Chapitre 29 | Mauvaise vie
Les ressors du matelas sont presque collés à mon nez. Ils pendouillent au-dessus de mon visage, sortant de ce tissu crade à la couleur repoussante. Je serre un peu plus la main de Luna, sans savoir si elle dort. De toute façon, je ne peux pas me retourner, on manque d'espace dans ce tiroir.
Je tends l'oreille vers la gauche. Un faible bruit résonne, signe de son endormissement. J'ai peur qu'elle finisse par s'étouffer, par agoniser dans un si petit espace. Pourtant, nous n'avons pas le choix. Ils pourraient nous retrouver.
Le médecin a dit que Luna était anxieuse, qu'elle devait dormir plus, alors il lui a donné des cachets pour. Je lui fais croire tous les soirs que ce sont des bonbons qu''elle doit glisser sous sa langue. Elle ne semble pas encore avoir compris la supercherie, peut-être même qu'elle ne le comprendra jamais.
Hier, je me suis senti bizarre toute la journée. Je crois que c'était mon anniversaire, et j'en serais sûr si j'avais le droit de regarder la date inscrite sur le calendrier dans le couloir de l'accueil. Mais maman refuse que l'on sorte, Luna et moi. Quand on franchit la porte, les autres personnes habitant ici nous demandent de l'argent sans raison. J'ai bien compris que nous n'étions pas les seuls à ne pas en avoir. Pour moi, c'est ce qui a poussé ces hommes à venir dans notre chambre l'autre soir.
Maman utilise tous les billets qu'on nous donne pour s'acheter des vêtements, enfin, c'est ce qu'elle dit. Elle baisse les yeux quand elle ne peut plus me donner de quoi nous acheter un goûter. Elle se rattrape souvent en me montrant son ventre des deux mains, justifiant qu'elle n'arrive plus à fermer son pantalon. Je n'aime pas vraiment quand elle jeter la faute sur le bébé qui pousse dans son ventre. D'ailleurs, je crois qu'elle essaye de le faire disparaître en secret. Sinon, elle ne dépenserait pas tout son argent dans des boissons qui la font marcher de travers.
Luna remue contre mon bras, faisant rouler le tiroir sur le côté. Depuis presque un mois, on se cache là-dessus quand maman s'en va le soir. Parfois, elle oublie de me donner les clefs de la chambre, d'autres, elle part avec sans fermer derrière elle. Alors je demande à Luna de dormir sous le lit avec moi, dans le tiroir qui se glisse dessous.
Par terre se dessine un trait de lumière, quelqu'un passe la porte. Je soupire lorsque je vois les talons rouges de maman s'emmêlent dans la moquette. Je nous sors de la cachette, et allume rapidement la lumière de la table à chevet.
— Tu m'as fait peur, grogne-t-elle.
— Il est tard, maman, chuchoté-je pour ne pas réveiller Luna.
— Qu'est-ce que tu en sais toi ? Tu n'es qu'un enfant. D'ailleurs, je crois que tu devrais dormir si c'est si tard que ça.
Ses mots ont du mal à sortir de sa bouche, ils se confondent. Ses yeux bleus sont plutôt rouges ce soir, comme la couleur de sa peur autour de ses lèvres, son maquillage a coulé.
— C'est toi qui devrais dormir, tu as l'air fatiguée, dis-je doucement.
Elle tombe à genou devant moi, alors je lui caresse la tête.
— Tu as raison, sanglote-t-elle. Je suis à bout, mon chéri. Je crois qu'on ne va jamais s'en sortir.
Ses mains se plaquent sur son visage, et le bruit de ses pleurs emplit la pièce. Je ne voudrais pas qu'elle réveille ma sœur, alors je vais lui chercher un verre d'eau sans rien dire, avant d'écarter les mèches collées à son front.
— Mais non, ça va aller. Ne t'inquiète pas, récité-je sans vraiment y croire.
— Ne tombe jamais amoureux, Hugo. L'amour fait faire des folies, et pas toujours les plus belles.
Je lui retire ses chaussures, avant de m'attaquer à la fermeture éclair de sa robe, qu'elle n'arrive jamais à retirer elle-même.
— Parce que papa nous a abandonnés ?
