Chapitre CXVIII : Les Myrmidons
Comme l'avait supposé Enyo, avant même de recevoir sa lettre et de connaître l'emplacement où était retenu Gaïus, les assaillants avaient décidé d'envoyer une équipe infiltrer discrètement la villa par l'étage. À eux reviendrait la mission d'exfiltrer les otages. D'exfiltrer Gaïus. Quintus se trouvait enfermé dans une petite pièce aveugle du rez-de-chaussée, Gaïus était gardé à l'étage. Il ne pouvait diviser leur force. Et une fois libéré, Gaïus devaient être protégé. L'enfant devint le seul et unique objectif de la petite équipe composée d'Aeshma, de Germanus, de Marcia et de Galini.
Seuls un balcon et une terrasse offraient une possibilité de s'introduire dans la villa à la dérobée. Le balcon courait le long de la façade sud. Il desservait les appartements que Julia réservaient à Gaïa quand la jeune femme lui rendait visite et la chambre où avait été logée Aeshma lors de son séjour au Grand Domaine. La terrasse surplombait le quartier dédié aux bains et aux salles de soins. À l'est, au plus près de la rivière qui alimentait les bains via des canalisations en terre cuite.
Les gladiateurs rampèrent derrière des bouquets de lauriers, ils observèrent l'activité qui régnait à l'étage. De la lumière filtrait derrière les volets fermés de la chambre d'Aeshma, des soldats faisaient les cent pas sur le balcon, d'autres semblaient en faction devant une porte.
— Le fils de la domina se trouve ici, murmura Aeshma en désignant la porte au travers de laquelle aucune lampe ne brillait.
— Celle de gauche, exactement comme nous l'a écrit Enyo, répondit Marcia. Il y a des gardes en faction devant la porte fenêtre, les autres surveillent juste les accès.
— On ne peut pas rentrer par-là, Aeshma, observa Germanus. On se fera repérer et si le petit dominus est bien enfermé ici, les soldats n'abandonneront pas leur poste, même si l'alerte est donnée.
— Oui, je sais. Marcia, tu en penses quoi ?
— Je peux tirer, mais la rambarde constitue une bonne protection. S'ils se planquent derrière, je ne pourrais plus les atteindre et surtout je ne pourrais pas les empêcher de rentrer dans la pièce où ils retiennent Gaïus.
— La terrasse alors ? demanda Germanus.
— Mmm, approuva Aeshma.
— Il y a juste un petit muret d'à peine deux pieds de haut, dit Marcia. Ça n'offre une protection que si on se couche derrière et je peux descendre un type qui se tient à genoux sans problème.
— Tu y verras assez clair ?
— Oui.
— Quand on escaladera le mur, notre vie ne dépendra que de toi.
— Tu n'as pas confiance ?
— Si, je veux juste que tu ne l'oublies pas.
— Je n'oublierai pas.
— Allons-y alors.
Galini était toujours aussi impressionnée par la relation qu'entretenaient Aeshma et Marcia. Sa camarade respectait profondément la meliora, mais parfois, Marcia se permettait des gestes ou des paroles qui démontraient une assurance et une confiance absolue. Pas aveugle, simplement absolue. Marcia savait qu'elle ne risquait rien, elle savait surtout, exactement où se situaient les frontières de l'inacceptable face à Aeshma. La Parthe intimidait bien trop Galini pour qu'elle se fût permise de la gifler ou de lui reprocher de ne pas lui faire confiance. Avec Marcia ou Caïus, Galini eut osé, mais avec Aeshma ? Ou Atalante ? Jamais. Quant à Astarté, elle ne l'envisageait même pas.
— Gal, tu viens ? l'appela Marcia à voix basse.
