Chapitre 38 | Contre le reste du monde

J'accélère le pas dans les rues bondées de la cité des anges. Heure de pointe, travailleurs pressés, soleil qui décline... ce n'est pas le spectacle auquel je suis habitué. Ma foulée s'allonge, l'angoisse me tord le ventre. Et ce putain de portable qui ne cesse de sonner !

Numéro inconnu. Deuxième appel. Je raccroche.

Essaye de rappeler Camille. Aucune réponse.

J'ai quitté le travail plus tôt, demandant de justesse un remplacement auprès de ma collègue. C'est la dernière fois, je te préviens. Elle m'en devait une. La voix alarmée de Maddy résonne dans mon crâne. Les mots ricochent et se répètent, m'angoissant davantage. Des bribes me reviennent, ils accentuent l'urgence.

Deuxième place... enfermée... veut pas répondre... je m'inquiète.

Trois heures se sont écoulées depuis l'appel de la jumelle. Savoir que ce lapse de temps s'allonge face à mon manque de disponibilité accroît mon anxiété. J'augmente le rythme et traverse la chaussée, referme le portail derrière moi et toque à la porte. Elle s'ouvre quelques secondes plus tard sur Sarah.

— Entre, Maddy m'a prévenue. Elles sont en haut.

Ma bouche se scelle sans avoir besoin de répliquer quoi que ce soit. Cette femme reste un mystère pour moi, son assurance comme sa bienveillance ne me laissent jamais de marbre. Est-ce comme ça que se comporte une vraie mère avec ses enfants ?

Sarah m'indique d'un geste de tête l'escalier pour m'inciter une bonne fois pour toute à les rejoindre. Sur le palier, mes yeux rencontrent une Maddy assise contre la porte de leur salle de bain. La brune lève des yeux voilés de fatigue dans ma direction, je lui tends la main pour la redresser.

— Faut pas être mourant avec toi, lance-t-elle d'une voix méconnaissable. Elle est là.

Une tentative d'humour, c'est déjà un bon point.

Son teint est terne, je refuse de m'attarder sur ses cheveux en bataille, son pansement ou l'état de son visage. J'ai affaire à un fantôme. Méconnaissable, elle hausse un sourcil en croisant les bras sur sa poitrine.

— Arrête ça tout de suite, c'est vraiment pas le moment.

Ces larmes essuyées contre mon tee-shirt il y a moins de quarante-huit heures me reviennent en mémoire. Un poids s'abat sur mes épaules pendant qu'on se dévisage en silence, cette vision me broie de l'intérieur.

— Comment tu te sens ? prends-je le risque de formuler à voix haute.

Pas de mensonge, Maddy.

Son sang colle encore contre mes doigts lorsque je laisse mon esprit divaguer.

J'ai besoin de savoir.

— Madeleine est là-dedans depuis une éternité, je l'entends à peine sangloter à travers la porte. Fais quelque chose.

Je tends la main sur la poignée et la tourne doucement. Elle résiste.

— Je n'aurais pas tranquillement attendu son autorisation si c'était ouvert, elle est juste derrière. Il faut que tu entres.

— Je vais pas forcer la porte, c'est à elle de m'ouvrir, répliqué-je nerveusement.

— Bien sûr qu'elle va le faire, vous sortez ensemble maintenant, non ? Alors trouve les bons mots et ouvre cette putain de salle de bain avant que je perde mon calme.

Le ton qu'elle emploie me fait un mal de chien. Il est tranchant, rongé par une inquiétude à peine masquée. Sa vulnérabilité m'atteint de plein fouet, mes yeux oscillent entre elle et le battant.

— Tu n'as pas répondu à un seul de mes messages.

— Raison de plus pour ne pas en parler immédiatement. Occupe-toi d'elle, s'il te plaît.

Ses yeux s'embrument d'un seul coup, faisant battre mon cœur plus vite. Je hoche la tête en le regardant s'éloigner, avant d'inspirer longuement. Ma main frappe le bois à plusieurs reprises, je m'approche davantage.

— C'est moi, Madeleine. Ta sœur m'a prévenu pour le concours, je suis venu dès que j'ai pu.

En tendant l'oreille, je perçois ses pleurs redoubler. Une bouffée d'angoisse me noue la gorge.