— Pas du tout, il va revenir, enfin ! s'exclame-t-elle en saisissant ma main avec force.
Je la regarde dans les yeux. Non, je crois qu'elle se trompe.
— Enfin, il nous l'a promis, se reprend-elle en transformant son geste en une petite caresse, avant de me lâcher.
Je confirme d'un signe de tête en essuyant ses larmes avec mes pouces, puis embrasse son front.
— Tu devrais enlever ta robe, maman.
Elle s'exécute, et je l'aide à sortir ses bras des manches. Qu'est-ce que le bébé doit être serré dans tout ce tissu !
— Qu'est-ce que je ferai sans toi, mon grand ? Tu es si courageux, chuchote-t-elle. Ce n'est jamais ce que j'ai voulu, tu le sais ça ? Ce n'est pas cette vie que je voulais vous offrir à Luna et à toi, vous méritez bien mieux. Mais je...
Ses larmes redoublent. Je m'assois à côté d'elle, pour l'écouter. Ce qu'elle a bu ce soir la fait parler, j'en suis presque certain.
— J'ai l'impression d'avoir gâché ma jeunesse par amour, pleure-t-elle. Regarde cette photo, continue-t-elle en sortant un cliché de son sac à main, j'étais déjà enceinte de toi. J'étais si jeune, beaucoup trop jeune, et je ne voulais pas être mère. Tout ce que je souhaitais, c'était continuer à m'amuser à des fêtes de lycée, comme tout le monde. Mais ton père... il... pour lui c'était ce qu'il fallait faire pour être une vraie famille. Je n'avais que 15 ans, Hugo !
Je plisse les yeux, sans comprendre ce qu'elle veut dire par-là. Si elle ne voulait pas de bébé, elle n'aurait pas dû en faire, non ?
— C'était un accident, mais tes grands parents n'ont rien voulu savoir, rien du tout. Ils auraient préféré que j'arrête la grossesse. Mais je suis tellement amoureuse... Je l'étais déjà, tu comprends, n'est-ce pas ? Alors j'ai suivi ton père en Espagne, quand il a rejoint son pays natal après la fin de ses études, et tu es né en Andalousie. Dans son pays d'origine, il était majeur, et tout allait bien. Nous avions une petite maison, et il faisait si beau. Là-bas, le soleil ne se couche jamais, Hugo. C'est un peuple heureux, dont la langue chante même pour dire des mots tristes. C'était le paradis, alors Luna nous a vite rejoints dans ce petit nid. Vous nous avez comblés de bonheur. Je restais avec vous à la maison toute la journée, nous faisions de longues balades au bord de la mer, est-ce que tu t'en souviens ?
Je confirme d'un signe de tête, pour lui faire plaisir. Ce n'est pas le cas, je n'ai aucun souvenir de cette période, ni de Luna lorsqu'elle était enfant. Non, j'ai l'impression de toujours avoir été grand.
— Ton père est un homme très courageux, il se bat pour notre pays. Mais j'aurais aimé le garder encore un peu pour moi... Il a fait son service militaire si vite, en un claquement de doigts il devait partir en mission en Irak. Tu sais où c'est l'Irak ? C'est tellement loin ! Je ne pouvais pas rester toute seule dans un pays où tout me rappelait ton papa, il fallait que je rentre ici, en Californie. C'est de là que je viens, tous mes repères s'y trouvent. Et la maison qu'on avait été si jolie, tu t'en rappelles ? Près du vieux camping, entourée de champs ! On était vraiment bien, avant qu'on nous foute dehors pour nous envoyer ici ! Et maintenant, je n'ai plus de nouvelles de ton père depuis sa dernière permission, il y a six mois...
— Peut-être qu'il ne sait pas, pour le bébé ?
— Je n'en sais rien, mon grand. Je suis fatiguée, je n'ai plus envie d'y penser.
Elle enfile un tee-shirt, et se glisse dans la couchette du haut après m'avoir embrassé. Je me contente de porter Luna dans le lit, et de l'y rejoindre. Il ne doit rester que deux heures de sommeil, trois, si j'ai de la chance, alors ce n'est pas le moment de retourner les mots de maman dans mon esprit. Ni de penser qu'en réalité, elle ne nous a jamais voulus.
