⇝ Chapitre 55

Les yeux dorés de Ludovic brillent de bonheur lorsqu'il m'aperçoit.

— Emmy ! s'exclame-t-il en me serrant dans ses bras. Tu m'as manqué !

Je guette la moindre réaction chimique dans mon corps, mais rien ne se produit. J'ai caressé l'espoir de m'être aussi menti à moi-même sur ce sujet, mais j'ai apparemment fait preuve d'honnêteté. Mon cœur a donc choisi l'unique garçon marié à la musique, aussi inaccessible que s'il était fictif.

— Toi aussi ! m'exclamé-je en lui faisant la bise.

— Comment tu vas ? Tu as l'air un peu fatiguée, mais honnêtement, tu rayonnes ! poursuit-il, enthousiaste.

Je me contente de lui offrir mon meilleur sourire, songeant que j'étais bien mieux à rester dans le déni concernant mes sentiments. Après ma discussion avec Freddie, lorsque ma tête a touché l'oreiller, je n'ai cessé de ressasser mes souvenirs, en écoutant le bruit que produisait mon cœur en éclatant un peu plus à chaque fois que son regard apparaissait dans mon esprit.

— J'espère que tu es prêt, car nous avons quelques chansons qui méritent que tu y jettes un œil ! Ou une oreille, devrais-je dire !

A ces mots, je m'écarte pour qu'il puisse saluer le reste de la bande. Mathieu et Alice viennent d'aller le chercher à l'hôtel où il a choisi de résider. Puisque Mathieu loue une voiture, il a accepté de s'occuper de nous l'emmener les jours où nous voudrons travailler avec lui.

— Mon autre ami violoniste ! lance-t-il, à l'attention de Freddie, qu'il salue d'une brève accolade.

— Je suis toujours d'accord pour notre concerto, signale l'intéressé en lui souriant d'un air aimable.

— J'y compte bien !

Après nous être tous salués, nous nous installons tous sur la terrasse avec des boissons fraîches. Le thé glacé qu'Alice a réalisé est délicieux, et j'espère vivement qu'elle retentera l'expérience ! D'ailleurs, cette dernière n'a pas la langue dans sa poche : à peine avons-nous eu le temps de boire une gorgée qu'elle assaille Ludovic de questions.

— Alors comme ça, tu as une copine ? Elle te rejoint quand ? Est-ce que je pourrai la rencontrer ? Comment elle s'appelle ? Ça fait combien de temps que vous êtes ensemble ? Et comment vous vous êtes connus ? débite-t-elle.

— Wow, doucement, Alice ! Laisse-le arriver ! le défend Caitlin.

Je retiens un rire après avoir échangé un regard amusé avec Ludovic. Ça, c'est bien Alice !

— Je me doutais que tu allais m'accueillir comme ça ! Je suis même surpris d'avoir eu le temps de m'asseoir.

Il marque une pause et sourit de toutes ses dents à ma meilleure amie avant de repousser quelques mèches dorées de son visage. Ses cheveux, rassemblés en un chignon, atteignent désormais son menton. Avec son teint hâlé et son air détendu, il ne ressemble plus du tout au lycéen que j'ai connu (ce qui est une bonne chose, on ne peut pas avoir seize ans pour toujours). Il tourne ses prunelles ocres vers moi, mais son regard plongé dans le mien ne me désarçonne plus non plus.

— Pour tout te dire, on n'est plus ensemble depuis quelques semaines, avoue Ludovic en grimaçant, ses yeux toujours rivés à moi.

— Oh, non ! déploré-je, compatissante.

— Ce n'est pas grave. Ce sont des choses qui arrivent, objecte Ludovic en se concentrant à nouveau sur les autres.

J'évite le regard inquisiteur de Freddie, qui n'a malheureusement rien pu louper de notre échange puisqu'il est en face de moi. Quand ai-je basculé ? Il m'est désormais impossible de le contempler sans avoir le cœur au bord de l'implosion.

Alice retient un hoquet de stupeur.

— Comment ça ? Non seulement tu ne m'as pas raconté que tu avais une copine, mais en plus tu as rompu avec elle sans me le dire ? s'indigne-t-elle en secouant la tête.

— Alice, commencé-je, ce n'est peut-être pas-...