— Ouvre-moi, s'il te plaît. Tout le monde s'inquiète, ça fait des heures que tu es là-dedans. Je veux juste voir comment ça va.

D'irréguliers sanglots me répondent, je refuse de perdre mon sang froid malgré les signaux d'alerte qui me font trembler. Je sais qu'elle se braquerait, je dois être capable de feindre cette assurance qui la rassure tant.

— Allez, Madelinette. Ne reste pas toute seule. Tu t'es toujours démenée pour m'aider quand ça n'allait pas. Laisse-moi faire la même chose pour toi.

L'absence de bruit est pire que tous pleurs.

— Passe la journée avec moi, soufflé-je en dernier recours. Si tu ne le fais pas pour toi, pense au petit Hugo mort d'inquiétude qui est sur le point d'escalader par la fenêtre si tu ne le fais pas entrer tout de suite.

Après un moment d'hésitation, la clé tourne dans la serrure. Elle apparaît à peine dans l'entrebâillement, me permettant d'ores et déjà d'apercevoir l'ampleur des dégâts. Je glisse mes doigts dans l'embrasure pour trouver les siens.

— Je suis désolé que les juges soient à ce point cons pour ne pas te choisir, toi, alors que tu mériterais toutes les premières places du monde.

Un sourire triste naît au coin de ses lèvres à l'entente de ses propres mots, vite rejoint par une succession de perles salées. Je franchis le seuil et referme la porte en l'attirant dans mes bras où elle fond en larmes. Je la serre plus fort en posant mon menton sur le haut de son crâne.

— Ce n'est qu'une compétition, Madeleine. Rien d'insurmontable, elle ne définit pas ta valeur. Cette performance n'aura jamais ce pouvoir.

— J'ai tellement honte de ne pas avoir été qualifiée, hoquette-t-elle en plaquant ses paumes contre son visage. Je n'arrive pas à y croire. Je ne comprends pas, tout se passait bien, normalement j'aurais dû y arriver, je suis fichue, je ne...

— Doucement, murmuré-je en écartant ses mains pour les caresser. Respire.

— Je peux pas, j'y arrive pas. Tout est ma faute, j'ai tout gâché et maintenant je... putain c'est pas possible, j'ai tout foutu en l'air, je n'y arriverai plus, il doit y avoir une erreur, je... c'était la première place ou rien... je... je suis virée de la compétition...

— Madeleine, l'appelé-je doucement en relevant son visage pour chercher son regard, calme-toi.

— Tu ne peux pas comprendre, je peux pas me calmer, s'écrie-t-elle en me repoussant. Tout est fini pour moi ! C'était ma seule chance et j'ai tout gâché ! Je l'ai mérité. Tout est de sa faute...

Elle tombe à genoux en sanglotant avant même de me laisser esquisser le moindre mouvement. Sa détresse me frappe, je peine à réagir. Jamais je n'aurais imaginé la trouver dans cet état, recroquevillée sur elle-même avec interdiction d'approcher. Ses yeux gonflés évitent les miens, ses mains encerclent ses mèches avec violence. Je n'ose pas la brusquer alors que je voudrais m'interposer pour l'empêcher de les tirer ainsi. Mon regard s'attarde sur le bord de ses doigts rougis, je bats des paupières pour chausser les larmes qui brouillent sa silhouette.

Je m'agenouille à côté d'elle et glisse ma main avec douceur dans son dos. Mes pupilles ne la lâchent pas une seconde, en quête d'une faille dans cette carapace qui me permettra de l'atteindre. Progressivement, et une fois son consentement obtenu, mes doigts remontent jusqu'à son visage pour se poser contre sa joue. Tremblante, elle recouvre ma main de la sienne. Ma paume accueille ses lèvres, son nez, et des pleurs que je tente d'effacer. Son souffle devient plus régulier, je l'imagine fermer les yeux en se concentrant sur sa respiration.

Ce contact durement établi devient ce que j'ai de plus cher à cet instant. Mon autre bras encercle sa taille pour la serrer fort contre moi. Je voudrais avoir le pouvoir de prendre toute sa peine, de faire disparaître cette souffrance qui me bouleverse sans prévenir.

— Explique-moi si je ne peux pas comprendre... Dis-moi ce que je peux faire pour t'aider, murmuré-je contre sa tempe.