Je cligne des yeux pour me réveiller, avec l'impression d'y être encore. Les mêmes ressors au-dessus de ma tête, le même manque d'espace entre les deux couchages. Franchement, quelle image ça donne d'être enfermé à six dans un si petit appartement, se partageant deux lits simples à trois... Notre situation me fait pitié, malgré tout le respect que j'ai pour notre parcours.
Les mots de ma mère restent gravés dans mon esprit. Ces moments de flottement, à mi-chemin entre les songes et la réalité, qu'on assimile à de la somnolence, ne signifient jamais le moindre temps de repos. Il faut toujours que je reste sur la défensive, dans notre quotidien, au travail, ou dans les rêves. C'est le moment que mes souvenirs préfèrent pour refaire surface. Ils guettent le moindre signe de faiblesse, et je n'ai pas dû faire une nuit complète depuis que j'ai quitté la maison. Mon retour n'est que de courte durée, pour faire bonne figure. Dans quatre heures, je ne serai plus ici.
Je m'assois en faisant grincer le lit. Mes sœurs dorment au-dessus, Aria dans la chambre de ma mère, entre elle et son père. Je n'ai adressé la parole qu'à Lucia depuis que je suis ici. Elle m'interroge sur les sacs déjà bouclés, sur la raison de mon absence. Le pire, reste Luna. Ma Luna que je ne peux même plus regarder en face. Son absence me bousille le cœur, la voir juste à côté de moi, souriante et épanouie pour les mauvaises raisons aussi.
Lorsque je me relève, je suis surpris par la température de la pièce. Le chauffage n'est jamais fonctionnel, ça coûte bien trop pour qu'on puisse se le permettre, optant plutôt pour une couverture supplémentaire. Et malgré l'aurore, l'électricité fonctionne toujours.
A-t-il déjà interféré dans mes comptes ?
Je me contente de frotter mon visage pour me réveiller davantage, rangeant cette idée dans un coin de ma tête, avec toutes les autres choses que je dois traiter plus tard. J'enfile des vêtements, puis c'est vers Aria que mon attention se tourne à présent. Depuis que je suis parti de la maison, elle a terriblement grandi. Bien plus que ce que j'aurais pu imaginer. Elle n'a plus ses allures de minuscule petit bébé à protéger à tout prix, la petite crevette a bien changé. C'était une petite fille maintenant, qui se déplace à quatre pattes.
Elle remue déjà dans sa gigoteuse, dès que je m'introduis dans la chambre conjugale. L'atmosphère qui s'en dégage me dégoûte, j'ai l'impression d'être dans une famille tout ce qu'il y a de plus normale. Mais ce ne sont que des apparences. En deçà, il n'y a que la violence de leurs erreurs passées. Mes géniteurs enlacés l'un à l'autre, ils en sembleraient presque amoureux.
Le pire, c'est qu'ils doivent sûrement l'être.
J'attrape la petite et la prépare en silence, rythmé par les petits gargouillis qu'elle laisse échapper. Je lui parle en espagnol en descendant les escaliers de l'immeuble, comme je l'ai toujours fait. Elle semble me reconnaître, son expression réagit au son de ma voix.
Maintenant qu'elle a le droit de sortir, je voudrais lui montrer le monde avant tous les autres. Chacune de mes sœurs a une place importante dans mon cœur, je n'ai pas la même sensibilité avec. Mais Aria... elle me garde en otage. Je l'ai vue naître, c'est moi qui est coupé son cordon. Pour peu que je ne me sente investi d'une quelconque mission paternelle pour ses aînées, c'est le cas pour elle. Je n'ai pas conscience de ce que c'est qu'être un père, et je ne le saurais probablement jamais. Mais notre lien dépasse la simple liaison frère et sœur, et ce ne sont pas nos à dix-huit années de différences qui viendront interférer là-dedans. Cette petite est mon univers, mon oxygène depuis des mois.
