· • 19 • · ✅
Je déglutis en voyant l'escalier qui s'enfonçait devant moi dans les entrailles de la terre. Je n'en voyais pas le bout.
Nous allions rencontrer de nouvelles personnes, m'avait-on dit. Leoris avait eu l'air très réticent à cette idée, il s'était crispé entièrement lorsqu'Amadeo en avait fait l'annonce. Jalilia avait semblé le remarquer, et s'étaient empressés de lui assurer que tout se passerait pour le mieux. Je n'avais pas osé poser la moindre question.
Je n'avais pas plus d'indices concernant les individus chez qui nous nous apprêtions à aller. Je ne savais pas qui ils étaient, même si je supposais qu'eux aussi étaient des « résistants » face à Cornelia. Je ne connaissais rien d'eux, ni leur âge, ni leur nombre. Peut-être allais-je me trouver parmi une centaine de personnes d'un coup ? S'ils voyaient une nouvelle débarquer, ne se méfieraient-ils pas ? Comme l'avait si bien fait Leoris. M'attaqueraient-ils, une arme à la main ? Non, bien sûr que non. J'étais bien accompagnée.
Le doute s'immisçait tout de même en moi, augmentant au fur et à mesure que je m'enfonçais, toujours plus profondément, dans le sol. J'étais accompagnée, cela ne faisait aucun doute. Mais pouvait-on dire « bien » ? Des personnes que je connaissais à peine. Et que je n'arrivais vraiment pas à cerner. À vrai dire, je n'avais pas eu le choix de leur accorder ou non ma confiance. Je ne savais même pas où j'étais. Seule, perdue. Je m'étais retrouvée - par je ne savais même pas quel moyen - chez eux. Ils ne m'avaient pas encore tuée, c'était déjà ça ! Je pouvais m'estimer heureuse.
Et s'il s'agissait d'un piège ?
Plongée dans mes pensées, je ne vis pas la marche plus étroite que les autres. Mon pied atterrit directement sur la marche inférieure et n'arrêta pas ici sa course ; j'en dévalai encore plusieurs, perdant un peu plus de mon équilibre à chaque centimètre dévalé. Mon derrière s'apprêtait à entrer en contact avec le bois dur de l'escalier quand des bras m'attrapèrent fermement et me remirent d'aplomb.
Le souffle court, je me retournai vers le propriétaire de ces bras salvateurs. La lueur inquiète que je lus dans ses yeux acheva de me troubler. Une voix résonna dans ma tête. C'est Leoris qui est venu te calmer tout à l'heure, Mirley, pas moi.
Pourquoi, Leoris, pourquoi fais-tu tout cela ? J'aurais voulu le remercier, mais les mots ne réussirent pas à franchir le barrage de mes lèvres. Je ne parvins à échanger avec lui qu'un regard, que je finis par rompre.
Lorsque je me tournai de nouveau pour continuer mon chemin, je sentis le regard insistant d'une personne sur moi. Je me rendis compte que nous étions arrivés en bas de l'escalier ; un garçon nous attendait là. Ses yeux me scrutaient.
Je le reconnus immédiatement.
Je compris alors l'appréhension qu'avait eue Leoris avant de venir à cet endroit. C'était dans ses souvenirs que j'avais vu le garçon qui me dévisageait à présent. C'était lui qui avait craché à la figure de ma Paire d'horribles paroles, le visage décomposé et déformé par la haine.
· • ·
Ils étaient dix. Hommes comme femmes. De tous âges. Contrairement à ce que je craignais - doutes qui s'étaient décuplés en voyant le garçon des souvenirs de Leoris -, tous m'accueillirent avec bienveillance.
Leoris semblait s'effacer. Il n'affichait plus du tout cette assurance insolente, cette sorte de supériorité, dont il faisait preuve depuis que je le connaissais. Jalilia, tout au contraire, était pleinement détendue et parlait joyeusement avec tout le monde. Amadeo, assis dans un coin, observait les gens autour de lui sans dire un mot.