Après un temps, elle murmure :

— C'était ma seule chance de me démarquer. Je l'ai gâchée l'an dernier en choisissant les duo... Tout est fini maintenant. Je ne suis pas qualifiée.

— Tout ne dépend pas d'une seule prestation, Madeleine. Tu as terminé deuxième, et les résultats étaient serrés. Ils savent ce que tu vaux et...

— J'aurais dû être excellente. J'aurais dû être parfaite, mais je n'ai pas été assez convaincante. J'aurais dû travailler davantage, m'entraîner plus sérieusement.

— Tu as déjà fait tout ça, tu te surpasses un peu plus chaque jour. Tu passes des heures entières au studio, tu t'épuises. Tu es excellente, brillante et talentueuse, personne n'en doute en te voyant.

— Arrivé à un certain stade, le talent ne suffit plus. J'ai travaillé tellement dur pendant toutes ces années, il faut que ça paye, ajoute-t-elle en abandonnant l'idée d'essuyer ses larmes. Je n'ai rien d'autre, Hugo. Ma vie ne se résume qu'à danser, il n'y a pas de plan B. Sans ça, je ne suis rien.

Mes doigts se resserrent sur les siens, incapable de prétendre le contraire.

— Tu n'as en aucun cas raté ta prestation, le classement fait partie du...

— Tu n'y étais pas, tu ne sais pas comment ça s'est passé. C'était horrible, sûrement le pire concours que j'ai pu faire. Je n'arrivais pas à rester concentrée, j'avais l'impression d'être en décalage constant alors que j'étais en rythme avec la musique. Chacun de mes mouvements me coûtait, j'avais l'impression de peser une tonne. Tout mon corps me faisait mal, comme s'il refusait de m'obéir. Je déteste cette sensation, je ne suis pas sensée me sentir vulnérable sur scène, c'est le seule moment où elle se tait, où je suis moi. C'est le seul moment qui me permet d'avoir confiance en moi, et ça n'a pas marché, j'ai tout raté.

Elle cherche mon regard, le souffle entrecoupé de lourds sanglots. Je l'attire contre moi, elle se laisse faire. Je caresse du bout des doigts son épaule en chuchotant :

— Tu es épuisée, Madeleine. Tout le monde le voit, tu n'arrives plus à suivre ton propre rythme. Il faut que tu te reposes. La scène reste ton univers, ton refuge peu importe ton classement final. Tu as le droit à l'erreur, comme nous tous. Ce n'était qu'une compétition, tu en auras tant d'autres dans ta carrière !

— C'était maintenant que ça se jouait, pourquoi personne ne comprend l'enjeu que ça représentait pour moi ?

Elle s'écarte et me fait face. Nos genoux se touchent, ses pupilles ne me quittent plus. J'y lis tout ce qu'elle ne peut exprimer. L'envie, la passion et la peur s'entremêlent, ravivés par son cœur haletant. J'essaye d'adopter son point de vue, de partager sa vision des choses. Je vois parfaitement qu'elle tente de m'expliquer, mais les mots se mélangent. Ce manque de communication l'agace, elle reste à fleur de peau après ce qu'elle voit comme un échec insurmontable alors qu'il m'apparaît uniquement comme la fin d'un beau parcours.

— J'aurai bientôt dix-huit ans, Hugo, poursuit-elle d'une voix chevrotante. J'aurais déjà dû me faire une place dans ce milieu depuis longtemps. J'ai tout construit toute seule, j'ai rattrapé toutes ces années de retard en me tuant à la tâche. C'est mon seul objectif, et je n'ai pas toute la vie devant moi pour l'atteindre. D'ici deux ou trois ans, mon poids aura changé, ma silhouette sera modifiée par l'âge, et mes capacités en pâtiront. Je n'ai pas le droit à l'erreur, et c'était ma seule chance de me faire remarquer. Vous pensez tous que je raisonne ainsi parce que je me mets la pression, mais c'est la réalité. Ce sport est impitoyable, il ne m'attendra pas. Je suis déjà foutue.

Ses pleurs rendent difficiles la compréhension de ses paroles, ils me désarment. Ma bouche s'entrouvre, mais la danseuse ne me laisse pas l'occasion d'ajouter quoi que ce soit.