Rien que d'imaginer que d'ici quelques heures elle ne sera plus à portée de vue, ma vision se brouille. Les jonctions routières se floutent légèrement et la voix festive de Manu Chao s'éloigne. Dans le lecteur, Radiolina tourne depuis que j'ai enclenché le moteur. J'essuie mes yeux, et chante le bout de mélodie qui passe pour éloigner ma peine, avant de changer de disque. Aria est probablement celle que j'ai le plus de mal à laisser, qui sait comment ils la traitent en mon absence, alors que je pourrai mettre le monde à ses pieds s'il le fallait.
Mes doigts farfouillent sur l'autoradio pour trouver ma chanson favorite du groupe français formé autour de mon chanteur favori. Mano Negra avait bercé mon enfance, rythmé mes journées et envouté mes souvenirs. Sur un de ses airs endiablés, je revoyais mes parents amoureux. Une seule et unique scène qui le permet, me souvenant de mon père faisant virevolter ma mère, dansant tous les deux pieds nus dans le jardin andalous. Depuis, plus rien. Il demeure le seul morceau capable de me remonter le moral en toute circonstance, d'une chaleureuse énergie espagnole qui m'enivre parfois, comme une ombre nostalgique qui me voile la vue et surtout, la réalité.
— Hay que hablar de música juntos, Aria. Escucha. Esta canción, es un montón maravillosos recuerdos.
Elle ne m'offre pas un regard, beaucoup trop occupée à manger ses propres doigts. Je l'observe dans le rétroviseur, profitant de ces dernières minutes seul à seul avec elle. Il n'y a pas à dire, Aria a énormément grandi en si peu de temps. Plus droit dans son siège, elle soutient le regard du monde d'un air jovial. La petite dernière n'avait plus le moindre stigmate du mal qui la rongeait à la naissance, de cette dépendance qui selon Maddy, « ne la quitterait jamais ». Aujourd'hui elle avait l'air d'une petite fille tout ce qu'il y a de plus normal, à mon plus grand soulagement. Même si les médecins m'ont soigneusement laissé certaines recommandations et conseils, sans oublier des rendez-vous de contrôle, le plus dur semble derrière nous.
A ce sujet, du moins.
Une dizaine de minutes plus tard, je rejoins le parc choisi comme lieu de rencontre. J'ai la surprise de la retrouver déjà sur place, assise sur une table de pique-nique. Une queue de cheval haute, des vêtements de sport ajustés enfilés et une paire de basket fermement nouées, je plisse les yeux pour trouver l'arnaque.
— Tu te déguises en joggeuse ? lancé-je, Aria blottie contre mon torse.
Elle sursaute, avant de me rendre mon sourire.
— Il me fallait bien une excuse, je n'ai pas le droit de sortir comme je l'entends pendant les fêtes. Surtout plus maintenant, et je ne veux pas emmerder mes tuteurs en leur désobéissant. J'en ai assez fait pour un moment. Alors j'ai dit que j'allai faire du sport, tu n'es pas convaincu ?
— Ça ne te va pas du tout.
— Rohhh, t'es vraiment rabat-joie parfois, dit-elle en détachant ses cheveux, comme à son habitude. Allez, prends ton café, et donne la moi !
Elle tend les mains dans ma direction, trépignant d'impatience.
— Tu dis bonjour à Maddy ? Je crois que tu lui as manqué ! répliqué-je en tendant la petite à la jeune femme.
Elle la prend dans ses bras, l'inspectant d'un regard curieux. Je lis dans ses yeux sont étonnement, elle n'a plus affaire avec un bébé fragile et relié à une multitude de machines pour la maintenir en vie, mais bien à une enfant qui à présent se tient assise et qui manipule des objets dans ses mains.
Son poing se referme sur les cheveux de Maddy, qu'elle tire doucement. Ma sœur ne semble pas réagir à sa présence, malgré les heures qu'elle a passées dans ses bras. D'après les médecins, un bébé si jeune et déjà enclin à toutes ces épreuves est incapable de s'imprégner de ce qui l'entoure. Elle a été enfermée dans une petite bulle stérile à l'abri de tous les dangers pendant si longtemps, qu'il est impossible de savoir ce qu'elle ressentait à cette époque.
— Elle... elle a changé, murmure Maddy en la berçant doucement.
