Dans un grognement ensommeillé, Torrie répondit aux coups tambourinés contre la porte de sa chaumière mais qui lui semblaient surtout être cognés directement contre l'intérieur de son crâne. Peut-être n'aurait-elle pas dû boire seule la bouteille de liqueur qu'elle avait initialement compté partager avec ses anciens camarades,cependant, elle n'aurait pas gaspillé une bonne bouteille et,surtout, elle n'avait pas su quelle réaction adopter après le départ de ses compagnons, face à l'ampleur de la déception qu'ils lui avaient manifesté, et, comme à son habitude, elle n'avait pas fait les choses à moitié mais avec tous les excès dont la vie offrait la possibilité.
Au moins, elle se réveillait seule, sans personne à ses côtés, même si ce constat l'attristait légèrement. Certainement était-ce parmi ce qui lui manquait le plus depuis qu'elle se faisait passer pour un homme pour se cacher : passer du temps en agréable compagnie.
Des appels se mêlèrent aux coups frappés contre sa porte, résonnant douloureusement dans son crâne, en la ramenant au présent.
A travers les brumes de l'alcool qui ne s'étaient pas encore pleinement estompées durant ses quelques heures de sommeil, la jeune femme crut reconnaître la voix de l'un de ses collègues avec qui elle travaillait sur le petit port de Bourg-Humide mais dont sa mémoire refusait de redonner le nom, partiellement paralysée parles effets de son abus de liqueur. Ce qu'il lui disait à travers le battant clos lui provenait sous forme d'un bourdonnement beaucoup trop fort qui se fracassait violemment contre ses tympans. Evidemment, dans de telles conditions, elle ne comprenait pas le moindre de ses propos cependant, elle n'en avait pas besoin pour deviner ce qu'il lui disait : il venait la chercher car cela faisait des heures qu'ils l'attendaient sur les quais et qu'ils avaient besoin d'elle, qu'elle fasse son travail.
Ce n'était pas la première fois que ce genre d'incidents se produisait depuis qu'elle s'était établi dans le village et tous ses collègues savaient qu'il était rare, pour ne pas dire impossible, de la voir au port avant le milieu de la matinée. Les autres ouvriers portuaires s'en agaçaient de plus en plus mais Torrie s'en moquait totalement. Elle refusait de laisser le soucis de ce qu'on pensait d'elle ou les limites sociétales la freiner ou l'empêcher de vivre comme elle l'entendait, de faire ce qu'elle voulait lorsqu'elle le voulait. La contrariété de collègues causée par son comportement glissait sur elle sans la troubler. De toute manière, elle ne ressentait aucun attachement pour son travail sur les quais, pour ses collègues, pour son habitation ou pour Bourg-Humide, ne créant jamais ce genre de liens qui auraient pu la retenir.
N'accordant donc aucune importance à la véhémence et aux réclamations de plus en plus agacées de son camarade de quai, elle tâtonna autour d'elle à la recherche de son oreiller. Ses doigts se refermèrent sur quelque chose qu'elle se plaqua sur le visage pour s'isoler, quelque chose qui s'avéra ne pas être son oreiller mais l'un de ses lourds lainages, dont elle se contenta, en grommelant des propos difficilement compréhensibles qui signifiaient à son collègue qu'il pouvait aller se faire foutre.
Ce genre de réactions était également habituel chez la jeune femme mais, cette fois, son collègue refusait de faire une fois de plus preuve d'indulgence et de cautionner indirectement une telle attitude.
Donnant un coup plus fort que les précédents contre la porte, faisant grogner Torrie, il l'avertit que, si elle ne réagissait pas davantage dans les prochaines minutes, il entrerait sans sa permission pour la traîner sur les quais où elle aurait dû être depuis déjà des heures.
A cette menace, la jeune femme se réveilla totalement et les dernières vapeurs d'alcool disparurent de son esprit où elles stagnaient, subitement alerte.