— Je vais tout te narrer dans les moindres détails, ma petite Alice ! me coupe Ludo, un sourire moqueur aux lèvres. Je connais ton amour pour les ragots.

— Je préfère ça !

— Tu pourras aussi me raconter ? le supplie Mike. Je dois absolument oublier ma propre vie sentimentale désastreuse !

Je retiens un rire. A ce compte-là, autant le narrer à tout le monde.

— Nous sommes aussi là pour travailler, les réprimande Mathieu. Et pas seulement pour les histoires de cœur !

— Elles sont pourtant un terrain fertile pour la création de chansons, intervient Luke. Peut-être que ça pourra nous inspirer ! Et puis, il est trop tard pour composer maintenant.

Il dit vrai : il est déjà plus de six heures. Notre ancien professeur a visiblement du mal à se défaire de son ancien métier.

— Certes, confirme Mathieu. Mais ne perdons pas notre objectif de vue. J'ai l'impression que vos vies personnelles prennent un peu le dessus.

Mes joues s'embrasent immédiatement, même s'il ne parle sans doute pas de moi. Comment pourrait-il deviner ce que moi-même j'ignorais jusqu'à hier soir ? Le visage d'Alice est en feu lorsqu'elle rétorque :

— Ne t'inquiète pas, nous finirons bien par avoir suffisamment de chansons pour construire un album ! Et une petite pause ne peut pas nous faire de mal, surtout qu'on a travaillé toute la journée sur Un pas après l'autre. Personnellement, mon cerveau a tellement chauffé que je n'ai même plus envie de faire de la batterie !

Jay hoche vivement la tête pour appuyer ses dires, même si nous n'avons pas beaucoup vu Dark Fate aujourd'hui. Tous trois ont composé de leur côté toute la journée, et si je me réfère à leur air satisfait en sortant du studio toute à l'heure, ils ont dû être productifs.

— C'était épuisant, confirme Mike. Mais je crois qu'on a abouti à un truc chouette. Et Luke a écrit une chanson entière aujourd'hui !

— Ah oui ? s'étonne Mathieu, l'air déçu que Luke ne lui ai l'arien dit.

— Il faut encore la travailler, explique-t-il. Il y a un truc qui me gêne et je n'arrive pas à mettre le doigt dessus.

— Tu veux que je l'écoute ? propose Caitlin. Peut-être que je peux arranger ça !

Il hoche la tête.

— Vous l'écouterez tous, ajoute-t-il en parcourant la table de ses yeux azur. Mais demain. Pour la première fois de ma vie, j'ai envie de faire autre chose que de la musique ce soir.

Cette idée semble le perturber puisqu'il fronce les sourcils.

— Vous ne voulez pas sortir ? questionne Ludo. Ça fait aussi des jours que je suis enfermé en studio à Berlin !

— Il y a un bar dansant, si tu veux, répond Jay. Ça fait des lustres qu'on n'est pas sortis non plus !

Il jette un coup d'œil à Kit, qui s'est redressé à la mention d'une éventuelle soirée.

— Moi je suis pour !

— Je te préviens, toute la ville m'entendra si je dois encore te porter dans ton lit parce que tu es ivre mort, le sermonne Freddie, dans la seconde.

Kit grimace.

— Encore désolé pour la dernière fois.

Un éclair de bienveillance transparaît sur le visage de Freddie.

— Fais attention à toi, c'est tout.

— Alors c'est acté ! s'exclame Luke. Ce soir, on fait la fête ! J'espère que la piste est grande !

— Tu ne sais pas danser, lui rappelle Caitlin, en haussant un sourcil moqueur.

Mike se penche vers moi, conspirateur.

— Je sens qu'on va bien rire, murmure-t-il.

« Oh, oui ! » songé-je, déjà amusée à l'idée de voir Luke sur une piste de danse. S'il y a bien une chose qu'il ne maîtrise pas, c'est bien cet art-là !

Mes iris s'arrêtent sur Freddie, qui chuchote une plaisanterie à Jay, les yeux fixés sur Alice puis Kit. Jay éclate immédiatement de rire. Une seule pensée me vient : à la dernière soirée (et seule, d'ailleurs) que nous avons passée ensemble, Freddie m'a invitée à danser. M'invitera-t-il à celle-ci aussi ? Cette seule question m'arrose d'une fièvre brûlante, si bien que je me sens honteuse de me l'être posée. Il ne vaudrait mieux pas qu'il le fasse, sinon, je crains que cette fois, mon pauvre cœur et moi ne nous en remettions jamais.