Je sais qu'elle tenait à la petite chose fragile qu'elle était, et pour une raison ignorée elle s'était mise en tête qu'elle devait la protéger. Un lien que je n'avais pas vu venir, qui m'avait autant surpris que fait plaisir. Au départ, c'est Madeleine qui venait voir ma benjamine, parce qu'elle était bénévole dans la même association que sa mère, rendant visite aux jeunes malades de l'hôpital. Et elle savait y faire, elle a ça dans le sang. Rien qu'à la regarder, on ne peut qu'être rassuré par tant de douceur qui émanant de ses gestes.
Pour Maddy, c'est bien différent. Elle n'a jamais eu la patience pour ça, et a toujours affirmé être indifférente aux enfants. Aria semble être sa seule exception.
— Elle a l'air d'aller bien, chuchote-t-elle en caressant sa petite main, avant de l'embrasser.
— Elle va beaucoup mieux. Tout ça est derrière nous.
La brune hoche la tête, avant de faire quelques pas.
— Ça me fait plaisir de la voir un peu. Merci d'avoir accepté.
Si elle savait combien moi aussi, j'étais heureux de passer ce temps avec ma sœur. Il n'est qu'éphémère, mais personne ne pouvait s'en douter, à par Camille qui continuera à m'héberger pour quelques semaines, en attendant que mon père craque dans ce bonheur qui ne lui conviendra jamais.
— Et moi, je suis content de te voir, je réponds avec le sourire.
Elle baisse la tête, ignorant ma tentative de conversation. Maddy se contente de marmonner des paroles bienveillantes à la petite, m'oubliant carrément. Assis sur une table de pique-nique, je les observe passer du temps toutes les deux, cherchant ce que ma petite sœur peut bien apporter à cette adulte en devenir, quels maux sa présence permet-elle de combler. Mais aucune réponse ne semblait venir, invisible à l'œil nu. Rien, à part un manque de confiance en soi qui ne ressemble pas à Maddy, à cette jeune femme décidée et dont l'assurance prend habituellement toute la place.
— Est-ce que tout va bien ? demandé-je en fronçant les sourcils.
— Je suis juste fatiguée, répond-elle immédiatement.
C'est facile de le deviner, sa mine est pâle et ses traits plus marqués, comme si elle n'avait pas vu le soleil depuis un moment. Plusieurs fois, j'avais tenté de la voir pendant les rares moments libres qu'il me restait. Même si mon attention est complètement tournée vers Madeleine en ce moment, l'absence de Maddy se fait ressentir, elle m'attaque de plein fouet et me retourne les entrailles.
— Rien d'autre, tu es sûre ? On peut en parler, si tu veux.
Elle secoue la tête, avant d'ajouter.
— Non, il n'y a rien de plus à dire.
Son mensonge me saute aux yeux, mais je n'insiste pas. Je ne le fais plus. Elle se referme déjà sur elle-même en me tournant le dos, se concentrant à nouveau sur Aria toujours dans ses bras. On avait réussi à instaurer une relation de confiance, elle me parlait quand elle en avait besoin. Même si c'était rarement volontaire et instinctif, lorsqu'elle le faisait, elle allait au bout des choses.
Mon cœur se serre à ce constat, elle refuse de me parler, et tout est de ma faute. Cette nuit pendant sa fête a tout gâché. J'ai perdu sa confiance ce soir-là, me faisant prendre conscience de l'importance de la jeune femme à mes yeux.
— Je vais y aller, déclare-t-elle en me remettant sa protégée. Merci beaucoup d'être venu jusqu'ici avec Aria. Ça m'a fait plaisir de la voir.
Une ombre passe dans son regard, soudainement embrumé de tristesse.
— De vous voir. Tous les deux, reprend-elle en tournant les talons.
⁂
Mes quelques affaires dans le coffre, je ne me retourne pas pour leur dire au revoir. J'ai déjà embrassé Aria, câliné Lucia, et fait un signe de tête pour les trois autres occupants de cet appartement. Ma mère a insisté pour que je reste, a même pleuré lorsque j'ai refusé. Son bonheur n'est pas complet d'après ses dires, pas tant que je ne serai pas sous le même toit que le reste de la famille. Elle ne parvient pas à comprendre, a saisi mon poignet et s'est empressé de me dire que Damian était là depuis déjà trois semaines, que c'était une preuve amplement suffisante de son amour pour nous.