Actuellement, elle gisait en travers de l'un de ses fauteuils en roseaux tressés, à moitié au sol, une jambe pendant par-dessus l'accoudoir et son vêtement en laine sur le visage. Le haut était probablement ce qui la recouvrait le plus puisqu'elle ne portait qu'une tunique courte à moitié retroussée sur ses cuisses dénudées et dont le laçage défait exposait largement sa poitrine opulente. Avec une telle allure, elle n'aurait pu camoufler sa féminité or, se faire passer pour un homme était la seule chose qui garantissait un minimum sa sécurité. Si on découvrait qu'elle était une femme, on aurait pu remonter jusqu'à sa véritable identité ou, en tout cas, comprendre qu'elle était une fugitive cherchant à fuir les autorités.
Se redressant vivement et bondissant sur ses pieds, se provoquant à elle-même un étourdissement qui brouilla tout autour d'elle et une nausée et elle se précipita contre la porte, la bloquant et la refermant alors que son collègue commençait à l'ouvrir.
Plaquée contre le battant, elle annonça à travers, le timbre heureusement rendu rauque par la nuit alcoolisée qu'elle venait de passer pouvant passer pour masculine :
« C'est bon, j'arrive. Laisse-moi me préparer et je suis là d'ici quelques minutes.
- Y a intérêt. »
Grogna l'homme en frappant un dernier coup contre la porte pour appuyer son exigence puis Torrie l'entendit s'éloigner à travers les roseaux.
La jeune femme s'adossa lourdement contre le battant le long duquel elle se laissa glisser, les mains sur le front.
Après le léger affolement qui l'avait tirée de sa torpeur chargée de vapeurs d'alcool et de manque de sommeil, son crâne pesait à nouveau très lourd. Par ailleurs, elle n'avait aucune envie de gaspiller le peu d'énergie qu'elle sentait gaspiller dans son corps pour aller remonter des filets de pêche dans l'humidité des quais.Elle qui avait toujours refusé de se retrouver prisonnière d'une quelconque manière, y compris en ayant des responsabilités ou des comptes à rendre, elle devait obéir à des règles dictées par le travail qu'elle accomplissait qu'on venait lui rappeler jusque chez elle, alors qu'elle souhaitait seulement qu'on la laisse en paix, surtout après son entrevue avec ses anciens camarades la veille.
Sa situation à Bourg-Humide lui apparaissait soudainement pesante et contraignante, qui l'enfermait.
L'ironiela frappa soudainement. Elle n'aurait tout de même pas repousser sesanciens compagnons, les seuls qui lui avaient donné la sensationd'être à sa place, pour ne pas risquer de perdre sa précieuseliberté dans l'entreprise suicidaire de secourir Manolis pour, aufinal, se retrouver coincée dans sa routine sans grand intérêt àBourg Humide ? Il aurait pourtant semblé que c'était bien lecas.
Aumoins, lorsqu'elle s'emprisonnait elle-même avec les attaches derelations familiales, celles qui la liaient certainement aux autresDéchus, en suivant ces derniers, elle y trouvait des stimulations,ce qui lui arrivait était alors excitant, contrairement à cequ'elle vivait depuis quatre ans.
Enaccompagnant ses anciens camarades, elle se serait effectivementexposé au danger terrifiant, si effrayant qu'il la plongeait dans unaffolement hystérique lorsqu'elle y songeait, de se faire capturer,à l'instar de Manolis, mais elle aurait à nouveau eu le goût del'existence dépourvue de limite qu'elle avait connue durant lesannées aux côtés des Déchus. Peut-être était-elle en sécuritégrâce à cette situation mais elle ne dévorait plus intensément lavie comme elle s'était promis de toujours le faire.
Sans compterque sa liberté, qu'elle aurait possiblement conservé en sedétournant des Déchus, n'aurait probablement pas la même saveur sitous ses camarades se trouvaient captifs, en cellule quelque part àTikk'reth.
Ungrognement échappa à Torrie alors qu'elle voyait deux conceptionsde la liberté s'affronter dans son esprit sans savoir laquelle étaitla plus juste. Sans compter que réfléchir au mieux à faire enpesant le pour et le contre n'était pas dans son fonctionnementnaturel, elle qui ne faisait ses choix que en fonction de ses envieset de la direction où elle la poussaient.
Actuellement,ses envies lui dictaient qu'elle en avait assez de moisir dans cesmarécages, à se faire rappeler à l'ordre par des idiots ignorants.Elle en avait également assez de se faire passer pour un homme.Depuis qu'elle était libre, elle avait toujours fièrement assuméce qu'elle était sans jamais s'en cacher et elle ne comptait paschanger car quelques petits ridicules rois avaient décidé de luiretirer le droit d'être qui elle était.