— Vous ne pouvez pas comprendre, personne ne le peut. Je suis la seule concernée, la seule responsable. Il n'y avait que lui qui pouvait se mettre à ma place, parce qu'on partage cette passion. J'ai foutu en l'air mon avenir parce que je suis à bout, parce que je suis fatiguée de devoir constamment m'inquiéter pour quelqu'un, épuisé de devoir passer mon temps à sourire pour des choses qui n'en valent pas la peine...

— Madeleine, tenté-je de l'interrompre.

Mais de nouveau, elle ne semble plus à mes côtés. Ses dires ne me sont plus destinées, ses yeux ne me regardent plus. Les miens deviennent humides face à mon impuissance.

— J'ai échoué parce que je n'étais pas assez préparée, parce qu'elle a parfaitement raison, je ne serai jamais à la hauteur. Tout le monde me prend pour une dingue alors que je me tue à la tâche pour faire de mon mieux. Personne n'arrive à voir que c'est la seule chose qui me maintient en vie, et c'est franchement dur de supporter le regard des autres qui vous juge constamment alors qu'il suffirait d'avoir l'esprit un peu plus ouvert. J'en peux plus de devoir me battre pour défendre ma passion alors que c'est la seule chose qu'il me reste. Je n'en peux plus d'être seule contre le reste du monde !

Son cri reste en suspens quelques instants, brisant mon cœur en une centaine de morceaux supplémentaires. Désarmée, je laisse une larme m'échapper. Madeleine cesse tout mouvement, son regard suivant attentivement le chemin que la traitresse emprunte sur ma peau. Elle plaque brutalement ses mains contre ses lèvres, tel un imminent retour sur terre.

— Oh mon dieu... sanglote-t-elle. Ce n'est pas... c'est pas ce que... Excuse-moi, je ne...

Cette fois, c'est moi qui ne la laisse pas poursuivre. Je la prends dans mes bras et son visage trouve sa place au creux de mon cou tout comme ses mains s'aventurent timidement dans mon dos.

— Arrête de t'excuser. C'est trop dur de te voir te tenir responsable pour des choses qui ne dépendent pas de ton pouvoir. Tu as donné le meilleur de toi-même, comme toujours.

Sa bouche se dépose contre ma peau qui accueille sa tristesse au rythme de ses respirations affolées. Je resserre ma prise contre son corps.

Cesse de pleurer, ou je ne pourrai bientôt plus cacher ce que je ressens.

— Tu n'es pas seule, Madelinette, chuchoté-je à son oreille. Ta famille est là pour toi, elle te soutient et même si elle ne pourra jamais se mettre à ta place, elle sait combien cette discipline est importante pour toi. Tu n'es pas seule.

Elle m'encercle davantage. Devenue muette, la danseuse s'abandonne à notre étreinte.

— Puis, je suis là moi aussi. Et tu sais ce qu'on est toi et moi ?

Son visage réapparaît à l'entente de mes mots, prononcés la veille par ses soins. Une interrogation écourtée qui n'est pas tombée dans l'oreille d'un sourd, puisqu'elle tourne également dans ma tête. Ses yeux brillent d'une lueur nouvelle, teintés de tristesse et d'envie. Mes mains prennent son visage en coupe, essuyant d'un geste ses dernières larmes.

— On est tous les deux là l'un pour l'autre.

Mes lèvres se posent sur ses paupières closes.

— On est tous les deux contre le reste du monde.

Les siennes s'emparent des miennes en un instant. Ce baiser est plus urgent que le précédent, rempli de mélancolie. Elles ont le goût des larmes, de cette douleur qu'elle ne parvient pas à exprimer. Son front se pose contre le mien lorsqu'elle scelle ses paumes derrière ma nuque.

— Merci, murmure-t-elle.

J'essuie ses larmes du bout des doigts, avant d'embrasser une dernière fois son front. Les yeux humides, je détourne le regard pour ne pas lui imposer cette vue plus longtemps. Elle s'accroche à moi quand je la relève.

— Et qu'est-ce que je vais faire maintenant ?

— Dans l'immédiat, te reposer et être en forme quand tu reprendras les entraînements pour la compétition en duo. Commence par prendre une douche, te changer, et manger quelque chose. Le reste, on verra plus tard.

