voulu que tu ne croies pas Leoris, ou que tu renies le fait qu'elle était ta mère. Que tu continues à n'éprouver rien que de la haine et du dégoût envers elle. Elle aurait été morte et tu n'aurais rien regretté.
Mais tu es allée la voir. J'ai essayé - Leoris a essayé - de t'en empêcher. Mais quand tu as une idée en tête, tu ne la lâches pas.
Alors j'ai dû totalement improviser pour Cornelia. Je lui ai inventé une histoire, à elle aussi. Sa vie l'a beaucoup fait souffrir, elle a enduré de nombreuses épreuves, de nombreuses peines. Elle avait désormais une excuse pour être devenue méchante.
Mais encore une fois ça a été l'une de mes plus grandes erreurs. Sans que je ne m'en rende compte, et sans même que toi tu ne t'en rendes compte, tu t'es attachée à elle.
Quand elle est morte... je n'ose pas écrire ces mots... Tu n'as pas supporté.
Ton attachement, ton amour t'ont tuée. Et mon amour t'a tuée. J'aurais dû m'en rendre compte. Mais j'étais déjà engagé, je ne pouvais plus revenir en arrière. À quel point je regrette ? C'est inexprimable.
Ce que j'ai fait, je l'ai fait pour toi, pour te sauver. Mais j'ai tout gâché. À vouloir jouer avec le feu, je m'y suis brûlé les ailes.
Si un jour quelqu'un me demande « Par amour, qu'as-tu fait ? » je pourrais répondre « Je l'ai tuée. ».
Pardonne-moi.
Un criminel désespérément amoureux.
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