Detoute manière, elle savait en s'établissant à Bourg-Humide quecette situation n'était que temporaire, comme toutes lesprécédentes. Elle s'assurait toujours de ne rien avoir, de ne rienconstruire, qu'elle ne soit pas capable d'abandonner en quelquessecondes sans se retourner.
Neperdant pas de temps à présent que sa décision était prise,n'attendant même pas que les derniers effets de l'alcool sedissipent, n'ayant nullement besoin d'être sous une quelconqueinfluence extérieure pour agir de façon déraisonné, irréfléchieet excessive, elle se releva en écartant d'un coup de pied labouteille de liqueur vidée qui venait contre ses jambes en roulant.
Délaissantles vêtements possiblement peu propres gisant au sol qu'elle avaitretirés la veille alors qu'elle était complètement ivre, elle ensortit de l'un de ses coffre pour se vêtir d'un pantalon moulant, debottes de marche solides, d'un haut moulant prune sans manche et aucol montant qui mettait sa poitrine opulente en valeur, par-dessuslequel elle passa un épais lainage pour se protéger de l'humiditédes marais mais, aujourd'hui, elle ne chercha pas à camoufler sesattributs féminins comme elle avait pris coutume de le faire avecdes habits amples et en aplatissant sa poitrine. Malgré l'épaisseurde son lainage, celle-ci demeurait parfaitement visible.
Secoiffant rapidement, elle réorganisa quelque peu ses mècheslégèrement désordonnées, passant la main sur le côté rasé deson crâne, puis elle y enfonça un bonnet, également de laine,écrue. Sa large mèche à gauche s'en échappait.
Enrevanche, les gants en cuir foncé qu'elle enfila n'étaient pas pourse protéger du froid humide qui sévissait dans la région mais pourlimiter ses pouvoirs. En général, elle les contrôlait suffisammentbien pour éviter tout incident mais elle préférait être certained ene pas risquer de provoquer d'accident et il s'agissait égalementd'une habitude qu'elle avait adoptée au cours des années. Elleavait d'ailleurs toute une collection de gants, qu'elle emporta dansun sac de voyage dans lequel elle enfouit également des couvertures,des vivres, des vêtements de rechange et du matériel de voyage. Unepartie de sa philosophie de vie étant de se laisser porter par levent sans réfléchir à une destination précise, elle ne possédaitni carte ni boussole.
Pourterminer, elle passa ses deux fidèles dagues ouvragées à saceinture, entrecroisées dans son dos.
Enfinprête, son sac sur l'épaule, elle quitta son habitation, légèrementà l'écart du reste du village. Ne s'éloignant pas, toujours sur lepalier, elle observa un instant sa masure puis elle retira son gantgauche.
Ellene comptait pas revenir, mettant un terme à cette période de sa viecomme aux précédentes, et, pour marquer cette page qui se tournait,elle préférait la détruire pour s'assurer de ne pas revenir enarrière. Sans compter qu'il lui semblait plus prudent de laisser lemoins de traces possible exploitables derrière elle, restant unefugitive.
Avecun peu de concentration et de volonté, sa paume devint incandescentesans la brûler, elle ne percevait qu'une chaleur douce courir surson épiderme. Sans marquer la moindre hésitation, elle posa la maincontre la paroi de sa chaumière. A cause de l'humidité ambiante, lefeu ne prit pas immédiatement mais les roseaux séchésreprésentaient un excellent combustible, surtout face à un feu quiétait de nature surnaturelle, et les flammes ne tardèrent pas à sepropager sur la modeste habitation, la dévorant. Torrie n'en éprouvaaucune peine ni aucun regret.
En quelques minutes, le brasiers'éleva dans les marécages, crevant la brume, parfaitement visibledepuis le reste du village.
Lescendres voletèrent, soulevées par l'air chaud du feu, entourantTorrie d'un léger nuage grisâtre. La forte humidité ambianteempêchait les flammes de se propager et les cendres terminaient pars'éteindre dans les étendues d'eau stagnantes ou dans la tourbe.