Elle hoche la tête sans pour autant lever le regard. Ce n'est pas le genre de réponse qu'elle attendait, Madeleine semble déjà détester cette idée. Le repos ne fait pas partie de ses habitudes, la jolie brune n'a sans doute pas idée des limites qu'elle bafouille tous les jours ni du rythme olympien qu'elle s'impose. Qui sommes-nous pour lui faire prendre conscience que ce n'est pas normal ? Qu'elle est trop dure avec elle-même ? Qu'elle finira par avoir raison de son propre corps ?

« Je n'arrive plus à la raisonner. » C'est l'une des premières choses que Maddy m'a confiée au sujet de sa jumelle. Et comme toujours, elle a raison.

— Comment tu enlèves tout ce bazar ? demandé-je pour détendre l'atmosphère en indiquant d'un signe de tête ses cheveux encore retenus dans un chignon parfait.

— C'est un enfer que tu ne peux même pas t'imaginer.

— C'est ce que tu crois, pouffé-je en bombant le torse, tu penses vraiment que mes sœurs m'ont épargné leurs paquets de nœuds et leurs infernales queues de cheval ? Ça, c'était un véritable cauchemar. Tourne-toi.

Elle rit doucement, je me détends instantanément. Concentré au maximum, je déroule progressivement les mèches entortillées entre elles en séparant chevelure et épingles. Je comprends la complexité de la tâche en voyant la quantité de laque présente pour maintenir le tout. J'ai beau passer mes doigts à l'intérieur, aucun miracle ne se produit.

— On fait moins le malin, intervient Madeleine en me tendant un peigne.

— N'essaye même pas de me déconcentrer.

Elle roule des yeux pendant que je m'applique à tout retirer.

— Tu as dit que ta prestation ne s'était pas déroulée comme tu le voulais, poursuis-je après quelques minutes de silence. Qu'est-ce qu'il s'est passé ?

— Je n'arrêtais pas de penser à autre chose. À Maddy, à tout un tas de souvenirs que j'aurais voulu garder enfermés à double tour dans un coin de ma tête, à la douleur alors que l'adrénaline la domine toujours habituellement.

— Où est-ce que tu as mal ?

— Absolument partout, déclare-t-elle comme si c'était la chose la plus normale au monde. Je suis une danseuse, j'ai le corps d'une femme de quarante ans alors que je n'ai même pas la vingtaine. Toutes ces conneries comme quoi mon sport n'en est pas un sont complètement fausses. Mon corps est mon outil de travail, je l'use tous les jours. Les genoux, le dos, les chevilles... tout y passe. On nous apprend à prendre soin de nous, mais on nous insuffle surtout la force d'ignorer tout ça et de faire comme si tout allait bien. Le public n'est pas censé savoir que ma jambe droite me fait souffrir, c'est à moi de serrer les dents.

— C'est de la torture, marmonné-je.

— On sait dans quoi on s'engage dès qu'on entre dans le côté professionnel de la pratique. C'est autant une question de talent que d'endurance.

— Raison de plus pour que tu prennes un peu soin de toi. Si c'est bel et bien un marathon, alors tu dois faire une pause. Il faut laver, ajouté-je en désignant ses cheveux, j'arriverai pas à en retirer davantage.

— C'est la seule façon que tu as trouvé pour me faire retirer mes vêtements ? Autant te prévenir tout de suite, je ne suis pas d'humeur, Hugo.

Mes yeux s'agrandissent, mais un petit sourire en coin la trahit. Il n'est pas teinté de bonheur comme ceux auxquels elle m'a habitué, constat qui me refroidit immédiatement.

— Idiote, répliqué-je néanmoins avec une pichenette sur son front. Assieds-toi au bord de la baignoire, je me débrouillerai pour le reste.

Elle obtempère en plaçant une serviette sur ses épaules, avant de basculer la tête en arrière.

— Essaye de ne pas me mouiller le visage, murmure-t-elle en cachant ses yeux. Même pour rire, je ne supporte pas ça.

— Fais-moi confiance. Tu...

Mon portable me coupe, j'avise le numéro inconnu en fronçant les sourcils. Je ne compte plus le nombre d'appels reçus mais refuse toujours de répondre. Qui sait qui ça pourrait bien être ? Notre propriétaire m'annonçant une hausse de loyer ? Un banquier venant de trouver de nouvelles dettes maintenant que mon père est parti ? Le nouveau boulot de ma mère pour me prévenir qu'elle a été retrouvée shootée au rayon alcool ? Faire l'autruche semble ma seule solution dans l'immédiat, surtout depuis que ma danseuse est devenue le centre de mon attention pour l'après-midi.