Arzun me prit la main. Le contact physique me surprit, je sursautai légèrement. Je n'eus pas le temps de dire quoi que ce soit ; il me tira doucement vers l'autre bout de la salle, ignorant les gens qui nous entouraient.
Je remarquai alors que nous nous dirigions vers une fille qui semblait un peu seule, à l'écart. Elle avait un visage assez atypique, mais je la trouvai plutôt jolie. Je vis alors le discret coup d'œil qu'ils partagèrent. Je m'étonnai en me rendant compte de tout ce que deux êtres pouvaient partager en un seul regard.
L'indifférence que je ressentis en assistant à cet échange silencieux me surprit moi-même. Je n'éprouvai aucune jalousie, aucun mépris envers cette fille qui avait su toucher le cœur d'Arzun. J'en étais attendrie, presqu'apaisée. Le couple - officiel ou non - qu'ils formaient me plut immédiatement. Tous deux dégageaient quelque chose de chaleureux lorsqu'ils étaient ensemble.
Ils se mirent à parler tous les deux, et je me désintéressai vite de la conversation. Je jetai un coup d'œil autour de moi. Je m'attardai sur le garçon des souvenirs de Leoris et remarquai qu'il semblait peu naturel. Chacun de ses gestes me paraissait faux.
Je re-songeais aux paroles qu'ils avait dites à ma Moitié. Il l'avait tout bonnement accusé de meurtre. Que s'était-il réellement produit ? Leoris avait-il, par le passé, tué quelqu'un ? De sa propre volonté ? Je me rendais compte que je ne connaissais rien de lui, à part son aspect lunatique qui faisait qu'un jour il me parlait avec insolence et nonchalance et le lendemain calmait mes plus grandes angoisses.
Je tentai de ne pas m'attarder sur cette impression bizarre que j'avais en observant Monsieur l'Accusateur ; je le soupçonnais en vérité d'être à l'écoute de ce qui se passait autour de lui, mais de s'occuper distraitement les mains pour n'en rien laisser paraître.
L'estimant assez loin pour ne pas m'entendre, je questionnai les deux amoureux.
« - C'est qui, le garçon là-bas qui observe les objets sur les étagères et touche à tout ?
- Mh ! Il t'a tapé dans l'œil, c'est ça ? me dit la fille, une lueur malicieuse dans la pupille. »
J'écarquillai les yeux.
« - Non ! Bien sûr que non, protestai-je. Je le trouve juste un peu bizarre... »
Il s'appelait Tarvas. Arzun m'expliqua qu'il avait, relativement récemment, perdu sa sœur jumelle. Il s'en était retrouvé dépourvu, désarmé. Perdu. Il était devenu très sauvage, s'était totalement refermé sur lui-même. Il ne parlait presque plus, semblait vivre des phases, tantôt agité, tantôt extrêmement - trop, même - calme.
« - Dis-moi... hum... Tu ne nous as même pas présentées, Arzun, reprocha gentiment à fille à l'intéressé. J'ai pas l'air bête, moi, à ne pas savoir comment interpeler notre chère invitée !
- Laisse-moi donc le temps, impatiente que tu es ! »
Il se tourna vers moi et désigna la fille théâtralement.
« - Voici Omalnia. Ma chère Omalnia, je te présente Mirley. »
Elle fit les yeux ronds.
« - Tu as bien dit Mirley, souffla-t-elle, la fille issue de la Terre-Mère ?
- Elle-même. En personne ! »
À cet instant précis, alors que je m'apprêtais à harceler Arzun de questions - "quoi !? c'est quoi le délire là ?" -, un énorme bruit se fit entendre. Toutes les têtes se tournèrent vers l'origine du brouhaha. Tarvas se pencha, rouge d'embarras ; l'emplacement d'un vase sur la cheminée était vaquant, les débris s'étalaient à ses pieds. Ses mains tremblaient pendant qu'il nettoyait les dégâts.