— J'arrive, répondit la jeune fille
Galini avait toujours appartenu aux classes inférieures. Même quand elle était esclave dans une grande propriété agricole, elle faisait partie des moins que rien, une esclave d'esclaves. Une sous-esclave. Au ludus, elle avait été novice, une petite apprentie écrasée par le mépris hautain d'Astarté, l'indifférence plus ou moins prononcée des autres. Atalante, Lucanus et Sabina avaient été les seuls meliores à faire attention à elle, même si Aeshma se montrait attentive et attentionnée quand elle devait l'entraîner. Devenue gladiatrice, elle s'était retrouvée coincée entre les anciens et les novices. Le ludus possédait une hiérarchie dont Galini n'avait jamais réussi à s'affranchir. Seuls Caïus et Marcia échappaient à ce monde rigide et contraignant. Caïus, pourtant plus âgée qu'elle, s'était toujours montré très respectueux et attentionné. Galini avait tout d'abord pensé qu'il se montrait gentil parce qu'il espérait des compensations en échange. Ister avait exigé des compensations, Galini les lui avait accordées parce qu'elle s'y était sentie obligée et parce qu'elle aussi avait été séduite par sa beauté et son allant. Mais Caïus n'avait jamais rien demandé, jamais rien exigé. Tout comme Marcia. Tous les deux étaient auctoratus, mais aucun des deux n'avait jamais usé de ce statut pour s'imposer ou se faire respecter par l'esclave de naissance qu'elle était. Avec eux, elle avait vécu une relation exempte de rapport de force ou de hiérarchie. Leurs exploits de gladiateurs, leurs réussites sur le sable ou l'estime que leur portaient Téos, les doctors ou les meliores n'avaient jamais orienté d'une manière ou d'une autre leurs relations. Durant tout leur noviciat, ils s'étaient soutenus, ils s'étaient entre-aidés et jamais ils n'avaient profité les uns des autres. Leur accession au statut de gladiateur n'avait pas changé cela. Caïus et Galini étaient rentrés sur le sable avant Marcia, mais ils étaient restés aussi proches et unis. Les filles passaient plus de temps ensemble, Caïus s'était rapproché de Gallus, les deux gladiateurs avaient sympathisé et le gentil Gallus s'était intégré dans leur groupe. Il intimidait Galini. Mais avec Marcia et Caïus, elle traitait d'égal à égal. Elle adorait Astarté, mais elle ne pourrait jamais entretenir avec elle les rapports qu'elle entretenait avec Caïus et Marcia. Ses deux camarades quitteraient un jour le ludus. Galini se retrouverait seule, Astarté ne serait plus là pour la guider. Elle rejoindrait peut-être le premier palus comme Aeshma le lui avait prédit, mais elle ne retrouverait jamais la complicité qu'elle partageait avec les deux auctoratus. Marcia était exceptionnelle, Caïus ne l'était pas, ce qui ne changeait pas le fait que personne ne les remplacerait jamais.
Les quatre gladiateurs contournèrent la maison par l'angle sud-est. Une fois sur le toit, ils avanceraient en binôme. Aeshma serait appairée avec Germanus, Marcia avec Galini. Marcia connaissait très bien la villa et Aeshma espérait s'en rappeler assez pour s'orienter sans hésiter. Germanus était léger et agile, Galini protégerait Marcia et les deux jeunes filles constitueraient une bonne équipe.
Galini regrettait d'être séparée d'Astarté, mais la mission qui lui avait échu comptait plus encore à ses yeux que de se battre aux côtés de son mentor. Une mission de confiance, appairée à Marcia. Astarté lui avait tapoté la joue avant qu'elles se séparassent, cela avait grandement contribué à ce que la jeune gladiatrice ne regrettât rien.
