Chapitre 33 : L'énigmatique Géraldine
« Si seulement, Amandine pouvait me pardonner, ma journée n'aurait pas été la plus horrible de toute ma vie », se dit Anna en ouvrant la porte de sa chambre.
Hélas, elle trouva son amie, couchée sur le lit en train de pleurer, la main portée contre ses yeux. Tandis que son cœur s'emplissait de regrets, Anna s'avança jusqu'à son chevet, pleine de prudence. Elle espérait que leur complicité emporte ses erreurs comme le vent soufflait où il voulait un nuage de pluie.
Il fallait beaucoup d'habileté pour consoler un cœur brisé. La mystérieuse recette était une association de juste mesure de tendresse, de réserve, et de discrétion, après quoi il était bon de l'accompagner d'amour et de dévouement.
Inquiète, Anna posa une main tendre sur son épaule en appelant doucement son nom. Elle s'attrista en voyant ses joues noyées par les larmes.
- Pourquoi... pourquoi ne m'as tu rien dit ? se lamenta Amandine d'une voix étranglée par les sanglots.
- Pardonne-moi. Je n'avais pas l'intention de te cacher quoi que ce soit. Je pensais que les choses allaient s'arranger et que...
- J'ai l'impression d'être la fille la plus bête de toute la terre ! Pourquoi... Anna, Pourquoi...
Mais le mal intérieur qu'elle éprouvait la fit fondre en larme de plus belle, et elle perdit la force de poursuivre sa phrase.
Anna soupira.
- J'aurais dû tout te raconter, mais je ne savais pas que Pierre éprouvait des sentiments vraiment sincères. Il est mon ami d'enfance. Je l'ai toujours considéré comme mon propre frère !
Amandine se leva du lit et s'essuya rageusement le visage avec le revers de sa manche.
- Non non, protesta-t-elle en secouant la tête. Tu te moques de moi ! Il m'a dit qu'il t'avait déclaré son amour ! Avais-tu besoin d'une autre preuve authentique pour comprendre ses sentiments ? L'autre jour, je t'ai demandé s'il aimait quelqu'un... pourquoi ne m'as tu rien dit ?
Le visage d'Amandine était rougi par les larmes. Anna sentit son cœur mourir à petit feu. Elle regrettait sincèrement de l'avoir blessée.
- J'étais gênée, je ne savais pas comment faire...
- Alors tu as préféré me mentir ! explosa-t-elle d'une voix déchirante. Anna, je te faisais confiance ! Je n'ai jamais... je n'ai jamais eu une amie comme toi... je pensais qu'on s'entendait bien... Je n'aurais jamais cru que tu puisses me trahir !
Reprise par les larmes, Amandine se cacha le visage. Anna était appelée à la simple obéissance de l'écouter, car elle craignait d'être maladroite.
- Je suis allée voir Pierre avec mon pauvre morceau de chiffon, reprit-elle, secouée par les sanglots. Tu m'avais dit que ça lui ferait plaisir alors j'étais confiante. C'était la première fois que je réussissais à m'échapper de ma timidité. J'étais si contente de moi... Je prenais le risque d'être seule sans que tu m'accompagnes... Mais tu savais que Pierre ne pouvait pas m'aimer ! Comment as-tu pu me laisser faire ça ?
- Amandine...
- Sais-tu au moins comment je me suis sentie ? Misérable ! J'avais honte de moi et de tout ce que j'ai pu m'imaginer, que je puisse lui plaire alors qu'en réalité il n'avait d'yeux que pour mon amie ! La personne en qui j'avais le plus confiance ! Pourquoi m'as-tu menti ?
- Je ne pensais pas à mal ! Je te le jure ! Pierre devait forcément tomber amoureux de toi, tu es la fille la plus gentille que je connaisse !
- Les choses ne sont jamais aussi simples en amour ! Tu te caches derrière ton ignorance et tes grandes phrases : « Ho ! moi, l'amour, je ne sais pas ce que c'est ! », mais c'est parce que tu as peur que quelqu'un vole ta liberté !
- Quoi ?
- Oui ! dit-elle en battant les bras en l'air. Ta FOUTUE liberté ! Il n'existe que ça dans ta vie ! Tu veux toujours faire les choses que tu décides et seulement celles que tu as envie ! Alors les exploits amoureux, évidemment ce ne sont pas tes problèmes ! Mais ça, c'est ta vie ! Pas la mienne ! Moi, je veux être une femme comme toutes les autres : mariée et avec des enfants !
