Douce addiction
David, Toulon
En sortant aussi tardivement de ma réunion de chantier, je n'aurai pas le temps de passer au bureau pour discuter des travaux en cours, je décide donc d'appeler le responsable projet qui travaille en collaboration avec mon bras droit pour obtenir des informations. Cela ne m'apprend rien et je précise que je prends le relais pour que tous les appels me soient destinés afin de libérer mon adjoint de ses responsabilités pour le week-end. Certains employés devront revenir travailler le samedi, ce qui augure une fin de semaine très chargée et une équipe qui fait la gueule. Il va falloir lâcher des primes plus que généreuses.
Je passe distraitement en revue quelques photos de ma belle danseuse parisienne pour retrouver un semblant de sourire. Elle est superbe, c'est irréel d'être aussi belle. Je me souviens, la première fois que je l'ai vue, j'ai pensé qu'il s'agissait d'une image de synthèse ou d'une hallucination, au point où j'en étais, on n'était plus à ça près.
J'ouvre ensuite mes SMS : crise cardiaque.
[Il me faut plus]
...
[Ou nous devrons tout arrêter.]
Elle me lâche une bombe, comme ça, sans préavis ? Mais bien sûr, connard. Elle a dû se faire draguer par un blaireau quelconque, sans doute inodore, incolore et sans saveur mais bien réel, lui. Qu'est-ce que je croyais, qu'elle passerait une vie entière à faire mumuse ? Elle mérite beaucoup, beaucoup mieux que ça. L'étau du silence et de la panique se resserre autour de moi. Putain, tout, mais pas ça !
J'hésite, puis je finis par répondre, mais il est 20 heures. Elle est en coulisse et ne verra pas mon message. En l'écrivant, je comprends que ma main tremble, je lâche le téléphone qui retombe sur mes jambes.
[Je suis dangereux, Mahira.
Et à bien plus d'un égard.]
Que puis-je faire de plus que d'être honnête ? Je démarre et me dirige vers chez moi. J'ai acheté cet appartement le double de son prix pour être plus proche de Judy et fuir Marseille. Résultat, elle partira bientôt plus loin encore pour traquer le crime organisé, dont, soit dit en passant, je fais partie. Mes potes ont raison, il faut que je songe à être moins seul, j'ai peut-être droit à une vie moi aussi ? En rentrant, je jette les clés sur la console de l'entrée, je desserre ma cravate, je me sers un Perrier-citron avant de m'effondrer sur le canapé avec mon portable à la main. Depuis un mois que je joue à ce petit jeu, je me dévoile enfin avec un vrai message personnel.
[Je ne veux pas te perdre, alors dis-moi ce que tu veux.]
Elle réplique instantanément. Bordel, elle attendait, elle m'attendait ! Quelqu'un dans ce putain de monde m'attend ! Je ne sais pas si je peux raisonnablement faire le tri dans les émotions qui explosent dans ma tête. La réponse est courte, simple, flippante :
[Ta voix.]
Je frémis, mon estomac se tord. Je suis plus nerveux que jamais.
[Tu l'as déjà entendue, mais tu ne t'en souviens plus.]
Je me lève pour tourner en rond, je cherche l'air, je panique. Et je complète :
[Je te promets sincèrement d'y réfléchir.]
J'allume la télévision espérant me changer les idées. Bon sang, mais qui est cette fille qui échange librement avec moi sans me connaître ? Quelle meuf digne de ce nom entamerait un jeu de messages avec un inconnu dangereux ? Parce que c'est ce que je suis, n'hésitons pas à le dire ! Je ne suis peut-être pas un tueur en série, certes, mais dans le genre peu fréquentable, j'occupe une place de choix : trafic d'influence, blanchiment d'argent, vols et braquages en tous genres : le bandit par excellence, sans cœur, sans état d'âme, sans principes. S'il faut foutre le feu à deux hectares de forêt méditerranéenne, juste pour construire un complexe hôtelier à la requête d'un entrepreneur appuyé par des élus, pas de souci : je suis l'homme de la situation.
Je voudrais oublier qui je suis et avoir la prétention d'offrir une vie acceptable à quelqu'un. Parce que tout ce cirque est une médaille qui a son revers : si c'est une source d'adrénaline, de plaisir, lorsqu'on a passé le cap du contrat, il y a le remords et la prise de conscience. Invariablement, on se dit : Putain, je déconne, demain j'arrête. Me demandez pas pourquoi on continue, on naît bandit, je crois, l'appel du délit est le plus fort.
Je me laisse finalement embarquer par une série du câble, occultant un instant l'existence foireuse qui est la mienne. Les images défilent devant mon regard vide, je suis éreinté et je sombre.