Je devrais l'effacer de mon esprit.

Face à toute cette agitation, Mathieu ne dit rien et se contente de secouer la tête en marmonnant quelque chose du genre « Ah, les jeunes ! ». Pourtant, il ne paraît pas non plus désapprouver : il nous observe d'un air moqueur et... empreint d'une teinte de nostalgie. Il pense probablement à son propre groupe.

Deux bonnes heures plus tard, nous entrons dans le bar, où de la musique résonne déjà. L'atmosphère, pleine de rires et de danse, me percute de plein fouet. Je rêve aussi de lâcher prise. Peut-être que cette soirée me le permettra ! En face de moi, un groupe de jeune femmes danse déjà en riant aux éclats. Elles ont l'air si légères que je ne songe plus qu'à une chose : être à leur place, au moins pour ce soir.

Le bar est séparé en deux : d'un côté, des tables pour boire et grignoter s'amoncellent, tandis que de l'autre s'épanouit la piste de danse. Il n'y a pas grand monde assis aux tables, seulement un jeune homme aux cheveux roux et au teint hâlé. Le visage de Freddie s'éclaire quand il le voit. Il s'éloigne immédiatement de nous, droit vers l'inconnu, une lueur de tendresse que je ne lui ai jamais vue dans le regard.

Un fracas retentit. Un de ces bruits assourdissants, dont l'écho persiste des jours entiers. Un son que je suis la seule à entendre, puisqu'il s'agit de mon cœur s'écrasant au sol. Bien que je m'y attende, l'effet est tout de même douloureux. C'est donc pour cela qu'il est indifférent au monde entier : il n'est pas marié à la musique, son cœur est déjà pris. Il le laisse juste bien à l'abri des projecteurs.

Il se penche vers lui et lorsque je m'apprête à accepter l'idée qu'il va l'embrasser, il n'en fait rien et se contente de lui donner une accolade. Tous deux se sourient puis Freddie nous désigne de la main avant de revenir vers nous. Je déglutis et tache de reprendre contenance. Me voilà fixée !

— Je te présente Yannis, dit-il une fois à ma hauteur. C'est un ami de longue date.

— Son copain qui n'est pas son mec, précise Jay, moqueur.

— Bien tenté mais toujours pas, rétorque Yannis en secouant la tête tandis que Freddie lève les yeux au ciel. Ravi de te rencontrer, Émilie, ajoute-t-il en me tendant la main.

Je plaque mon plus beau sourire accueillant et serre immédiatement sa main tendue.

— Comment connais-tu mon nom ? questionné-je, perplexe.

Il se penche vers moi et une odeur bois de santal, mêlée à des tons d'iris, monte dans mes narines.

— En ce moment, ton nom est sur toutes les lèvres, déclare-t-il sur le ton de la confidence.

— Ah. J'espère que ce n'est pas pour de mauvaises raisons, au moins, soupiré-je en songeant à tous ces satanés messages et commentaires qui m'assaillent de partout.

Et aux articles de presse.

Yannis hausse les épaules avec une désinvolte proche de celle de Freddie.

— Bah, tu sais comment sont les gens ! Ils jasent tout le temps ! Au moins, on parle de toi ! Et visiblement, ils écoutent ta musique dans les moindres détails donc...

— Ce n'est peut-être pas une bonne idée d'aborder ce sujet, s'immisce Freddie, interrompant son ami et me dispensant de répondre, par la même occasion.

Mes muscles se détendent subitement. Je ne m'étais même pas aperçue qu'ils étaient contractés ! J'offre un regard obligé à Freddie et un sourire navré à son ami.

— Désolé, s'excuse Yannis. C'est une déformation professionnelle : je suis médecin. J'aime un peu trop soigner les gens.

J'hausse les épaules sous son air scrutateur, avec la désagréable impression qu'il en sait bien trop à mon sujet et que cette interaction vient de lui apprendre exactement ce que je ne voulais pas qu'il remarque.