- Tu finiras par rencontrer un autre homme que Pierre, il sera bon et généreux et tu...
- Ça suffit ! gémit Amandine. Pourquoi me parles-tu de quelqu'un d'autre ? Tu n'as rien dans le cœur ! Je pensais que tu étais mon amie, que je pouvais tout te dire et qu'on se comprenait, mais tu n'as jamais pensé à moi !
- Non, c'est faux ! Je serai toujours là pour toi !
- Tu m'as menti ! Tu es une menteuse ! Je ne veux plus te parler et je ne veux plus te voir ! Si Pierre raconte cette frasque, tout le monde va rire de moi !
- Il ne fera jamais ça ! Je suis là ! Je te défendrai, personne ne t'humiliera !
Amandine se moucha dans le joli carré de tissu qu'elle avait brodé avec tant d'amour pour Pierre.
- Tout est de ma faute, dit-elle d'une voix épuisée. J'ai cru comme une idiote que je pouvais être une jolie fille qui puisse plaire à quelqu'un. J'ai même pensé qu'en faisant des efforts... si je vainquais ma timidité les choses finiraient par s'arranger.
Anna s'approcha d'elle pour la consoler, mais elle s'écria en le repoussant :
- Laisse-moi tranquille ! Je vous laisse tous les deux. Laissez-moi vivre toute seule maintenant !
Elle partit en claquant la porte.
L'atmosphère de la pièce retomba peu à peu dans le silence. Anna s'écroula sur le matelas au sol et ferma les yeux en laissant la tristesse envahir son cœur.
★
Cela faisait une semaine qu'Amandine ne lui avait pas adressé la parole. Pas un seul mot. Pendant leurs tâches quotidiennes, elle se mettait en binôme avec Carole, une domestique aussi timide qu'elle, qu'Anna n'avait jamais remarqué son existence auparavant. Les pauses de repas étaient longues en l'absence de son amie. Elle dessinait des ronds sur la nappe brodée, le cœur lourd de regrets. Pourquoi n'avait elle rien dit à Amandine ? Est-ce qu'elle n'avait pas tout simplement eu peur d'être rejetée par son amie, tout comme elle avait été abandonnée par sa propre famille ?
Seule à sa table, Anna observait les autres tablées formées de groupes joyeux. Elle se sentait loin du monde. Parfois, elle restait plus longtemps avec l'espoir qu'Amandine revienne s'assoir à ses côtés. Elle parlerait sans s'arrêter de ses sœurs couturières, de son père qui travaillait dans une usine de métallurgie et de son adorable mère qui couvait ses enfants même s'ils avaient tous quitté depuis longtemps le nid familial. Mais hélas ! Personne n'apparaissait devant elle !
Anna découvrit un lieu où elle pouvait rester en dehors de la chambre pour ne pas agacer Amandine par sa présence. Elle passait des heures dans le froid sur les marches des escaliers à l'arrière de la grande Demeure, un espace réservé aux domestiques. Parfois, elle accueillait un flocon de neige dans sa main. Il fondait rapidement sous la chaleur de sa peau. Beauté éphémère. La vie était fugace.
Le silence des murs de la vieille bâtisse donnait lieu de croire qu'il était complice avec sa morosité.
Elle se posa de nombreuses questions sur la vie amoureuse. Est-ce qu'elle épouserait sa liberté comme l'avait si bien dit Amandine ou serait-elle mariée un jour comme toutes les autres filles ? Quel visage aurait son futur époux ? Un vendeur de journaux ? Un vagabond des rues de Sarville ? Un paysan ? Elle prit dans ses doigts un petit bout de neige déposé sur une brindille, et se dit : « si en comptant jusqu'à dix, tu fonds, je fais un vœu de mariage ». Elle attendit dans un silence contemplatif et vit la neige se changer en eau. « Très bien. Je fais le vœu... de me marier le même jour que Georges. »
Paulette la surprit en ouvrant la grande porte qui conduisait au réfectoire des domestiques.
- Tu devrais venir, dit-elle, inquiète. Géraldine est vraiment malade !
Anna monta les escaliers quatre à quatre et s'engouffra dans la chambre à vive allure. Elle posa une main sur le front transpirant de Géraldine.
- Elle est très chaude. La fièvre est violente ! As-tu appelé le docteur ?