Despas de course alourdis par la boue se précipitèrent dans sadirection. Alertée, Torrie se retourna vivement juste avant que desmains ne la saisissent aux épaules pour l'éloigner des flammes enla tirant brutalement à l'écart.
Surprispar son mouvement soudain, son collègue, certainement initialementrevenu pour la sermonner sur son retard qui se creusait mais affoléà la vue du feu, chuta en arrière dans la boue. Son regard paniqués'écarquilla encore davantage lorsqu'il avisa la poitrine généreusede Torrie et le calme qu'elle affichait alors qu'elle se tenait justeà côté des flammes.
Complètementhébété, il balbutia :
« T...Torrin...tu...
En fait, c'est Torrie, retiens-le, sourit la jeune femme en se penchant vers son interlocuteur. C'est pas la peine de m'attendre pour bosser aujourd'hui.
Là-dessus,Torrie se détourna avec un sourire ironique, son sac de voyage surl'épaule, en allant pour prendre la route.
Derrière elle,l'homme se redressa, prêt à se relever, ne comptant pas laisserTorrie partir avec si peu d'explications mais la jeune femme seretourna à nouveau dans un mouvement brusque et imprévisible, quile déstabilisa en le rejetant à terre.
Renforçantl'aura de menace qui l'auréolait subitement, elle fit jaillir uneflamme dans paume gauche, qui s'éteignit en des dizainesd'étincelles à quelques centimètres du visage de l'homme. Cedernier bascula en arrière dans un mouvement de recul désordonné,complètement désordonné.
Satisfaitde son effet, Torrie conseilla avec toujours le même sourire :
Et n'essayez pas de me suivre, ça se terminerait mal pour vous. Tant que j'y suis, quelqu'un a vu mes amis partir hier ? Ils sont allés par où ? (l'homme dressa un doigt tremblant en direction du nord-est). Par là, ça fait le Massif des Eaux Secrètes mais je pense pas qu'ils se soient farci la traversée des montagnes... Le chemin le plus court devrait amener à Bourg-sur-Broliadd... Parfait !
Tu...tu qu'est-ce que tu es ? Bégaya l'homme.
Je suis une Déchue. En moi coule le sang des anciens peuples. Mon allégeance ne va qu'à moi-même et ma loyauté dépend du prix qu'on offre. »
Réponditfièrement Torrie en reprenant la devise créée il y avait desannées avec ses anciens camarades, renouant avec cette période desa vie qu'elle avait pourtant repoussé la veille, et elle la ponctuad'une nouvelle gerbe de flammes bleutées entre ses doigts qui achevade terrifier l'homme, qui n'aurait pas pu se relever sur ses jambestremblantes si il l'avait voulu. Le sourire de la jeune femmes'élargit alors qu'elle savourait son effet puis elle réajustanonchalamment son sas sur son épaule et elle s'éloigna à traversles roseaux et les bancs de brume qui s'enroulaient autour de seschevilles sans se retourner. A peine ralentit-elle légèrement lepas pour ré-enfiler son gant gauche.
Lachaleur du brasier qu'elle avait allumé avec son habitationl'accompagna sur plusieurs mètres, irradiant dans son dos.
Acause de l'environnement particulier des marécages, elle ne repérapas de traces du passage de ses anciens camarades, les roseaux luicamouflaient d'éventuelles empreintes de pas dans la tourbe, qui neconservait que peu les traces, lissée par l'eau dont la brumestagnante était chargée. De toute manière, Torrie ne possédaitaucun talent ni connaissance particulier dans le domaine du pistageou de la traque. Du temps des Déchus, à leur grande époque, ellelaissait ce genre de tâche à Lysange, Ysandre ou Manolis. Suivre etremonter une piste n'était pas dans son caractère, elle qui ne sefiait qu'à l'instinct et à ses pulsions pour dicter ses pas.
Actuellement,elle ne pouvait cependant compter que sur elle-même pour remonter lapiste de ses compagnons.
Heureusement,elle avait la chance d'avoir une bonne mémoire, parfois à sesdépends, et les années qu'elle avait passé à sillonner Thamarètheen tous sens, en découvrant chaque recoin avec une curiositéinsatiable, lui avait permis d'apprendre à localiser chaque endroitet à le situer par rapport aux autres. C'était comme lorsqu'ellevivait dans la rue et que savoir s'orienter dans les méandres deZélénith rimait avec survivre, l'horizon avait simplement étérepoussé pour englober tout Thamarèthe. Cette époque lui semblaittellement lointaine qu'elle paraissait presque remonter à une autrevie, comme si on le lui avait raconté et que quelqu'un d'autrel'avait vécu.