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Les meliores, avant le départ des thraces, avaient anticipé une attaque frontale en deux points, ils s'étaient constitués en deux groupes qui investiraient la villa dès que Enyo et ses camarades leur auraient ouvert les portes. L'arrivée massive des soldats qu'ils estimaient à une vingtaine, rendaient cette option stratégique dangereuse, mais c'était celle qui avait été convenue avant le départ des thraces. Personne n'avait osé faire part de ses inquiétudes devant Aeshma si Enyo s'en tenait aux instructions. Aeshma n'était pas stupide, mais elle ne pouvait rien y changer. Elle n'avait aucun moyen de contacter sa camarade. Enyo ne pouvait pas lui demander conseil, un avis ou obtenir auprès d'elle, comme le faisait souvent la jeune Sarmate, un assentiment, une approbation ou une confirmation de ce qu'elle pensait juste. La jeune gladiatrice était seule avec ses camarades. Elle devrait s'affranchir de l'opinion de sa meliora. Elle avait intérêt à montrer qu'elle pouvait improviser et prendre ses propres décisions. Si elle suivait la stratégie arrêtée précédemment, les gladiateurs pourraient toujours choisir de n'entrer que par une seule brèche, mais ils risquaient de sacrifier inutilement ceux qui auraient ouvert la deuxième.
Tant pis, mieux valait perdre un ou deux gladiateurs qu'en perdre huit ou douze.
En l'absence de Marcia, Dacia avait reformé son triangle de bestiaire. Ajax s'était appairé à Boudicca qui partageait son armatura, Atalante à Caïus, Sabina à Astarté, les prétoriens formaient un deuxième triangle, les bergers un troisième, Tidutanus s'était joint à ces derniers. Ils attendaient, allongés à la lisière de l'oliveraie. Soixante-dix pieds les séparaient des murs de la villa.
***
Enyo et Gallus se consultèrent du regard. Ils avaient récupéré leurs armes dans l'écurie, préalablement cachées dans les mangeoires. Ishtar dansait toujours. Les gardes en faction à la porte avaient quitté leur poste pour profiter du spectacle. Ils se tenaient à une vingtaine de pieds en avant de la porte. Les deux gladiateurs les contournèrent doucement.
Trois barres à retirer. Ils s'attaquèrent d'abord à celle du bas. Ils la déposèrent doucement par terre. Enyo jeta un coup d'œil derrière son épaule. Les gardes bavaient toujours. À la deuxième.
— Eh ! s'écria tout à coup un garde, qu'est-ce que...
— Grouille, Gallus ! le pressa Enyo.
Les deux gladiateurs retirèrent rapidement la barre du milieu. Le garde marcha sur eux, il n'avait pas encore donné l'alerte.
— Gallus... souffla Enyo .
Elle abandonna le jeune gladiateur, il se débrouillerait tout seul pour retirer la dernière barre. Enyo dégaina ses deux glaives.
— Mais... commença le garde stupéfait de reconnaître la bergère.
Le reste de sa phrase mourut dans un cri d'agonie, les mains crispées sur son estomac. Le deuxième garde en faction se retourna brusquement. Trop tard, Enyo lui avait tranché la gorge. L'attaque avait été rapide et relativement discrète, mais elle avait suffi à attirer l'attention de deux serviteurs qui a leur tour attirèrent celles de plusieurs gardes. Enyo recula dans l'ombre. Gallus poussait sur ses bras de toutes ses forces. La barre, une poutre de bois longue de douze pieds, pesait sur ses épaules. Enyo jura, elle se précipita pour l'aider, déposa ses glaives sur le sol et s'attaqua la barre. Ils la soulevèrent dans un grand cri d'effort. Des gardes arrivaient derrière eux. D'un même élan, les deux gladiateurs passèrent la barre par-dessus leur tête et la jetèrent sur eux.
— Les portes ! cria Enyo, qui ne se souciait plus de passer inaperçue.
Ils tirèrent chacun un battant.
— On ouvre les portes ! s'alarma enfin un garde. Intrusion ! Intrusion !
Ishtar, Hanneh et Serena profitèrent de la confusion pour s'éclipser et trouver refuge dans la forge. Berival tendit un glaive et un couteau à la jeune gladiatrice. Elle coinça le pugio sous sa ceinture, suspendit le glaive à son cou et s'accroupit dans l'ombre auprès du forgeron. Ils attendraient le bon moment pour se lancer dans la bataille, le moment où ils ne risqueraient pas inutilement de se faire égorger. Méléna et Héllènis se reculèrent dans le corridor sombre.
— Ça ne marchera pas, se désespéra Méléna en voyant les gardes courir glaive au clair sur Enyo et Gallus.