- Non, dit Paulette. On n'a pas assez d'argent pour le faire venir !
- Je pars chercher madame Pichon ! Va vite apporter un seau d'eau chaude !
Peu de temps après Clara se précipita dans la chambre auprès de Paulette, Anna et Amandine. Mais ces deux dernières n'étaient pas l'une à côté de l'autre et Amandine posait des questions en ignorant la présence d'Anna.
Madame Pichon décida qu'il était temps d'appeler l'aide d'un médecin et assura qu'il viendrait dans l'heure. Pendant ce temps, la chambre devint la propriété de la malade, seuls les toussotements de Géraldine brisaient le silence.
Paulette regarda ses amies en soupirant. Elles étaient toutes les deux retranchées dans un coin, sans se parler. Si l'une la cherchait du regard, l'autre la fuyait instantanément.
Après un examen de la langue et des yeux, le docteur déclara que Géraldine n'était pas en danger, mais qu'elle devait se reposer pendant une semaine. Anna se désigna immédiatement pour la remplacer à la laverie, en plus de ses tâches quotidiennes.
Le premier jour, on lui confia plusieurs sauts de linges à descendre au sous-sol. Anna se tordit dans tous les sens pour les porter et lorsqu'elle regagna le lavoir couvert, elle les renversa sous les hululements des laveuses qui travaillaient en chantant des airs populaires.
- Tiens, v'là une nouvelle ! cria une femme maigrelette.
Les manches de sa chemise retroussées laissaient voir la peau de ses bras violacés par les teintures et les heures de nettoyage du linge dans les bassines d'eau chaude.
- C'est quoi ton nom ?
- Anna Rouille.
- Rouille comme la couleur de tes cheveux ?
Elle jeta un regard en arrière où son équipe au sol frottait les vêtements sur de larges dalles en pierre, et leur provoqua un rire de fond.
Anna serra la mâchoire et laissa passer la moquerie. On lui avait dit que la laverie était un milieu de femmes aux caractères bien trempés, qui se soutenaient les unes les autres. Leurs langues étaient vives et leurs manques de qualité intellectuelle rendaient leurs manières de s'exprimer sans grâce et subtilité. Elles venaient de classe pauvre et menaient un travail courageux, dans l'ombre de la grande Demeure, détachées de la moindre reconnaissance.
- T'es une domestique aux doigts délicats ? Ici, on va te faire tomber tes ongles !
Des éclats de rire s'élevèrent à nouveau du groupe.
- Je ne suis pas une timorée ! riposta Anna. Le travail pénible ne me fait pas peur !
- Tant mieux, dit-elle en chargeant ses bras de linges. Mets-toi à la tâche ! Je veux te voir pour qu'on rigole un peu !
Anna grommela tous bas des injures et s'isola, loin de cette femme au fort caractère. Elle trempa les vêtements dans le bassin principal et se mit accroupie pour les frotter au sol. Elle jeta des coups d'œil inquiets aux laveuses qui bavardait bruyamment en remplissant leur devoir. Elles tordaient le linge et le battaient si fort qu'Anna crut que la pierre allait se briser en deux. Le lavoir n'était pas un lieu apaisant. Parfois, elle entendait les femmes crier, et se disputer « Tu m'emmerdes ! Va-t'en ! »
Au bout d'une heure, Anna n'avait lavé qu'un saut de linges. « Mince, la vieille va venir me dire quelque chose », pensa-t-elle en frottant énergiquement un pantalon noir.
La femme maigrelette apparut à ses côtés, les bras plantés sur la taille. Anna sentit son corps se raidir et elles gardèrent le silence toutes deux, un instant.
- Allez, arrête ! dit la laveuse en éclatant de rire. Tu me fais de la peine ! Tu vas avoir les doigts pleins de crevasses ! À ce rythme-là, t'auras lavé qu'un drap et un pantalon. Et fais attention à ton dos, regarde-toi ! On dirait un homme des cavernes sur un bout d'os. V'là que demain, tu seras cassé en deux et que tu ne pourras pas venir donner un coup de main !
La femme maigrelette prit les linges et avec une incroyable dextérité, elle lui montra comment les fouetter et faire des tas. Anna ne pipait mot.
- Qu'est-ce qui se passe ? Dis, tu me fais la tête ? Tu n'aimes pas que l'on rie de toi ?