Heureusement pour moi, Luke s'avance vers lui pour se présenter. Les oreilles brouillées, j'écoute un instant leur conversation avant de rejoindre Caitlin, Alice et Mike, sans parvenir à m'intégrer à leurs échanges : le cœur n'y est pas.

N'y tenant plus, je m'écarte du groupe et prétexte une envie d'aller aux toilettes. Je lutte pour ne pas m'y précipiter et marcher à un rythme conforme. Une fois que je pousse la porte, je m'appuie sur le lavabo et ferme les paupières. « Allez, Emmy, m'encouragé-je, tu as vécu bien pire comme situation ! »

Seulement, c'est la première fois depuis Luke que je ressens des émotions aussi fortes. Je soupire. Ça finira bien par passer. Je me débrouillerai pour que tel soit le cas. Je relève la tête, peignant un air déterminé sur mon image. Cette histoire ne me blessera pas davantage, j'en fais le serment. Il sortira de ma tête aussi facilement qu'il y est rentré et tout ceci sera bientôt de l'histoire ancienne. Après tout, je n'ai pas pris conscience de mes sentiments avant hier soir. Ils ne doivent pas s'être beaucoup développés, non ?

Je ne me laisse pas le temps de répondre à cette question silencieuse et retourne dans la salle.

Je jette un coup d'œil au groupe, qui s'est dispersé dans la pièce. Alice, Caitlin et Mike sont en train de danser, déjà bien éméchés si je me réfères aux rires et à leur démarche chaloupée. Au moins, perdus au milieu des danseurs, ils ne font pas tâche ! J'hésite à les rejoindre, mais ils ont l'air si... absorbés que je ne suis pas certaine de réussir à me connecter à eux.

Je cherche Ludovic des yeux et finis par le trouver en pleine discussion avec Luke et deux jeunes femmes inconnues. Bon, hors de question que je tienne la chandelle ! Pleine d'espoir, je cherche Dark Fate des yeux. Kit est au bar, un verre à la main, un sourire plaqué sur le visage, les yeux rivés sur Alice, et Jay est avec lui, apparemment en train de se moquer de lui. A quelques pas d'eux, Freddie et Yannis discutent avec animation, et la façon dont le chanteur le contemple suffit à me convaincre de ne pas les déranger. Moi qui étais effrayée par mes sentiments naissants, me voilà rassurée ! Ils s'effaceront bien vite, maintenant que je sais que le cœur du chanteur est déjà pris.

Je m'avance donc vers le bar, où Jay et Kit discutent tranquillement.

— Tu n'as pas trouvé de cœur à prendre, ce soir ? m'accoste Kit, l'air déjà un peu éméché.

Je grimace.

— C'est surtout que je n'ai pas envie de danser ou de déranger.

— Et nous, on commente le déroulé de la soirée, déclare Jay. Il est plutôt sympathique, votre ami !

— Ludo ? Évidemment ! Je suis contente de le revoir.

Jay et Kit semblent attendre que j'en dise plus mais j'ai beau me creuser les méninges je ne vois pas ce qu'ils attendent de moi.

— Tu as déjà composé avec lui ?

Je secoue la tête.

— Jamais. Ça sera l'occasion, j'imagine !

— Alice dit qu'il est amoureux de toi, déclare Kit.

Je soupire.

— Elle se trompe, c'est de l'histoire ancienne ! Et puis, ajouté-je en désignant la jeune femme avec laquelle il discute, il m'a l'air plutôt investi dans la conversation, pour quelqu'un qui n'est pas un cœur à prendre.

— Cela ne veut rien dire, répond Jay en posant son regard sur Freddie, toujours en grande conversation avec son ami. Je connais des gens qui savent très bien faire semblant.

Le regard asymétrique du chanteur est plongé dans celui de Yannis, comme si rien d'autre n'existait que lui. Interloquée, je m'interroge sur la signification des paroles de Jay avant de me rendre à l'évidence : il ne fait peut-être pas référence à Freddie.

— Pourtant, ils ont l'air de... bien s'entendre ?

Un petit sourire éclaire le visage de Jay.

— Je plaisantais, tu sais. Freddie n'est pas amoureux de Yannis.