— Ça marchera, la rassura Héllènis. Tu restes là ?
— Oui.
— Je vais retrouver les autres.
Les portes à peine entrouvertes, Gallus et Enyo se mirent à hurler :
— Combat ! Combat !
— Combat ! leur répondirent en cœur les gladiateurs en sautant sur leurs pieds.
Enyo n'avait pas démérité de la confiance de sa meliora : une seule brèche venait de s'ouvrir.
***
La rumeur monta. Des cris étouffés. L'arrêt soudain du tambour et du sistre. Silus ouvrit la porte sans frapper. Il traversa la pièce sans s'inquiéter d'Aulus Flavius et de ses coups de reins lents et vigoureux. Le procurateur ne possédait plus sa fringante jeunesse, mais il travaillait sa condition physique.
— Par tous les dieux, Silus ! s'écria-t-il sans cesser son activité. Tu pourrais frapper !
Le centurion ne répondit pas. Il ouvrit les battants de la fenêtre et sortit sur le balcon. Le bruit de la bataille lui parvint.
— On nous attaque, dit-il en revenant dans la chambre.
Aulus donna un dernier coup de rein. Si violent que la fille ne put l'amortir avec les bras. Sa tête frappa durement le mur. Le procurateur l'abandonna sans un regard.
— Julia Metella, cracha-t-il.
— Avec quels hommes ?
— Des prétoriens ou des miliciens, qu'en sais-je ? maugréa Aulus Flavius. Tu n'avais pas rappelé des soldats ?
— Si, dix-neuf.
— Pff, souffla Aulus avec mépris. On va écraser cette vermine. Si c'est possible, épargne Julia et Gaïa Metella, parce que je suis sûr que cette furie l'a accompagnée. Cette fois-ci, on s'en occupera nous-même et on s'en débarrassera une bonne fois pour toute.
— Je vais faire sonner le rappel des gardes du camp. En attendant, ne quittez pas vos gardes du corps.
— Tu ne crois quand même pas qu'elles vont vaincre ?!
— Les portes de la villa sont ouvertes, les combats ont lieu à l'intérieur des murs et je me méfie des sœurs Metella comme de la peste.
Le centurion donna des ordres. Aulus Flavius se rhabilla et quitta la pièce sans s'inquiéter de la fille qui gisait entravée et à moitié évanouie sur son lit.
De son sourire satisfait qu'il pensa lui être dédié.
***
Une flèche siffla, suivie d'un râle. Aeshma tira sur ses bras. Germanus bondissait déjà sur la terrasse. Un garde se précipita glaive levé. L'hoplomaque se jeta dans ses jambes. L'homme bascula en avant. Il battit des bras, Galini se hissait sur la terrasse, elle se laissa prestement retomber le long du mur, empoigna le garde par sa tunique et le tira par-dessus son épaule. Une flèche passa à un pied au-dessus de sa tête. Elle se ficha dans le dos du garde. Elle lui coupa le souffle et la tête du soldat se brisa sur une pierre.
Galini avait senti le souffle de l'empennage lui caresser le haut du crâne. Marcia avait voulu s'assurer que l'homme ne s'agripperait pas à elle, elle appréciait l'intention, elle connaissait les qualités d'archère de sa camarade, mais elle resta une seconde accrochée sans bouger. Le temps que les picotements qu'elle sentait dans ses bras disparussent. Sur la terrasse, Aeshma et Germanus achevaient les deux gardes qui restaient. Marcia passa son arc en travers des épaules et entreprit de rejoindre la terrasse. Galini lui tendit une main quand elle arriva en haut, Germanus attrapa l'autre et ensemble, ils soulevèrent la jeune fille dans les airs.
— Jolis tirs, Marcia, la félicita Germanus.
— Merci, souffla-t-elle.
— Allez, on se bouge, s'impatienta Aeshma.
***
Silus avait rejoint une petite terrasse qui surplombait la cour des communs pour évaluer la force de ses adversaire. Il voua aux crocs des trois têtes de Cerbère les chairs tendres des sœurs Metella et le crâne des gladiatrices.