- Je n'aime pas qu'on se moque de mes cheveux roux ! Est-ce que je te dis moi que tu es habillée comme un sac à patates et que tu as autant de cheveux sur la tête qu'une fleur de pissenlit séchée ?
La femme explosa de rire.
- M'dame la susceptible ! Il faudra t'y faire - elle lui donna une tape sur la tête - ici, t'es avec des vraies femmes, robustes et franches ! Tu n'es pas avec tes amies les domestiques en sucre d'orge ! Elles sont hypocrites et se prennent pour je ne sais qui. À croire que d'approcher les Monseuils ça leur donne toutes des ailes !
- Je m'en fiche des Monseuils !
- Ah oui ? La richesse et la gloire, tu n'envies rien ?
- Ils sont tous déprimés et mal dans leur peau, non merci.
Anna lui provoqua un fou rire. La laveuse se retourna vers ses collègues.
- Vous l'avez entendue ? Elle dit que les Monseuils sont tous malades ! Ce n'est pas moi qui l'ai dit !
Certaines répondirent en riant de bon cœur.
- Irène ! Arrête donc de parler à voix haute, dit une femme avec un ton amusé. La vieille folle pourrait arriver au galop jusqu'au lavoir !
- La vieille folle ? répéta Anna.
- Oui, la Monseuil, répondit Irène en reniflant bruyamment. Ce n'est pas une femme, c'est un bouc croisé avec une truie !
Anna écarquilla les yeux et l'entendit déverser des mots injurieux et d'abondantes critiques contre madame de Monseuil. Elle continua de frotter son linge en se demandant si une personne mise à part Capucine l'appréciait dans cette demeure.
Irène amusa ses collègues :
- C'est de la faute à son mari si elle est devenue abominable ! Si un jour le mien ne veut plus de moi, prévenez-moi les filles, que je ne dégénère pas comme elle ! Regarde où ça mène, Anna, une femme qui ne se fait plus baiser ! À la folie !
Tout le monde se mit à rire, sauf Anna qui demeura interdite en frottant son linge.
- Eh, Irène, tu vas la fermer ta bouche ! Je n'ai pas envie de finir comme Géraldine ! On a dit qu'on ne parlait pas d'la Dame ici !
- Qu'est-ce qui est arrivé à Géraldine ? demanda aussitôt Anna piquée par la curiosité. Vous pensez que c'est madame Éléonore qui l'a rendue muette ?
Irène imbiba de savon un linge en grommelant « Qu'est ce qu'elle me dit, M'dame Éléonore ? Pff ! J'fais que dire la vérité ! »
- Ouai Géraldine... La Dame lui a coupé la langue !
- Quoi ?? Mais pourquoi ?
Irène jeta un regard inquiet aux alentours qui étaient devenus bizarrement silencieux.
- Ne te mêle pas de ça. On ne parle pas de la pauvre Géraldine ici, chuchota-t-elle.
Mais Anna n'avait pas dit son dernier mot et cette révélation tourna en boucle dans sa tête jusqu'à son coucher. Il se passait des choses étranges et dangereuses dans cette demeure. Peut-être valait-il mieux ne pas roder autour des secrets de la famille des Monseuil.
Géraldine toussa et Amandine se leva du lit pour s'occuper d'elle. Elle trempa un tissu dans une bassine d'eau chaude et le posa sur son front.
Anna eut envie de croiser son regard. Un tout petit échange l'aurait consolée, même s'il fut d'une seule seconde. Mais leur amitié était verrouillée. Lorsqu'Amandine regagna le lit, elle se tourna sur le côté avec la ferme intention de ne pas lui parler.
Le lendemain, Anna se leva sans la moindre envie de retourner au lavoir. Amandine s'était levée plus tôt, et Anna quitta la chambre avec le cœur inondé de culpabilité.
- Qui revoilà ? Alors bien dormi ? interrogea une laveuse pour engager la conversation.
Anna redoutait leur rencontre et échappa juste un « Oui ».
- Psst, tes parents s'appellent Rouille ? demanda une autre employée.
- Je ne sais pas. Je ne les connais pas, je suis orpheline.
- Pas étonnant, avec une portée pareille ! Les roux ne plaisent à personne, ils ont la guigne !
Anna fut à court de mots et bégaya : « Ce n'est pas vrai ! »
Elles se moquèrent ouvertement en riant de plus belle.