— C'est juste qu'à chaque fois qu'ils se voient, la bouche de l'un échoue sur l'autre, et l'un atterrit dans le lit de l'autre, révèle Kit en buvant d'une traite la moitié de son verre.

Jay le foudroie du regard.

— Quoi ? C'est la vérité ! s'exclame Kit.

— Je crois que ce que Jay veut dire, c'est que ça ne me regarde pas, j'interviens. Après, tant qu'on en est aux commérages, il y a quand même quelque chose dans son regard. Il n'a jamais...

Je ne termine pas ma phrase, interrompue par le regard noir de Jay.

— Regardé quelqu'un comme ça ? suggère alors Kit en riant à moitié. Oh c'est bon, Jay ! C'est écrit sur son visage.

— Moi je pense que vous ne regardez pas assez bien, réplique le musicien, l'air pincé. Et aussi, qu'on devrait changer de sujet.

Il jette un regard insistant à Kit qui grommelle des paroles inintelligibles.

— J'aime bien les potins, bougonne-t-il. D'ailleurs, Emmy, on est bien d'accord qu'il s'est passé quelque chose entre toi et Luke ? Parce que vous avez l'air bien plus au clair tous les deux ! Parce que franchement, la première fois qu'on vous a vus, on a eu un peu peur et puis Alice...

Il s'interrompt en prononçant le prénom de la jeune femme tandis que j'étouffe un rire. Il ne peut plus prononcer son prénom sans être embarrassé ! Cette fois, c'est sûr, Alice a bel et bien percé son cœur !

— Tu veux savoir si on a mis les choses au clair ? Eh bien, oui ! Chacun a été transparent et je crois que ça nous a permis à tous les deux d'aller de l'avant. Personnellement, je ne vois plus qu'un ami quand je le regarde.

— Ha ! Ha ! Quand je vois le nombre de fanfictions qui existent à votre sujet, j'imagine que ça va faire des déçus !

— Kit, soupire Jay. Je crois qu'Emmy est soulagée que ça se soit fini ainsi. Ne la mets pas mal à l'aise.

— T'as raison, c'est le rôle de Freddie, ça !

Jay lève les yeux au ciel tandis que je m'empourpre. Sait-il ? Mon corps m'aurait-il trahi avant que mon esprit ne réalise certaines... vérités ?

— Il ne m'embarrasse pas ! protesté-je tout de même. Il manque juste de tact.

— C'est pour ça qu'il est musicien, argue Kit en terminant son verre cul sec. Les mots, ce n'est pas son truc !

— Pourtant, quand on lit ses textes, commencé-je, si on plisse un peu les yeux, on remarque-...

— C'est juste qu'il ne réfléchit pas toujours avant de parler, me coupe Jay, après m'avoir jeté un regard étrange.

Un de ces regards qui portent un millier d'interrogations, et de craintes, aussi. Le regard de Jay se fait hésitant avant qu'il ne poursuive :

— Qu'est-ce que tu sais, exactement ?

Je suis sur le point de lui répondre que je ne sais pas grand chose, mis à part que pour mettre autant de cœur à écrire et interpréter des textes aussi difficiles, c'est que quelque part on comprend la douleur, et qu'il est peut-être hanté par un spectre dont tout le monde ferme les yeux sur l'existence, sûrement parce qu'il est plus simple d'imaginer que cela fait partie de son personnage plutôt que ça ne soit une partie inhérente de lui, lorsque je suis accostée par un jeune homme, visiblement un peu plus vieux que moi :

— Excuse-moi, mais on ne s'est pas déjà croisé quelque part ?

Je me tourne vers l'origine de la voix masculine pour apercevoir un jeune homme aux cheveux noirs et aux yeux noisettes, que je n'ai jamais vu de ma vie.

— Je ne crois pas, désolée.

Pourtant, le jeune homme semble vraiment me reconnaître, mais j'ai beau rechercher dans mes souvenirs, je ne me souviens pas l'avoir déjà rencontré, surtout qu'il est visiblement grec, si je me fie à son accent lorsqu'il parle anglais. Il semble tout d'un coup furieusement embarrassé, si je me fie aux rougeurs qui apparaissent sur ses joues.

— Ah, eh bien, dans ce cas...

— Je suis la chanteuse du groupe Sad Joy, expliqué-je, pour contrebalancer son malaise.