Parce qu'elles étaient là. Il en compta six, reconnut les deux bergères. Huit. Il jura vulgairement. Repéra Astarté et la grande rétiaire. Il y avait des hommes aussi. Des légionnaires, mais pas que. Ces salopes avaient débauché des gladiateurs. Il en compta trois. Comment était-ce possible ? Téos. Ce sale rat les avait trahis ! Il ruminait sa fureur quand il prit conscience de deux faits.
D'abord, ses hommes flanchaient. Les gladiateurs se battaient avec l'opiniâtreté et la vaillance des Myrmidons. Il observa le champ de bataille avec plus d'attention et pensa à l'amazonachie telle qu'on la lui avait raconté et aux Dioscures. Les gladiateurs s'étaient appairés deux par deux, mais les filles et les couples mixtes gardaient entre eux une certaine cohésion de groupe que n'avait pas réussi à briser ses hommes. S'ils restaient à se battre dans la cour, ils se feraient aussi proprement massacrer que les Grecs l'avaient été face aux Amazones devant l'Empereur.
Ensuite, après les avoir vainement cherchées, il en arriva à la conclusion que ni Marcia Atilia ni la Gladiatrice Bleue ne se trouvaient parmi les gladiateurs qui se battaient dans la cour. Et si elles n'étaient pas là, c'était qu'elles étaient ailleurs.
L'attaque furieuse qui se déroulait à ses pieds servait de diversion. Une diversion efficace et ravageuse. Ces hommes tombaient comme des mouches. Si les renforts n'arriveraient pas, ces idiots se laisseraient déborder. Le cornu avait sonné depuis dix minutes, dans cinq minutes les hommes seraient arrivés, mais d'ici là, qui sait ce que Marcia et la Gladiatrice Bleue auraient fait.
Au moment, où Silus allait partir, il aperçut Julia. Cette traînée était toujours vivante ! Il blêmit de rage quand il la vit montée sur la jument rétive qui avait failli lui défoncer le crâne. Un arc à la main. Où avait elle appris à tirer à l'arc ? La jeune femme décrocha une flèche. Un homme tomba à terre, la cuisse percée. Que n'avait-il lui aussi un arc, ragea Silus. Il aurait abattu la monture et la cavalière avec le même plaisir.
— Repliez-vous ! hurla-t-il à ses hommes. Repliez-vous !
Deux ou trois hommes seulement l'entendirent. Silus prit appui sur la rambarde de la terrasse et sauta par dessus. Il atterrit durement sur le sol, roula sur une épaule et se redressa. Il assena un coup de poing sur la tempe de la fille qui se battait près de lui. Elle s'écroula sans un cri. Un garde s'apprêtait à la transpercer de son glaive, mais Silus l'attrapa rudement par le bras et lui hurla de se replier dans le jardin et de garder le corridor. L'homme lança un coup de pied sur la jeune gladiatrice évanouie et battit le rappel :
— Repli ! Repli !
— Bougez-vous, bande d'incapables ! cria Silus. Occupe-toi de ça, Fabius. Ils sont deux fois moins nombreux que nous et les renforts arrivent.
Le centurion se dirigea vers le corridor. Le procurateur voulait Gaïus. Il allait égorger ce morveux. Ce qui importait, c'était Aulus Flavius, ses relations et son or. Ce n'était pas le moment de fuir et de l'abandonner. Le procurateur avait beaucoup perdu avec les sœurs Metella, mais il était assez riche pour s'assurer une nouvelle vie, assez influent et retors pour conquérir de nouveaux territoires et se forger de nouveaux alliés. Silus n'allait pas l'abandonner maintenant. Pour partir où ? Pour faire quoi ?
Il se serait bien lancé dans la bataille. Contre Julia Metella. Il se reprocha de ne pas l'avoir déchirée jusqu'à l'os, de ne lui avoir crevé les entrailles quand il l'avait tenue à sa merci à Rome. Maintenant, c'était trop tard. Il ne risquait que de se prendre un coup d'épée et de tout perdre. Et pour quel plaisir ? Celui de tuer une esclave ? Elle n'en valait pas la peine.