Comme si un père était supposé faire ses preuves auprès de sa famille.
Mais j'ai refusé. J'ai tenu bon. Tant que je n'aurais pas affaire à lui en personne et sans des reproches à chaque phrase pour ne pas les tourner en excuses, je ne reviendrai pas sur ma décision. Tant qu'il occupera cette maison à plein temps, je ne m'y approcherai pas. Le seul souci reste Camille, à qui j'impose ma présence. Elle a beau me dire qu'elle est ravie que nous passions du temps ensemble, je vois bien que son intimité lui manque.
Ce court séjour m'a au moins permis de récupérer l'argent que je mets de côté depuis des années. Certes, initialement consacré aux futures études de mes sœurs, je n'ai pas d'autre choix que de m'en servir pour le moment.
Depuis plusieurs semaines, j'attends ce moment, le seul instant de plaisir que je vais m'accorder. Après avoir garé la voiture, je passe les portes de la boutique tant convoitée. Devant mes yeux défilent les étalages de feutres, pinceaux et crayons de couleur, cette ambiance familière qui me plaît tant. Mes doigts cherchent à tâtons le papier que j'utilise habituellement, avant de choisir le carnet aux nombres de pages le plus élevé possible. Je n'avais plus rien pour dessiner, et ça reste la seule activité libératrice en cette période. Il me fallait trouver un support au plus vite. Sans vraiment m'attarder sur les prix, sûrement le seul produit pour lequel je réagis ainsi, je vagabonde dans les rayons, simplement pour le plaisir d'y être.
Mais mes yeux s'accrochent soudainement autre part. Ils dérivent loin des couleurs du matériel artistique, et se posent sur les courbes d'une jolie brune, plongée dans une intense réflexion, tournant et retournant des pages noires entre ses doigts.
Une chaleur familière s'immisce au fond de moi, la même petite étincelle de vie qu'au nouvel an. Je souris par anticipation, déjà réceptif à cette aura joviale qui l'englobe.
— Madeleine ?
Elle sursaute, puis me sourit. Elle est rayonnante dans sa jolie robe cintrée, emmitouflée dans un manteau noir.
— Hey ! lance-t-elle. Qu'est-ce que tu fais ici ?
Je brandis sous ses yeux mon nouveau carnet pour toute réponse.
— J'ai justement vu Maddy ce matin, dis-je dans un sourire.
— Maddy et toi ? Ah bon ?
Sa réponse est curieuse, presque trop intéressée.
— Oui, elle voulait voir Aria.
Et ça faisait longtemps que je ne l'avais pas vue.
Madeleine hoche la tête, se détournant subitement pour admirer le premier truc qui lui passe sous la main.
— Je ne pensais pas que tu venais ici, j'ajoute pour changer de sujet. C'est loin de ton quartier.
Et instantanément, la soirée du nouvel an me revient en tête. Je sens de nouveau sa présence contre moi, la chaleur de son corps et la douceur de son souffle sur ma peau.
— C'est la seule boutique de Los Angeles qui vend les carnets que j'utilise. Ceux avec des pages noires, m'explique-t-elle en me montrant les quatre blocs notes qu'elle soutient de son bras, accompagnés d'une boîte de crayons blancs.
— Tu dessines en noir et blanc ? C'est vachement triste !
Et ça m'étonne d'elle. Sa vie est remplie de couleurs, elle respire la joie de vivre. Madeleine est le rayon de soleil que tout le monde voudrait avoir dans sa vie. Elle illumine l'espace simplement avec des sourires, contaminant de bonheur tout ceux qui l'entourent. Elle est née pour être heureuse. Si bien que j'en viens souvent à me demander comment un cœur peut-il contenir tant de joie lorsque je la regarde.
Alors pourquoi dessiner en noir et blanc ? Est-ce pour elle aussi son seul moyen d'expression pour cracher sur le papier tout ce qu'elle dissimule au fond d'elle ? Comme les plus grands artistes le faisait à coup de fusain colérique et engagé à la fois ?