Quelques heures plus tard, une sonnerie stridente me tire de ma rêverie, me faisant sursauter. Je cligne des yeux, hébété. 23 h 54 : qui me dérange à cette heure-là sans y avoir préalablement été invité ? Je me frotte les yeux et me traîne jusqu'à l'interphone. Mon nom ne figure pas sur la liste des occupants, la ligne est automatiquement basculée sur celle de mes agents, pour lesquels j'ai aussi acheté un studio au deuxième étage. C'est forcément quelqu'un dont on ne peut pas se débarrasser, sans quoi, ils l'auraient déjà dégagé.
— Oui, Lionel ? grogné-je.
— On a un monsieur qui refuse de révéler son identité. Il dit juste que vous l'avez invité à vous rejoindre en lui disant qu'il saurait forcément où vous trouver.
Je jure, rattrapé par mes souvenirs.
— Oh ! Merde !
Quand on m'a tiré dessus, Judy était avec moi et son beau-père s'est montré très déterminé à comprendre d'où venait le tir et surtout, pourquoi. Seulement, ce type est un juge d'instruction opiniâtrement engagé dans la lutte contre le crime organisé. Voilà plusieurs mois que j'attends une confrontation directe avec Paul Giordano, l'instant T vient d'arriver. Je donne donc mon feu vert pour faire entrer le loup dans la bergerie, si tant est qu'on puisse me comparer à un agneau.
— C'est bon, fais-le monter.
Je raccroche et passe les mains dans mes cheveux. Je n'avais pas vraiment besoin de ça ce soir. J'ouvre la porte et m'appuie au chambranle en attendant que l'ascenseur s'immobilise devant chez moi. Mes deux gars encadrent le magistrat et sa large carrure en impose encore. L'espace d'un instant, je me fais la réflexion que son fils a hérité de sa stature, mais pas de son visage, les traits de Marc sont tout aussi racés, mais plus délicats. Le regard du paternel est noir et incisif, le fils a des yeux en amande d'un vert sombre et une mâchoire beaucoup moins carrée. Il me tend sa large main que je serre cordialement avant de le mettre à l'aise :
— Je vous sers quelque chose ?
— Un whisky, volontiers. Je vous fais confiance pour le choisir !
Je pense que je devrais m'en sortir pour servir un malt qui tient la route... Je le lui tends et il fait tourner les glaçons dans son verre avant d'ouvrir le dialogue :
— Alors, vous avez cessé de traiter avec les Italiens ? En dehors du partenaire qui nous intéresse, bien sûr...
Un partenaire, bien sûr. Giombini est un parrain influent, peut-être, mais surtout pas un partenaire. Ses activités sur la péninsule sont proches des miennes et incluent le trafic d'œuvres d'art, ce qui, malgré mon dernier contrat, n'est pas du tout mon domaine de prédilection. Il y a une différence entre un braqueur et un trafiquant.
— Oui. Vu le contexte, nous avons estimé que les risques n'en valaient pas la peine. Tous les accords avec Massimo Giombini comprennent l'exclusivité sur certains appels d'offres et pour parfaire la continuité, ils sont censés être en contact avec Caccia, pas avec moi.
Il hoche la tête.
— Sage décision, commente-t-il. Vous vous êtes aussi associé à Bernard Romanelli sur la communauté de communes, vous avez donc gagné des parts de marché. La disparition de Sarreau des affaires municipales vous avantage ! C'est curieux quand même, cet accident de scierie...
Je grogne :
— Ce type était une petite ordure, si quelqu'un l'a liquidé, croyez-moi, c'était d'utilité publique.
Il prend une gorgée avec un air connaisseur et satisfait. Avant, le whisky était mon alcool de prédilection, je suis un radar à bon cru. Je me concocte un virgin mojito avant de ramener mes miches.
— Dites-moi, vous n'êtes quand même pas venu pour qu'on parle politique, si ?
— Non, vous savez pourquoi je suis là. Un de vos collaborateurs a essayé de vous doubler en concluant une alliance avec l'organisation de Giombini et, comme je vous l'ai dit, faire tomber la Volontà me tient à cœur. Nous avons des intérêts communs dans la bataille et je maintiens que nous ne nous intéresserons en rien à votre petit commerce, si vous nous apportez votre collaboration, bien entendu.
Je bois lentement en prenant le temps de réfléchir. Le terrain est glissant, mais les choses étant ce qu'elles sont, je prends plus de risques en ne faisant rien. Je ne veux pas de ce contrat avec la mafia italienne et, plus que tout, je veux la peau du traître qui a conclu ce pacte à mon insu, plus encore qu'il ne voulait la mienne. Je prends une brève inspiration et m'appuie sur mes cuisses en scrutant mon verre.