Et aussi parce qu'il n'est pas laid du tout. Moins beau que Freddie (qui a visiblement hérité de tout le patrimoine du Pays de Galle et de l'Angleterre réunis) mais tout de même avec beaucoup de charme. Et puisque tout le monde a l'air d'offrir son cœur à quelqu'un ce soir, pourquoi pas moi ?

— Je ne vois pas trop. Écoute, j'ai dû me tromper, je suis désolé.

Je secoue la tête et lui souris.

— Ce n'est pas grave.

Il sourit à son tour, dévoilant des fossettes sur ses joues.

— Quel groupe, tu dis ?

Sad Joy.

Je me retourne pour regarder Jay et Kit et les joindre à la conversation mais m'aperçois qu'ils se sont discrètement décalés pour me laisser seule.

— Le groupe que Dark Fate a pris sous son aile, précisé-je face à son air perdu.

Bingo ! Son regard s'éclaire et cette fois, je parie qu'il m'a reconnue.

— Ah, oui ! Le groupe qui leur a tapé dans l'œil ! Sauf que tu n'avais pas les cheveux bleus, à ton dernier concert, non ?

Je secoue la tête.

— Comment tu t'appelles ?

— Andreas, et toi ?

— Émilie, enchantée.

— Je t'offre un verre ? propose-t-il, un sourire charmeur aux lèvres.

Malgré moi, mes iris se posent sur Freddie, lequel semble toujours absorbé par sa conversation. Les yeux noisettes d'Andreas suivent mon regard et un air gêné apparaît sur son visage.

— Sauf si tu n'en as pas envie, je comprendrais !

Je secoue la tête, fuyant les prunelles du chanteur qui ont fini par trouver les miennes. La lueur que j'y ai lue est indéchiffrable, comme à l'accoutumée. Ce n'est pas le même regard que celui qu'il a pour son « ami ».

— J'en serais ravie, affirmé-je en souriant au jeune homme.

Au fil de la conversation (et des verres, qui je l'avoue, descendent un peu tout seul), j'apprends qu'il a vingt-huit ans et qu'il est dentiste. Il partage apparemment son cabinet avec Yannis, certains patients passant de l'un à l'autre. Le temps d'une conversation, Sad Joy, les attentes, l'album me paraissent à des années-lumière de moi. Même le pieu de douleur qui m'a traversé le cœur en me rendant compte que je me suis bien trop attachée à Freddie ne me blesse plus autant. L'alcool y est sûrement pour beaucoup, mais j'aviserai demain de la situation, pas vrai ? Ce qui compte, c'est l'instant présent.

Il me faut alors quelques secondes pour réaliser que c'est la première fois que je bois vraiment quelque chose. D'habitude, je fuis la moindre goutte d'alcool, le souvenir de Solange étant trop persistant. Cependant, mêmes ses contours à elle deviennent flous.

— Ça va ? questionne Andreas. Ça fait quelques secondes que tu ne réagis plus.

J'hoche la tête et opte la franchise.

— Oui, je viens juste de réaliser que c'est la première fois que je vais quelque part et bois un verre sans m'inquiéter des éventuels effets de l'alcool depuis la mort de mon amie.

Face à l'air choqué d'Andreas, j'ajoute (sans doute un peu ivre car le sol me paraît tanguer, comme si j'étais sur un bateau) :

— On t'a parlé de Solange Griveaux ? Elle est décédée d'un coma éthylique à l'âge de dix-sept ans. Elle aurait dû être une star de la musique.

— Cette histoire me dit quelque chose, bien que je n'ai pas les détails. Je suis désolé pour toi.

J'hausse les épaules, habituée à ce genre de phrases, qu'on dit juste par compassion et gentillesse, juste parce que c'est ce qu'il faut dire. La seule personne qui m'a dite cette phrase en en ressentant exactement chaque mot, c'est Freddie. La seule pensée du chanteur est comme une douche froide, surtout lorsque je le vois se lever de sa table, les yeux rivés sur moi et s'avancer.

— Elle me manque, je reprends pourtant, la boule au ventre, sans savoir si c'était à cause de son souvenir à elle ou du fait que les prunelles du parolier ne sont plus sur moi mais sur Andreas.

— C'est normal, elle ne partira jamais vraiment, répond le jeune homme.