Grâceà cela, elle avait déterminé que ses compagnons s'étaient dirigévers Bourg-sur-Broliadd. Ses compagnons avaient certainement dûvouloir éviter le terrain difficile du Massif des Eaux Secrètes,surtout après la traversée des marais, et le chemin le plus bref etrapide pour rejoindre Tikk'reth depuis la région des lacs Iluosogpassait par Bourg-sur-Broliadd et par le passage que la villeabritait.
Lemieux aurait été que Torrie rattrape ses anciens camarades avantqu'ils n'atteignirent la capitale de Névinda, ou les retrouveraurait été beaucoup plus difficile à cause de la taille de la citémais la jeune femme doutait d'y réussir. Partis la veille deBourg-Humide, ses anciens compagnons avaient plusieurs heuresd'avance sur elle, surtout qu'ils ne s'étaient probablement paslevés à une heure aussi avancée de la mâtinée qu'elle, même siils s'étaient arrêté pour la nuit. Sans compter qu'aucun d'entrene devait être alourdi par les séquelle d'une trop longue nuit tropalcoolisée, contrairement à Torrie.
Leseffets de son ivresse de la veille s'étaient estompé avecl'adrénaline et la réaction dont elle avait fait preuve face à soncollègue mais, à présent que tout cela retombait, sa soiréeexcessive se rappelait à elle ainsi que le fait qu'elle n'avait rienavalé à part la bouteille de liqueur de la veille. Il allaitfalloir qu'elle se ménage quelques pauses dont une prochainement, sielle souhaitait tenir les quelques jours de voyage qui la séparaientde Bourg-sur-Broliadd, quitte à laisser l'écart avec ses ancienscamarades se creuser davantage. L'important était de retrouver sescompagnons avant qu'ils ne se lancent dans leur tentative suicidairede secourir Manolis sans elle.
Poursuivreun objectif aussi précis, avec une direction très définie et deséchéances, comme présentement, lui déplaisait tellement, elle quien avait horreur. C'était d'ailleurs ce qu'elle supportait le moinsdans l'existence de mercenaire qu'elle avait menée avec les Déchusmais, heureusement, tous les autres aspects compensaient cesobligations pénibles, surtout alors que Abélianne s'en étaittoujours chargé avec Manolis, lui épargnant d'avoir à s'enpréoccuper pour qu'elle n'ait qu'à se laisser porter, comme ellel'appréciait tant, cependant, aujourd'hui, elle n'avait pas le choixet se retrouvait forcée à faire avec.
Lapause qu'elle effectua quelques heures après son départ, le tempsde mettre suffisamment de distance entre elle e Bourg-Humide, pours'assurer qu'aucun éventuel poursuivant ne risquait de la rattraper– même si elle avait terrorisé son ancien collègue au pointqu'il lui obéisse, l'appât du gain attisé par la prime promisepour la capture des Déchus aurait probablement poussé certainsvillageois à tenter leur chance – l'aida à se sentir plus assuréedans son propre corps et à effacer les derniers effets de l'alcool.En revanche, elle ne contribua pas à améliorer son humeur et sonsentiment d'agacement quant à la situation, à l'inverse de sapremière nuit sur la route de Bourg-sur-Broliadd.
Dormir àl'extérieur avec pour seule limite la perte de son regard et le cielétoilé pour veiller sur elle était pour elle la parfaite liberté,encore embellie par le fait de dormir chaque nuit dans un lieudifférent. C'était pour cela qu'elle ne restait jamais bienlongtemps au même endroit. Son installation à Bourg-Humide n'avaitduré que quelques semaines.
Sesnuits fort appréciables égayèrent son trajet alors que les roseauxdes marais de Nohamme cédaient peu à peu la place à des arbres deplus en plus grands et resserrés et que la tourbe disparaissait auprofit d'un humus foncé et ordorant. Si il y avait toujours unecertaine humidité sous le couvert des arbres, ce n'était pas aupoint de former des bancs de brume stagnante.