Je me rendis compte qu'il était en fait tout proche de nous. Assez proche pour entendre notre discussion. Mon malaise s'accroissait de plus en plus.
Je ne pouvais m'empêcher de penser que le moment où il avait lâché le vase correspondait exactement avec celui où Arzun avait affirmé qui j'étais. Et ces paroles d'Omalnia. La fille issue de la Terre-Mère. Où était-elle allée chercher tout ça ? Elle avait paru très surprise à l'entente de mon nom. Arzun et Omalnia semblaient savoir, l'un comme l'autre, de quoi ils parlaient, ainsi que tout ce que leurs paroles impliquaient et sous-entendaient. Complotaient-ils quelque chose contre moi ?
· • ·
Chacun avait repris le fil de sa conversation. J'avais apparemment été la seule à accorder de l'attention à ce qu'il s'était passé. Peut-être était-ce normal, après tout. Le vase n'était plus qu'un souvenir, les débris avaient disparu, nettoyés. Il ne restait plus la moindre trace de l'incident. Même Tarvas n'était plus là. Il s'était volatilisé. Peut-être était-il allé, par honte, se réfugier dans sa solitude ?
Je sentis une main agripper durement mon bras. Leoris me tira sans ménagement. Avant que je ne puisse protester, il m'intima de me taire et d'essayer de passer inaperçue. Il baissa la tête et se fraya furtivement un chemin à travers la pièce, sans pour autant me lâcher.
Il m'amena dans une grande pièce, dont il claqua la porte une fois à l'intérieur. Le silence régnait, nous étions loin du brouhaha des discussions. Je le regardai. Son visage était totalement fermé, impassible. Je ne comprenais pas ce qu'il voulait.
« - Il y a une porte cachée dans le mur à ta gauche, énonça-t-il froidement. Ouvre-la, entre dans le couloir, pars. Loin. Assez loin pour ne plus m'entendre quand je t'appellerai. À ce moment-là, tu pourras t'arrêter. Tu attendras à cet endroit. »
J'attendis un instant et finis par prendre conscience qu'il ne comptait pas continuer. Je ne comprenais rien.
« - Tu attends quoi ? Vas-y ! »
Mais attendre quoi, une fois là-bas, Leoris ? Pour quoi faire ? Que va-t-il se passer ?
« - Je... ne comprends pas.
- Je te demande juste de te cacher pour ne pas mourir, hurla-t-il presque. »
Il fit un pas vers moi. J'étais perdue. C'était incongru. Pourquoi donc mourrais-je ? Allait-il se passer quelque chose que j'ignorais mais dont lui était au courant ?
« - Dis-moi pourquoi, Leoris. Dis-moi au moins ce qu'il va se passer, suppliai-je. »
Je me rendis compte qu'il était tout proche de moi. Il scruta mon visage. Ses yeux en firent le tour. Ils suivirent le tracé de mes pommettes. S'arrêtèrent un long moment sur ma bouche. Remontèrent sur mes yeux, semblèrent sonder mon âme à travers mes iris. Il se pencha encore un tout petit peu.
J'entendis un cri de surprise au loin. Il ne lui échappa pas non plus. Leoris s'agita. Le temps pressait.
« - Je ne rigole pas, Mirley, fonce ! Ne retourne pas. »
Je lui obéis. Que pouvais-je faire d'autre ? Je sentais que quelque chose se tramait, mais j'étais impuissante.
· • ·
Je m'accroupis par terre, seule dans le noir, la tête dans les genoux. Je me balançais d'avant en arrière.
Je ne sais combien de temps je restai là. Je finis par entendre des pas précipités venant vers moi. Des voix qui chuchotèrent. Puis un hurlement strident, dans un profond lointain.
Je sentis des bras qui me forcèrent à me relever, qui me tirèrent. Je devais courir.
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