J'acquiesce tandis que Freddie s'approche du bar en chantonnant un air que je n'ai pas encore entendu.

— Tout va bien ? demande-t-il, une fois arrivé à ma hauteur. Bonjour, ajoute-t-il, à l'attention d'Andreas.

— Nickel, articulé-je, la bouche un peu pâteuse.

Il plisse les yeux dans ma direction. Ses prunelles sont traversées par un éclair de douleur avant qu'il ne reprenne son air soucieux.

— Sûre ? Tu n'as pas l'air...

Il secoue la tête.

— Enfin, ça ne me regarde pas, reprend-il, un sourire léger aux lèvres.

— Non. Enfin si. Euh... Je veux dire...

Je m'interromps sous l'air inquisiteur du parolier, avant de dire une bêtise que je regretterai. J'en ai déjà suffisamment dit pour la soirée. Ne sachant pas comment m'en sortir, je prends mon verre avec l'espoir qu'une gorgée me donne une idée, mais avant même que mon verre n'atteigne mes lèvres, Freddie me l'attrape des mains, l'inspectant sous tous les angles.

— Qu'est-ce que tu bois ?

— Un cocktail, affirmé-je en lui jetant un regard courroucé.

Quelle mouche l'a piqué ? Son visage s'assombrit lorsqu'il lance :

— Avec ou sans drogue ?

Sans me laisser le temps de répondre il se tourne immédiatement vers Andreas, les yeux brillants de colère.

— Qu'est-ce que tu as mis dans son verre ?!

Andreas lève les deux mains en signe de reddition.

— Calme-toi ! Je n'ai rien mis dedans ! Je ne suis pas de ce genre-là.

— Ah, mais c'est mon associé le dentiste ! s'exclame Yannis en nous rejoignant, les yeux rivés sur Andreas.

— Salut ! Je vois que tu t'amuses, répond le concerné en jaugeant le chanteur de Dark Fate avec perplexité.

Freddie semble sur le point d'ajouter quelque chose mais il est coupé par son ami.

— Je ne m'attendais pas à te voir ici ce soir en si charmante compagnie ! commente Yannis, avec un drôle de regard. Tu sais qu'il a une copine ? précise-t-il, à mon attention.

— Non, mais je-...

— Ça ne nous dit pas ce qu'il y avait dans le verre d'Emmy ni la quantité qu'elle a déjà prise ! me coupe Freddie.

Et heureusement qu'il m'a coupée la parole, étant donné les mots que j'allais prononcer. Je veux juste oublier ton chéri le temps d'une soirée.

— T'inquiète, rétorque tranquillement Yannis en prenant mon verre et en l'inspectant.

Maintenant que je le regarde, c'est vrai qu'il est aussi brumeux que mon esprit et que les glaçons sont au fond au lieu de flotter paisiblement à la surface.

— Tu as mis quelque chose dans son verre ? questionne Yannis en observant Andreas d'un œil désapprobateur.

Il secoue la tête.

— Non ! Pourquoi tout le monde me pose la question ?

— Parce que tu es avec elle depuis toute à l'heure ! s'exclame Freddie, à bout de patience.

— Le barman peut-être ? suggère Yannis, après avoir échangé un regard avec le chanteur.

— En tout cas, c'est toi le plus à même de t'occuper d'elle, tu es médecin, rappelle Andreas.

— Mais-..., commencé-je en clignant des yeux.

— Je vais l'emmener au cabinet, déclare Yannis après m'avoir observée avec attention. Tu peux conduire ? demande-t-il, à Freddie.

— Toujours, répond le chanteur.

— Je ne sais pas si-..., débuté-je, en m'imaginant un instant avec lui et Yannis.

Je les aime bien mais par pitié, ne m'affligez pas de le voir amoureux d'un autre ! Freddie m'attrape le poignet, suspendant le flot de mes pensées et plongeant ses prunelles tourmentées dans les miennes.

— Tu dois t'en aller, Émilie. Ce n'est pas un endroit sûr pour toi.

— Mais-...

Le chanteur balaie mes protestations d'un regard alarmé.

— Je vais prévenir les autres. Caitlin saura sûrement quoi faire. Et Alice me tuera si je ne la préviens pas. Tout compte fait, ajoute-t-il d'un air pensif, Luke et Mike aussi.