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Julia avait retrouvé Bruna, aussi sauvage et impétueuse que la jument l'avait toujours été, aussi douce et docile à sa voix. Une mission qu'elle avait confiée à la jeune Ishtar avant que la jeune fille partît avec ses chèvres pour la villa :
— Dès que la bataille sera engagée, tu demanderas à Berival le forgeron de libérer les chevaux. Chasse-les simplement des écuries. Ils trouveront seuls la sortie.
— Pourquoi moi, domina ? avait timidement demandé Ishtar.
— Enyo aura autre chose à penser à ce moment-là.
— C'est vraiment important ?
— Oui. Si Gaïa et moi sommes montées, il nous sera bien plus aisé de vous protéger. Nous serons plus mobiles.
Ishtar était restée un moment la bouche ouverte.
— Qu'est-ce qu'il y a ? s'était inquiété Julia.
— Vous tirez à dos de cheval, domina ? Comme Marcia ?
— Je tirais à cheval bien avant qu'elle soit en âge de tenir un arc. Tu viens d'où Ishtar ?
— De Galilée.
— Nous sommes voisines, je suis née dans l'ancienne Décapole, à Gerasa. Je tire à dos de cheval depuis que j'ai huit ans.
— Oh...
La jeune fille n'en revenait pas qu'une domina sût tirer à cheval. Elle avait déjà eu du mal à croire toutes les histoires qui couraient sur Gaïa Metella. Julia lui paraissait plus noble, plus fragile. Elle se trompait peut être.
— Mais après, domina ?
— J'ai dressé tous ces chevaux, si je les appelle, il y en aura au moins un pour venir me voir.
— Vous dressez des chevaux ?!
— Oui, enfin, je ne les débourre pas, mais je m'en occupe ensuite.
— Oh...
Son estime déborda. Dans son esprit, Gaïa et Julia parvinrent soudain à une dimension héroïque. Les gladiateurs n'allaient pas se battre pour elles, ils allaient se battre avec elles. Elles étaient comme Marcia. Ishtar oublia que Marcia avait subi le rude entraînement des gladiateurs. Ishtar inclut Gaïa et Julia dans la familia et les apparenta à des vétéranes.
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Quand les gladiateurs s'étaient engouffrés avec la force d'un raz de marée dans la cour, Berival et Ishtar avaient enfin abandonné la sécurité de la forge. Deux ou trois gardes se figèrent de surprise quand ils se retrouvèrent face à la si gracieuse danseuse armée d'un glaive, les cheveux noués sur sa nuque, quand dans un cri sauvage, elle leur trancha les membres et leur déchira les chairs. Les autres oublièrent, trop de femmes les entouraient aussi violentes et aguerries que les meilleurs guerriers.
— Des Amazones, cria un soldat abasourdi. Je croyais que ça n'existait pas.
— Ce sont des gladiatrices, imbécile.
— Ce sont des femmes et on va les larder comme des gorets, cria un autre.
Ishtar avait prévenu Berival, le forgeron avait tout de suite compris.
— Il faut libérer Bruna, dit-il aussitôt.
— C'est qui ? demanda Ishtar en déviant une lance.
— La jument de la domina, répondit-il en plantant son glaive dans le ventre de l'homme qui avait attaqué Ishtar.
— Celle qui a éclaté le salaud ?
— Ouais. Fais gaffe à toi, petite fille.
Berival donna un coup d'épaule, il heurta un soldat, Ishtar lança le pommeau de son glaive dans la mâchoire du gars. Ses talons décolèrent et il se retrouva à terre la bouche en sang.
— Une élève d'Aeshma, hein ? apprécia Berival. Tu ne t'entraînes jamais avec Atalante ?
— Si, pourquoi ?
— C'est un plaisir d'être ton partenaire, Sara.