— Je maintiens mon offre, mais je ne veux apparaître nulle part. Pas de dommages collatéraux non plus, Fabrice Caccia portera le chapeau à lui seul, c'est lui le pivot, la porte d'entrée de la Volontà sur le territoire français.
— Je suis un homme de parole, Fioretti.
Je jette un regard vers l'extérieur.
— Je ne veux personne ici non plus, j'espère que vous êtes seul à savoir où me trouver et, bien entendu, comment je m'appelle.
Il acquiesce en prenant une nouvelle gorgée, puis s'appuie sur le dossier du canapé en fronçant les sourcils.
— Secret de polichinelle, on suit vos moindres faits et gestes avec la Volontà depuis trois mois. Néanmoins, nous prendrons rendez-vous au salon de L'escapade. J'ai votre portable professionnel, je vous enverrai un message pour vous donner rendez-vous.
Il avance le buste vers moi, l'air grave.
— Je vous remercie d'avoir sorti Judicaëlle Braun de votre équipe.
J'éclate de rire. Il se sert d'elle de la façon la plus déloyale qui soit, on ne peut pas dire que, sur ce point-là, nous soyons sur un terrain d'entente !
— C'est pour ça que vous l'avez orientée vers la magistrature où elle sera confrontée à ceux qu'elle servait jusqu'à présent, et ce malgré sa retraite et les risques associés ?
Il rit à son tour, mais ce n'est pas de gaieté.
— La finalité en vaut la chandelle, non ? Vous aviez mieux à proposer ? fanfaronne-t-il.
Il plisse les yeux et je serre les dents pour le laisser poursuivre. Connard.
— Elle va se mettre au service des autorités. Je me porte garant de son avenir.
Je pose sèchement mon verre sur la table que j'éclabousse dans la foulée :
— Son avenir ou celui de votre fils ?
Il vide son verre et se lève.
— Les deux sont indissociables à présent, monsieur Fioretti, vous devez le savoir. Je ne voudrais pas remuer le couteau dans la plaie, mais j'espère voir tout cela s'officialiser rapidement. Deux ans tout au plus, peut-être moins, qui sait !
Je suis à des années-lumière de ça, j'ai changé, mais la légende qui subsiste autour de mon attachement à Judy me fait sourire. Il est vrai que je tiens toujours à elle, mais pas comme on le croit. Je raccompagne mon visiteur jusqu'à la porte et lui tends sa veste en ironisant sur ses hypothèses matrimoniales :
— Parfait, tenez-moi au courant en cas de mariage ! J'offrirai le champagne et le digestif.
Il ricane en me serrant la main et je referme à clé derrière lui, avant de m'adosser à la porte. Que Jude se marie un jour va me foutre un méchant coup de vieux. Elle était toute jeune quand je l'ai rencontrée, elle avait de longs cheveux bruns à l'époque. Je ne sais pas pourquoi je l'ai emmerdée à ce point pour qu'elle les coupe alors que je trouve ça si beau sur une femme aujourd'hui.
Ma pensée s'évade sur la longue chevelure noir de jais de ma belle Mahira. Raides, souples et soyeux. J'imagine mes mains s'y perdre et mon corps se couvre de chair de poule. C'est systématique quand je pense à elle, j'ai fini par appeler ça « le Mahirage » ou encore le « frisson Mahira ». Par quarante-deux degrés, elle me ferait le même effet. Je regarde l'heure à ma montre : 0 h 34. Elle va recevoir son bouquet : cinquante fleurs exotiques avec, parmi elles, des dessous de chez Chantal Thomass pliés en corolle avec un mot :
"Tu es mon paradis. Butine, joli colibri..."
Le tout accompagné d'une carte l'invitant à se présenter dans un salon de beauté parisien hors de prix avec la personne de son choix. J'ai tout réglé. Et si je peux acheter la lune d'ici là, il faut que je le fasse. Oui, je suis un grand malade. Mais elle a raison, on est allés trop loin, on ne peut qu'aller de l'avant. Je change radicalement de cap : il faut que je lui parle.
C'est décidé : je vais passer à l'étape suivante.
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Bonsoir à toutes ! ❤
Chose promise, chose due : toujours en exclusivité, un nouveau chapitre de "Love after dark" !
L'intrigue se met en place et la présentation des personnages se précise...
Alors, vous en pensez quoi ? Ça vous plaît ?
Promis, je reviens très vite pour poster la suite !
Bisettes ! 😘😘😘
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