- La rouille ! Tu sais ce que c'est ? Un bout de fer trempé dans l'eau ! Mais toi tu n'y es pour rien ! T'as pris le nom qu'on t'a donné à l'orphelinat ! Ils auraient pu avoir un peu plus d'imagination.
- Moi, avec la couleur de ses cheveux, je l'aurais surnommée, Anna Renard !
Elles éclatèrent de rire.
- Il n'y a rien de drôle ! gronda Anna.
- Si c'est drôle ! J'en connais une autre d'orpheline. On l'a appelée Céline Beuverie !
Tandis qu'elles se moquaient de tous les noms de famille provenant des orphelinats, Anna sentit son cœur se serrer douloureusement dans sa poitrine et s'écarta du groupe. Elle se mit à côté d'Irène, sans dire un mot.
- Qu'est ce que t'as ? Tu viens pleurnicher dans mes jupons ?
- Non ! J'ai envie de travailler avec toi, c'est tout.
- Tu m'dis si elles te font du mal, hein, ma p'tite ? Ce sont des teignes.
- La pauvre Géraldine. Je ne savais pas qu'elle travaillait au lavoir avec...
- Ces abominables femmes ? - elle lui donna une tape sur la tête - fais attention à tes paroles ! Tu n'es pas différente de nous, l'orpheline ! Géraldine, on l'adore. Si on n'avait pas été là - elle désigna le lavoir du doigt - elle se serait déjà tuée !
- Pourquoi Éléonore lui a-t-elle coupé la langue ? Qu'est ce qu'elle lui a fait ?
- Je n'entends rien ! chantonna t'elle en se couvrant les oreilles.
- Dis-le-moi, insista Anna. C'est mon amie, j'ai le droit de savoir ! Et moi aussi, je suis en danger ! Je suis sûre que je serais la prochaine cible d'Éléonore !
Irène abaissa ses mains et la dévisagea un instant.
- Toi ? T'es qu'un renardeau ! Qu'est-ce qu'elle te voudrait la dame ?
- Elle m'a dit qu'elle ne m'aimait pas.
La laveuse haussa les épaules, d'un air indifférent.
- Elle n'aime personne à part son mari. T'es qu'une domestique, c'est normal.
- Elle ne m'aime vraiment pas.
- Tu plais à son mari ?
- Non, bredouilla Anna.
- Bon. Bah, tu n'as rien à craindre.
- Imaginons qu'elle s'imagine que je m'imagine que je peux lui plaire et que..
- Bordel ! Tu me parles dans quelle langue ? La réponse est claire Anna Rouille ! Si tu plais au mari de la dame, elle te tuera ; si tu ne lui plais pas, et bien tu resteras en vie. Voilà.
- Elle va me tuer ?
- Quoi ? Le Monseuil t'aime ?
- Non ! Il ne m'aime pas ! Cette fois-ci je ne peux pas me tromper ! Cet homme n'est pas amoureux de moi !
- Alors, arrête de me faire perdre mon temps avec tes salades !
Elle frotta son linge et tourna la tête à droite et à gauche d'un air inquiet. Après un moment de silence, elle chuchota :
- Autrefois, la Géraldine travaillait comme domestique personnelle de la dame. Elle devait se servir d'elle pour manigancer des choses.
- Je n'arrive pas à croire que Géraldine a été proche d'elle, s'exclama Anna à demi-voix. Maintenant, c'est Capucine la favorite de madame Éléonore. Cette fille fait tout pour lui ressembler. Elle imite sa démarche gracieuse quand elle se déplace et même son chignon est parfaitement coiffé. On dirait un faux !
- Elle se peigne, c'est tout. Peut-être pas comme toi, voilà.
- Pas du tout !
- En tout cas, ne t'approche pas de cette Capucine si tu ne veux pas avoir d'ennui. Elle doit avoir les yeux de la dame à la place des siens.
- Je sais déjà qu'elle doit tout rapporter comme une commère !
- Je n'aimerais pas être à la place de cette fille, reprit Irène en battant son linge. Elle s'imagine peut-être qu'elle a gagné l'affection de la Dame, mais le jour où elle n'aura plus besoin de ses services, elle ne la laissera pas partir indemne ! Elle aura été trop longtemps dans ses manigances.
- C'est ce qui s'est passé pour Géraldine ?
- Je ne connais pas son histoire. Personne ne sait, car elle ne peut malheureusement plus nous raconter grand-chose. Mais moi, j'pense qu'elle connaissait un secret de la dame. Un secret qui ne pouvait pas être dévoilé. Et clac ! Elle lui a coupé la langue ! C'est qu'elle cache des sombres histoires cette dame.