Lafrontière avec Névinda se rapprochait et Bourg-sur-Broliaddégalement.
Enrevanche, elle ne repéra aucune trace qui lui aurait confirmé qu'ilen était de même pour ses anciens camarades, qui devaientcertainement encore la distancer. Du moins, Torrie espérait qu'ilsla distançaient et non qu'elle s'était fourvoyé en évaluant lechemin qu'ils avaient emprunté. Après tout, ce n'était pas commesi elle leur était liée au point de pouvoir parfaitement devinerleurs déplacements ou interpréter leurs pensées à distance. Illui paraissait cependant trop tard pour changer de direction, surtoutsur un doute, et elle atteignit Bourg-sur-Broliadd après quelquesjours de marche en fin d'après-midi.
Levillage semblait en effervescence, ce qui étonna Torrie car elles'attendait à trouver un bourg paisible, compte tenu de sa taille etde son emplacement. En débouchant sur la place principale, elle ydécouvrit des stands encore dressés et des restes de guirlandes delampions, qui pendaient le long des murs ou gisaient au sol. Une fêtes'était déroulé dans le village tout récemment, peut-être mêmela veille. Torrie regrettait de ne pas être arrivée plus tôt, elleaurait aimé se joindre aux célébrations. Elle aimait s'amuser etparticiper à des festivités, ce qui manquait grandement àBourg-Humide, les habitants bourrus des marécages ne perdant pasleur temps avec ce genre de distractions futiles. Se joindre à lafête de Bourg-sur-Broliadd lui aurait donc vraiment plu.
Alorsqu'elle observait le village qui s'agitait autour d'elle, un hommes'arrêta non loin d'elle et l'invectiva en lançant :
« Tiens,encore des voyageurs !
De quoi ? Rebondit Torrie, voyant dans ces propos une possible piste sur ses compagnons.
Et bien, des étrangers étaient là hier pour la fête. On est pas loin de la frontière, y a parfois du passage, mais, là, ça fait beaucoup.
Ces étrangers, est-ce qu'il y avait un grand type encapuchonné, un petit gars aux allures de noble, un autre avec le dos déformé, une femme brune très belle et une autre très fine ? Bondit Torrie.
Oui, c'est plus ou moins ça. J'espère qu'ils vont bien...avec ce qu'il s'est passé hier...
Il s'est passé quoi, hier ? »
DemandaTorrie, fébrile d'avoir enfin la confirmation qu'elle se trouvaitbien sur la piste de ses anciens camarades. Face à elle, l'hommeparut à le fois inquiet et gêné puis il rapporta l'incident de laveille qui avait bouleversé les célébrations.
Lajeune femme demeura ébahie d'apprendre que quelqu'un avait réussi àblesser Lysange et une colère froide monta dans sa poitrine àl'encontre du coupable. Elle aurait bien aimé se chargerpersonnellement de son cas mais elle n'en avait pas le temps,préférant se concentrer sur la piste de ses compagnons. Ellelaissait les villageois s'occuper de la sentence de l'agresseur,surtout qu'ils semblaient suffisamment furieux pour le lui fairegrandement payer.
Lessourcils froncés, surprise que ses camarades se soient dirigé versSémoth, elle se laissa guider jusqu'au passage, abrité dans unpetit cabanon de planches. Avant même de le voir, Torrie éprouva unprofond malaise qui comprima sa poitrine en rendant sa respirationdifficile, menaçant de la faire défaillir. Elle l'avait ressentie àplusieurs reprises, il y avait des années, lorsqu'elle avait parfoiseu recours aux passages. Certainement était-ce en partie l'une desraisons pour lesquelles elle évitait généralement ces passages, laprincipale étant qu'elle aimait voyager en effectuant sesdéplacements à pieds pour visiter Thamarèthe et continuer à endécouvrir chaque recoin, même les plus perdus, cependant,actuellement, elle se devait de s'obliger à faire le plus vitepossible pour rattraper ses compagnons, surtout si Lysange étaitblessée.
Compréhensif envers ce qu'ils croyaient deviner de lasituation, les villageois lui permirent d'utiliser gracieusement lepassage et elle réapparut dans une haute salle dans le palais dugouverneur de Sémoth.
Troislames se pointèrent immédiatement sur Torrie.
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