La jeune fille se fendit d'un sourire. Aeshma lui avait loué la probité et les qualités de guerrier du forgeron, Ishtar pouvait une fois encore vérifier qu'elle pouvait accorder sa confiance à sa meliora. Non seulement, il se battait bien et il était honnête, mais en plus, il était modeste et vraiment gentil.
— Allez, viens vite, ils vont avoir besoin de nous.
Dès que les chevaux eurent franchi les portes, Julia avait donné de la voix. Trois étaient venus, quatre, et elle avait reconnu Bruna. Elle avait serré la jument contre elle.
— Bruna, avait-elle soufflé.
Des chevaux piaffaient derrière. Elle fronça des sourcils.
— Gaïa ! Arrive par-là. Tempestas t'attend.
Elle n'avait pas attendu sa sœur, elle s'était accrochée à la crinière de sa jument et avant qu'un garde ne lui fût venu en aide, elle avait sauté sur le dos de l'animal.
— Yaaah ! Vas-y, ma belle !.
Elle distingua la carrure de Silus en train de reculer à l'abri du corridor, serra les genoux et encocha une flèche. Le centurion la vit bander son arc et se recula vivement. La flèche se brisa sur le montant de la porte. Julia lança Bruna.
— Domina ! cria Atalante.
Une mêlée furieuse mettait aux prises les prétoriens, Sabina et Astarté, Ajax et Boudicca, Enyo et Gallus à une dizaine de gardes. Julia arriva lancée et bouscula tout le monde. La grande rétiaire prit son élan.
L'aubaine était trop belle : Silus ressortait déjà. Gaïa s'arrêta de respirer. Elle encocha une flèche. Chercha un angle de tir.
— Astarté ! Astarté ! cria-t-elle.
La Dace l'entendit. Elle entra dans la garde de son adversaire et lui décrocha un coup de coude au visage. Bruna, affolée par les cris, tourna brusquement sur elle-même. Sa croupe balaya Gallus et Sura. La jument sentit une lame lui entailler le jarret, elle rua. Enyo s'écarta, l'homme contre qui elle se battait eut moins de chance, les sabots lui écrasèrent la cage thoracique. Il partit brusquement en arrière et emporta Sabina avec lui. Astarté attrapa Julia par sa ceinture et tira. La jeune femme bascula. Astarté referma ses bras sur elle et elles s'écrasèrent par terre. La Dace passait la main à Atalante.
La grande rétiaire se fraya un chemin à coup de pugio, plongea par-dessus les deux femmes à terre, roula sous Bruna et se redressa derrière, les armes tendues.
— Par tous les Dieux ! jura Silus.
La grande rétiaire lui avait planté son pugio dans la cuisse. Il leva son glaive. Sura l'avait vu, il était bien placé. Il se projeta sur le centurion. Atalante se releva, des soldats arrivaient au secours de leur chef. Un mur se dressa entre elle et le chien de garde du procurateur. Elle recula, s'adossa à Bruna. Publius surgit à ses côtés, il frappa la croupe de la jument du plat de la main et l'animal trotta plus loin. Celer vint se mettre en garde. La jument laissa le passage libre à Ajax, Boudicca et Sabina qui s'était débarrassé du type qui lui était tombé dessus. Ils firent front contre les soldats et isolèrent Astarté et Julia derrière le mur protecteur de leurs corps.
— Domina, vous n'avez rien ? s'inquiéta la jeune Dace.
— Non, merci, souffla Julia
— Vous savez que les arcs sont des armes de jet et pas des armes courtes ? plaisanta Astarté.
— Oui, désolée, mais je... balbutia Julia.
— Bah, vous avez foutu un gros bordel. C'est sympa aussi, sourit Astarté.
Julia ouvrit la bouche.
— Vous devriez vous choisir un garde du corps. Normalement, je suis au service de votre sœur, continua la Dace aux yeux dorés
— Ah, euh...
— Mais je vous aime bien aussi, sourit malicieusement Astarté.