— Non ! m'écrié-je en plantant mes ongles dans son autre bras. Ne préviens pas les autres, je t'en supplie !

— Pourquoi ?

— Tu sais pourquoi.

— Non, je ne sais pas, s'impatiente Freddie en me fixant d'un air contrit. Éclaire ma lanterne, qu'on puisse rapidement s'occuper de toi.

— Ils vont être bouleversés, encore plus que quand j'étais prisonnière de cette foule ! Je ne veux pas revoir la compassion dans leurs yeux, encore moins leur pitié ! Et puis, je ne veux pas qu'ils me voient comme ça, ils vont juste s'inquiéter pour rien, et je vais gâcher leur soirée ! Ne leur dis rien, s'il te plaît. C'est déjà ma faute si on est obligé de s'isoler pour composer alors je ne vais pas en plus leur voler leur amusement.

Freddie ouvre la bouche pour lancer une répartie cinglante avant de se raviser. La pression de sa main sur mon poignet diminue.

— C'est d'accord, je ne leur dirai rien ce soir, mais à la seule condition de te ramener à la maison et que tu me laisses t'aider.

Un instant, je me fige. Ai-je suffisamment confiance en lui pour le laisser s'occuper de moi dans un moment pareil ? La drogue ne va sans doute pas tarder à faire effet, d'ailleurs, mon esprit commence déjà à s'engourdir : mes pensées sont comme des papillons que je ne parviens plus à attraper. Et puis, je ne connais pas Yannis. Je ne comprends plus où je dois aller.

Peut-être que je devrais lui dire d'aller chercher Alice, peut-être que je devrais courir vers Mike, à moins que ça ne soit Luke ? Peut-être que je devrais l'embrasser, un ami si beau ne devrait pas être aussi insaisissable. Je secoue la tête pour reprendre mes esprits. Quand ai-je commencé à vouloir embrasser Freddie ? Je m'étais promis de tout tenter pour l'oublier ! Un garçon me traite avec gentillesse et ça y est, mon âme veut tomber dans la sienne, à moins qu'elle ne soit déjà tombée dedans lorsque nous composions, sous les étoiles ? Peut-être que la drogue commence à agir et que je perds les pédales, comme une fleur dont les pétales tombent, tombent, jusqu'à ne plus pouvoir ?

Je scrute un moment son visage, à la recherche du moindre signe de méfiance, mouvement de recul ou même pitié, mais non, ses yeux vert et or brillent simplement comme deux étoiles teintées de la lueur terrifiante de l'inquiétude. J'avale péniblement ma salive dans l'espoir d'humidifier ma gorge sèche.

— Je crois que ça commence à agir, murmuré-je les yeux plongés dans les siens, ou du moins dans la brume qu'est soudainement devenu son visage. Je ne me sens pas très bien.

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Bonsoir ! Comment allez-vous ? :)

Merci d'avoir lu ce chapitre ! Que pensez-vous de tout cela ? Cette fois, Emmy a (presque) fait face à ses sentiments pour Freddie, si on oublie le fait qu'elle s'est promis de l'oublier. Pourquoi, à votre avis ?

D'ailleurs on revoit aussi Ludovic dans ce chapitre ! Que pensez-vous de ces retrouvailles et de ce qu'il a raconté ? Alice va être ravie d'avoir autant de ragots à se mettre sous la dent !

Et puis, il y a aussi Yannis, que vous avez pu apercevoir brièvement via les yeux d'Emmy. Qui est-il, à votre avis ? Et surtout, d'après vous, qui est-il pour Freddie ?

Enfin, parlons de la fin ! Ça ne s'annonce pas très bien pour Emmy... Comment voyez-vous la suite ?

Le prochain chapitre est (officiellement) du point de vue de Freddie. J'espère qu'il vous plaira car j'ai vraiment adoré l'écrire ! Vous en apprendrez plus sur... beaucoup d'aspects le concernant 😏
J'ai hâte que vous le lisiez et d'avoir vos retours !

On se retrouve vendredi prochain pour le chapitre suivant ! N'hésitez pas à me laisser un commentaire et à me donner votre avis, je vous réponds toujours avec plaisir ❤️

Prenez bien soin de vous ! ❤️

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