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Je me réveille en sursaut, l'esprit encore brumeux. Les événements de la veille me reviennent peu à peu.
L'homme.
La musique.
L'ivresse de la danse.
Aucun souvenir de ma chute.
Et…la boîte.
J'embrase la salle vide du regard et quelque chose retient mon attention. Elle est là, un peu plus loin. La boîte gît sur le sol. Je ne me souviens pourtant pas l'y avoir posée. Mes pas s'approchent et j'effleure les gravures en bois du bout des doigts.
C'est important. Il y a quelque chose là, juste sous mes yeux… J'en suis persuadée.
Mes doigts s'arrêtent net. Sur la bordure de la boîte, une inscription a été gravée. On dirait un poème :
« LA MUSIQUE EST LE TEMPS ET LE TEMPS SANS CESSE RECOMMENCE. »
Qu’est-ce que ça signifie ?
Mes yeux parcourent désespérément les murs, le sol ; aucune issue. La mélodie chante toujours dans un souffle, sinueuse, roublarde et envoûtante. Je sens les larmes monter mais je m'abstiens. Un détail dans la boîte attire mon attention. Je me penche et regarde à travers la vitre : les figurines ont cessé leur danse. La boîte est vide, seule une forme se découpe dans un coin. En regardant de plus près, on distingue ses traits ; en réalité, c'est une silhouette. Agenouillée et immobile. Et si … ? Une idée germe dans ma tête.
Impossible…
Et pourtant… Lorsque la troisième note de la gamme retentit, mes craintes se confirment. Dans la salle comme dans la boîte, les danseurs font leur entrée.
Le chasseur a attrapé sa proie, l'a attrapée et enfermée dans la boîte à musique.
L'imposture est grandiose. Je me suis faite avoir si facilement ! En colère contre moi-même, je me mords la lèvre. Je me sens tellement impuissante !
Désormais les murs m'oppressent, la foule de danseurs s'amasse autour de moi, semble vouloir me piétiner. Le volume de la musique a augmenté. Ma tête commence à tourner et, soudain, une main se referme sur mon poignet. J'hurle. Me débats. L'emprise du danseur est forte. D'un coup, il m'attire à lui, se met à tournoyer. J'essaie de me dégager mais son étreinte s'affermit.
Je suis prise au piège !
– Je peux t'aider.
Il chuchote à mon oreille :
– Pas ici, pas maintenant. Il faut que tu saches. Suis mon pas.
J'hésite, pourtant ce n'est pas un choix. Le rapport de force est évident. Je vais devoir faire ce qu'il me dit.
Lorsque résonne le fa, l'homme ne m'a pas relâchée. Il continue de m'entraîner dans sa danse. Les danseurs se dirigent vers la petite porte et nous nous noyons dans la foule.
La peur me coupe la respiration. Je ferme les yeux et la porte se referme dans un claquement sourd derrière moi.
Faite comme un rat.
Le noir m'engloutit. Les battements de mon cœur résonnent dans ma tête. Un instant, le silence est complet, puis, une voix brise la pénombre :
– Tu n'as plus beaucoup de temps.
Je me retourne. Les traits du danseur se distinguent vaguement dans l'obscurité.
– Je n'ai pas besoin de votre aide.
J'ai appris à ne jamais faire confiance.
Malgré la pénombre, je devine ses traits se durcir.
– Personne n'est jamais parvenu à sortir de la boîte…pas sans sacrifice du moins.
Il sait.
Ma voix tremble. Je mens :
– Je sais comment y parvenir.
Silence.
Il ne me croit pas.
– Ecoute… un garçon est venu ici un jour. Il a fait un pacte…
Je décide de me taire malgré la peur qui naît dans le creux de mon ventre.
Il marque une pause, hésite :
– Je ne pense pas que ce soit la solution, et son front se plisse de nervosité.
Sa voix tremble lorsqu'il reprend :
– Sa liberté, il l'a échangée contre sa vie… Il a trahi tous ceux qui viendraient après lui, tous ses semblables. C'est lui qui t'a enfermée ici. Il a volé ta vie.
J'ai un mouvement de recul.
La musique.
L'homme.
Ma lanterne et l'homme en noir dans la ruelle.
C'est lui, l'homme qui m'a emprisonnée ici.
L'inquiétude me tord le ventre. Le danseur ignore ma peur. Sa voix n'est plus qu'un souffle.
– Je ne sais pas comment, mais tu dois t'enfuir… Il n'est pas trop tard mais tu n'as plus beaucoup de temps.
Il s'approche jusqu'à ce que je sente son souffle contre mon cou :
– Nous sommes morts mais pas toi… pas avant que la dernière note de la gamme n'ait retenti. Au do final, il sera trop tard. Mais cette fois c'est différent, cette fois il y a la boîte.
L'air s'épaissit autour de moi. La peur me coupe le souffle. Impossible !
D'un coup la panique me submerge. Je perds le contrôle. Je veux vivre !
J'ai déjà vu la mort en face mais jamais elle n'est venue me chercher.
L'angoisse déferle en moi, se fraye un chemin dans ma gorge. J'hurle. Frappe contre le mur.
Comment ai-je pu être si stupide ?
Il faut que je sorte.
Les ombres derrière moi s'agitent. La note sol retentit et je laisse l'émotion me submerger, déferler dans mes doigts. La porte s'ouvre et, dans le vide de la salle, je casse tout.
Je saisis ce qui me passe sous la main, brise les miroirs, mutile les murs.
Je veux vivre !
La musique s'accélère, tout va trop vite, le temps, la danse… L'espace d'un instant deux notes se succèdent...la..si…
Qu'est-ce que je fais ?!
Les paroles du danseur me reviennent en tête.
« A la dernière note il sera trop tard. »
Réfléchis, réfléchis !
Il y a forcément un moyen.
Une faille.
En laissant déferler ma colère sur la boîte, je n'ai fait qu'accélérer le temps...s'il suffisait de le remonter ?
Impossible.
« Cette fois c'est différent, cette fois, il y a la boîte. »
J'accoure, la petite boîte est toujours posée sur le sol.
« LA MUSIQUE EST LE TEMPS ET LE TEMPS SANS CESSE RECOMMENCE. »
Mes doigts parcourent la boîte, l'examinent sous tous ses angles...Là.
« LA MUSIQUE EST LE TEMPS... »
La clef qui remonte la boîte…
Partout j'ai entendu la musique, jamais elle n'a cessé ! Mais oui ! C'est ça ! Pour revenir au début de la musique, retourner là où tout a commencé, il suffit de remonter la boîte, recommencer la musique !
Mes doigts actionnent la manivelle et le temps perd toute signification.
*
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