Julia se demanda si elle ne rêvait pas. La gladiatrice était encore allongée sur elle et elle lui parlait à dix doigts de son visage. Ses yeux brillaient et un sourire amusé dansait sur ses lèvres. Elle était tellement... Julia passa une main sur la nuque de la gladiatrice, leva la tête et lui déposa un baiser doux, chaud et tendre sur les lèvres. Le sourire de la Dace s'élargit.
— Vous êtes une vraie guerrière, domina, lui dit Astarté avec une admiration non feinte.
Elle se releva et tendit une main à Julia pour l'aider à se remettre debout. La jeune femme se retrouva face à la gladiatrice. Toujours à la même distance. Une flèche passa entre elles et Astarté se recula vivement. Un homme gémit. La Dace aux yeux dorés effectua un quart de tour, posa la main sur l'homme et lui enfonça son glaive sous les côtes flottantes.
— Retournez sur votre cheval, domina !
Julia s'éloigna vers Gaïa
— Dacia ! l'appela Astarté.
La bestiaire qui surveillait les arrières du groupe se retourna.
— Escorte la domina et protège-la avec ton équipe.
— D'accord, acquiesça la gladiatrice. Celtine, arrive par-là !
Astarté remarqua l'absence de Britannia, mais elle ne s'y attarda pas. On compterait les morts plus tard.
Julia siffla et Bruna trotta vers elle. Dacia lui présenta ses mains jointes, Julia y posa son genou et remonta en selle.
— Merci, dit-elle à la jeune gladiatrice.
— Domina, on reste avec vous, mais ne piquez pas un galop sans nous prévenir. Marcia nous a toujours prévenues avant de foncer en avant et on l'a toujours suivie, sauf le jour où elle a cru pouvoir se passer de nous et qu'elle a failli mourir sous les crocs d'une panthère.
— La panthère que tu portes au biceps ?
— Oui, répondit Dacia en regardant son bracelet.
— Je te préviendrai, je te le promets.
— D'accord, ça marche comme ça.
Ishtar et Berival vinrent les rejoindre.
— Bonjour, Berival.
— Content de vous revoir, domina.
Les gladiatrices prirent position autour des deux sœurs. Gaïa profita de leur relative intimité pour interpeller sa sœur :
— Julia ? l'appela-t-elle alors qu'elle mettait un garde en joue.
Elle tira et vingt mètres plus loin le garde s'écroula.
— Oui ? répondit distraitement Julia occupée à faire de même.
Gaïa rapprocha Tempestas de Bruna et se pencha à l'oreille de sa sœur.
— J'ai rêvé où je t'ai vue embrasser mon garde du corps ?
— Oh... euh... je ne sais pas. J'ai... s'embarrassa Julia.
— Mouais, grimaça Gaïa conciliante. On en reparlera plus tard.
— Mais... euh...
Gaïa secoua la tête. Incrédule. Julia s'angoissait depuis des semaines, elle était proche du but, son fils risquait la mort à moins de cent pieds, elle se consumait d'amour pour Quintus et au cœur d'une bataille, elle croisait le regard dorée d'Astarté et cette incroyable gladiatrice balayait d'un coup ses inquiétudes et ses certitudes. Julia était enjouée et spontanée, mais pas au point d'embrasser soudain sur les lèvres son garde du corps. Aussi séduisante fut-elle. Au vu et au su de tout le monde. Dans les mêmes circonstances, Gaïa imaginait mal Julia embrasser Antiochus ou Andratus.
***
NOTES DE FIN DE CHAPITRE :
Les Myrmidons : Héros mythiques.
La belle Egine avait attiré l'œil de Zeus qui prit la forme d'un aigle et l'emporta dans les airs, pour la déposer sur l'île qui depuis porte son nom. De son union avec Zeus, elle eut un fils, Eaque. Héra le sut. Elle envoya la dévastation sur l'île d'Egine. Eaque implora l'aide de son père pour repeupler son royaume. Zeus transforma une colonie de fourmis en hommes : Les Myrmidons (du grec Myrmix, la fourmi).
Les Myrmidons deviendront de puissants guerriers et ils se battirent sous les ordres d'Achille lors de la guerre de Troie.
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