— Oui, depuis presque toujours en fait. J'ai pris l'habitude, et maintenant je ne pourrai plus revenir en arrière. Ce n'est pas triste, c'est ma signature. Je n'exprime rien à travers des couleurs, tout est dans l'esquisse, le crayon n'est que l'outil qui la révèle.
Je hausse un sourcil face à tant d'assurance. Elle retrouve cette même voix assurée que le soir du nouvel an, lorsqu'elle a évoqué sa passion. Une caractéristique que je ne lui connaissais pas, et que je me plais à découvrir.
— Et puis de toute façon, poursuit-elle, je déteste colorier. Je trouve que c'est une perte de temps.
Je ris devant tant de franchise.
— Je ne suis pas vraiment d'accord. Les nuances d'une œuvre font toute sa beauté, elles peaufinent une toile, se mélangent entre elles jusqu'à exploser aux yeux de celui qui l'admire. C'est un mariage parfait, le bout du fils de notre idée. Elles permettent d'accentuer davantage le message que l'on veut faire passer.
Elle hausse les épaules, ni convaincue ni opposée à cette vision.
— Chacun son avis, poursuit-elle. Même si tu en parles bien, je reste convaincue qu'on a pas besoin de couleurs pour faire ressentir des émotions avec une toile.
— C'est la même chose pour la danse. Tu ne penses pas qu'un costume permette de pousser la réflexion jusqu'au bout ? D'immerger davantage le spectateur dans l'univers d'un ballet ?
Je sais que je touche une corde sensible, elle hausse un sourcil avec un petit air malicieux sur le visage. Cet exemple la fait réagir, comme je m'en doutais.
— Oui, c'est pareil, même si aucun art n'est comparable à un autre. On peut aisément faire passer des émotions simplement avec une chorégraphie, même en tenue de tous les jours ou dans un simple justaucorps.
— Je ne pense pas, terminé-je.
Elle roule des yeux, visiblement déterminée à me prouver qu'elle a raison.
— Ça se voit que tu n'as pas vu beaucoup de danseurs en action, soupire-t-elle en payant ses articles.
— Tu n'as qu'à me montrer.
Elle écarquille les yeux, étonnée.
— Alors c'est pour ça que tu insistes à ce point ? dit-elle en plissant les yeux, taquine.
Je sens mes joues prendre de la couleur.
— Pas du tout, je ne suis juste pas d'accord avec ce que tu dis, et j'ai du mal à l'imaginer.
Je savais pertinemment que ça nous mènerait à cette requête.
— D'accord, s'avoue-t-elle vaincue. Tu sais ce qu'il y aura sur notre prochaine lettre alors. Je danserai devant toi.
Je lui souris, masquant la joie qui explose instantanément dans mon cœur. D'un signe de tête, je lui dis au revoir, la suivant des yeux jusqu'au coin de la rue. Une simple parenthèse délicate, je regrette déjà sa présence. Elle ne dissipe pas les soucis, elle les éloigne en un sourire.
Les battements de mon cœur se calment progressivement, à présent plus alertés par la jolie danseuse, simplement impatients de la voir à nouveau, de découvrir son univers.
« Je danserai devant toi ». Non, ça va bien au-delà.
Elle dansera pour moi.
⁂
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Hey ! Bonjour à tous ! Comment allez-vous ?
On se retrouve pour un nouveau chapitre des Reflets, du point de vue d'Hugo cette fois-ci !
Au programme pour commencer, un important flash back de son enfant, et d'une période de sa vie un petit peu particulière avec Luna... Je sais que vous attendiez d'en savoir plus !
Qu'en avez-vous pensé ?
Puis, on retrouve un Hugo un peu perturbé après un séjour avec ses proches chez lui. Mais il tient bon ! On assiste à un petit moment en compagnie de sa jeune sœur Aria, rejoint ensuite par Maddy !
Comment avez-vous trouvé ce passage ?
Pour finir, Hugo croise Madeleine dans un magasin, et semble enclencher la vitesse supérieure avec elle...
Est-ce que ça vous a plu ? Pensez-vous que ce fameux moment de danse promis par la jeune femme aura un grand impact sur leur relation ?
Merci pour votre lecture, des bisous, Lina.
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