— Tu ne réponds pas ?

— Plus tard, je suis occupé. Si c'est vraiment important, ils laisseront un message et je pourrai les appeler dans la soirée.

— Tu n'as pas à...

— C'est bon, Madeleine. Il y a plus important que ce coup de téléphone.

Tu es plus importante que tout le reste.

Je ne dis rien à propos des larmes qui se forment aux coins de ses yeux, mal à l'aise à l'idée de susciter ce genre d'émotions chez elle. Je me contente de faire mousser le shampoing avec douceur.

— Quand est prévu le prochain entraînement avec ta prof ?

— D'ici une dizaine de jours. Les cours reprennent dès lundi, mais ceux pour les duos sont plus espacés. La prochaine échéance est dans un peu plus d'un mois, on aura le temps de s'y préparer à présent... Mais je vais devoir travailler plus dur pour y arriver.

— Ce n'est pas parce que tu as terminé deuxième en individuel que tu ne parviendras pas à te qualifier avec ton partenaire. Tu es douée dans ce domaine, vous avez déjà gagné. C'est également une chance de briller, comme tu le souhaites tant.

Ses lèvres se mettent à trembler, je suspends tout mouvement. Les secousses gagnent ses mains qu'elle masque vainement derrière son dos. Je regarde bêtement les bulles de shampoing éclater entre ses mèches.

— Tu n'as pas à te mettre la pression pour autant, ajouté-je, ce n'est pas...

— Ça n'a rien à voir. Je ne veux pas y penser maintenant. Rien n'est pareil avec les duos.

— Je sais bien que les solos sont ce que tu préfères, mais...

— Ce n'est pas qu'une question de préférence, murmure-t-elle. Je ne suis pas la même, je m'autorise pas les mêmes choses. Pendant les duos, je ne suis pas libre... C'est pas vraiment moi.

Elle évite mon regard, me faisant immédiatement comprendre que la situation cloche. Être extérieur à son monde rend toute communication plus difficile. J'aimerais comprendre ses silences rien qu'en les écoutant, entendre ses non-dits et en saisir le sens immédiatement... Me mettre à sa place ne semble pas suffisant, et le comprendre s'avère douloureux. Madeleine a toujours porté l'étiquette de la jeune fille croquant la vie à pleine dent, son prénom est inscrit dans la définition du bonheur... Ce qui se cache derrière ce masque n'est autre qu'une sinueuse ascension d'un sommet qui n'apportera peut-être aucune réponse.

— Qu'est-ce qui ne va pas ? murmuré-je en caressant sa nuque pour la faire réagir.

Parle-moi. Tu as toujours eu besoin de le faire.

Pourquoi personne autour de toi ne remarque-t-il que tu as besoin d'être écoutée ?

— C'est rien. La journée a été longue.

— Je vois bien qu'il y a quelque chose. Tu sais que tu peux tout me dire.

Tu m'as l'air bien à l'aise pour quelqu'un qui n'applique pas ses propres paroles.

C'était quand la dernière fois qu'on t'a écouté, toi ?

— C'est pas toujours simple avec mon partenaire... avoue-t-elle après de longues minutes de silence. On a eu quelques différends l'été dernier, on n'est plus sur la même longueur d'onde aujourd'hui.

Ma main se pose par réflexe sur le haut de son front pour empêcher l'eau d'atteindre son visage. Je l'écoute attentivement tout en poursuivant ma tâche d'une minutie chirurgicale.

— Je préfère compter sur moi-même plutôt que sur lui, aussi excellent soit-il. Je me suis fait une promesse, les duos étaient censés assurer mes arrières, pas devenir ma seule option. Il va jubiler quand il comprendra que j'ai besoin de lui, tout ce que j'ai pu faire ces derniers mois va me retomber dessus.

Ça dépasse la danse. Elle tremble comme une feuille rien qu'en l'évoquant.

— Il s'est passé quelque chose.

Je ne reconnais pas ma propre voix, les mots m'ont échappé sans prévenir. Ça n'avait rien d'une question, mais l'expression de ce constat qui parade sous mes yeux depuis trop longtemps.

— Qu'est-ce qu'il t'a fait ?

Ses yeux croisent finalement les miens. La nuance émeraude est de nouveau masquée par un voile salée gagnant en quelques secondes ses joues.

— Je peux pas... pas maintenant, murmure-t-elle en rassemblant ses cheveux trempés dans une serviette d'un geste nerveux.

— D'accord, capitulé-je en embrassant son front, conscient de lui avoir demandé beaucoup d'efforts pour aujourd'hui.

Mais je n'oublie pas.

Elle me bricole un sourire faussement rassurant puis me tend la main pour rejoindre sa chambre. Je l'attire jusqu'à son lit où elle s'assoit en tailleur. Il me faut moins d'une seconde pour l'y retrouver, l'encerclant par derrière pour venir poser mon menton contre son épaule.

— J'ai confiance en toi, chuchoté-je à son oreille. Personne n'est plus passionné que toi. Pour les autres, ce n'est qu'un sport alors qu'il est vital pour toi. N'oublie jamais que ça sera toujours ce qui te différencie d'eux. C'est ta plus grande force.

— Merci, souffle-t-elle. Merci d'être là.

Je caresse sa joue, mais une énième sonnerie nous interrompt. Mécaniquement, je raccroche sans prendre la peine de regarder le destinataire. Sans prendre conscience des conséquences de ce geste et de tous les refus précédents.

— Tu crois que je devrais le jeter par la fenêtre pour être enfin tranquille ?

— Sûrement, rit-elle, plus rien ne m'étonne avec ton emploi du temps de ministre.

J'enfouis mon nez dans ses mèches humides, leur odeur vanillée m'envahit comme le ferait un doux souvenir d'enfance. Mon corps s'abandonne dans cette étreinte, elle en fait de même. Je ne voudrais jamais avoir à quitter cette chaleur, que mon monde ne se résume qu'à Madeleine et à ses sourires, être à portée de main à chaque fois qu'elle en aurait besoin.

Malgré mon souhait, mon univers ne pourra jamais se résumer à elle. Cette focalisation n'est qu'idyllique, déclinant mon histoire en plusieurs narrateurs externes. Dépourvu d'un quelconque pouvoir omniscient, j'ignorais encore ce qui se tramait en mon absence.

Bercé par l'illusion de bien faire, je ne saisissais pas encore les conséquences de mes actes. Ni combien un simple coup de téléphone deviendrait le plus bel effet papillon de cette intrigue.


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Hey ! Comment vous allez ?

On se retrouve enfin pour un nouveau chapitre, avec un petit peu de retard.

Ça risque de devenir une habitude, il s'agit du tout dernier chapitre que j'ai de disponible et comme je viens de reprendre mes études, je n'ai plus autant de temps qu'avant. Il reste seulement deux chapitres avant la fin de cette partie... J'espère (et vais faire le maximum) pour écrire la suite au plus vite. Je vous tiendrai au courant dès que possible, désolée 🥺♥️

En attendant, voici un nouveau chapitre, et pas des plus joyeux.

Qu'en avez-vous pensé ?

Ça me fait tellement bizarre de voir Madeleine comme ça... Cette deuxième place signe la fin de son concours, et vous l'aurez compris ça dépasse le simple perfectionniste. Cet "échec" veut dire beaucoup pour elle, et notamment le retour des entraînements avec Valentin...

Avez-vous une idée de ce qu'il peut se produire ?

Maddy a eu la bonne idée de prévenir Hugo, j'ai été tellement touchée d'écrire cette scène... On voit combien Maddy pense à sa sœur, avant même de penser à elle...

Ça vous a plu ?

Tout ce chapitre est déchirant entre Hugo et Madeleine, mais permet aussi de leur faire mutuellement découvrir de nouvelles parties d'eux-mêmes. Madeleine a le droit d'être triste, et Hugo est capable de la soutenir.

A-t-il trouvé les bons mots ?

Une scène pleines de nuances, de douleurs et de douceur qui leur correspond bien... Et aussi quelques mystères.

Vous n'avez pas idée de combien Hugo payera cher ce moment avec Madelinette...

On se retrouve très vite pour la suite, vous pouvez suivre mon avancée depuis Tiktok ou Instagram en attendant.

Merci infiniment pour vos lectures et vos messages qui me motivent chaque jour un peu plus. Des bisous, Lina 🤍

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