- Géraldine aurait été la témoin ou la complice de quelque chose d'horrible ?
- Ouai, j'pense ça. C'était l'époque où la dame était amie avec une très jolie femme. Tiens, elle était rousse comme toi !
L'information descendit lentement à son esprit. Anna eut un frisson de crainte. « Une femme rousse comme moi. », répéta-t-elle tout bas en se comparant à elle. Madame de Monseuil avait-elle engagé une autre personne pour coucher avec son mari ?
- Cette femme... Pourquoi était-elle là ?
- Je ne sais pas moi ! Géraldine veillait constamment sur elle, car la dame voulait toujours qu'elle ne manque de rien. Mais un jour... on ne l'a plus jamais revue. La rouquine a disparu et puis Géraldine nous a rejoints au lavoir avec sa langue coupée. Il y a forcément un lien entre ces deux histoires.
- Comment s'appelait la femme rousse ?
- Julia... un nom comme ça ! Oh si ! Julia Garmelle ! Moi je dis qu'elle devait être tombée amoureuse de son mari...
- Irène ! interrompit une laveuse. On a dit que l'on ne parlait pas de cette histoire ! Est ce que tu as envie de finir comme Géraldine ? Tu parles à la rouquine comme si tu la connaissais !
- Je m'appelle Anna !
- Peu importe ! T'es pt'êt envoyée par la Monseuil ! Qui me dit que tu ne vas pas tout lui rapporter ?
- Je suis une amie de Géraldine, je ne ferais jamais ça !
- Ta gueule ne me revient pas, je n'ai pas confiance !
- Moi non plus ! enchérit une autre laveuse qui la fouetta avec un linge. Dégage !
Anna courut pour échapper aux griffes des femmes qui voulaient la mettre à terre et monta dans sa chambre, haletante.
- Fichtre ! s'étonna Paulette avec sa voix forte.
Elle avait utilisé cette expression bourgeoise pour amuser Anna qu'elle ne voyait pas sourire ces derniers temps.
- As tu déjà fini ta journée de travail ?
- Pas vraiment ! J'ai décidé de ne plus jamais retourner au lavoir ! Ces femmes sont horribles, si j'étais restée une minute de plus, elles m'auraient noyée dans le bassin !
Paulette éclata de rire.
- Tu n'es en sécurité nulle part dans la grande Demeure !
- Paulette, dit Anna en reprenant sa respiration. J'ai appris une chose importante au sujet de Géraldine...
Mais la porte de leur chambre s'ouvrit brusquement et une de leur voisine, Margaret, entra le cœur battant.
- Madame Pichon arrive pour fouiller le dortoir !
- Que se passe-t-il ? demanda Paulette les yeux écarquillés.
- Un bijou de Madame de Monseuil a été volé ! Nous devons immédiatement attendre dans la salle de repas !
Un coup de sifflet les fit sursauter et Clara apparut avec un air sévère.
- Je ne veux voir personne dans les chambres, sortez toutes !
Anna eut à peine le temps de rétorquer un : « mais... », que sa gouvernante la poussa vers le groupe de filles qui s'éloignaient du dortoir. Elle n'était pas d'humeur.
La salle de repas se transforma en un vaste rassemblement de commérage. Toutes les domestiques parlaient sans fin à tort et à travers sur la situation. Dans le brouhaha commun, certaines se défendaient : « Ce n'est pas moi ! Il faudrait être tombée sur la tête pour voler madame de Monseuil ! ».
- Moi je suis plutôt contente de ne pas retourner en cuisine, dit Paulette.
Mais Anna ne l'écoutait que d'une oreille. Elle était inquiète pour Amandine et la cherchait du regard. « Elle doit certainement être morte de trouille », se dit-elle en se mettant sur la pointe des pieds à l'affut d'une petite tête blonde.
Peu de temps après, un valet à l'allure distinguée vint les avertir que madame de Monseuil attendait dans le grand salon. Le coupable avait été retrouvé.
La nouvelle interrogea tout le monde : « Comment peut-on toucher aux biens de la Grande famille ? Qui est la voleuse ? » Anna et Paulette suivirent le troupeau de domestiques qui se précipitaient dans les couloirs.
- Je ne les comprends pas, se plaignit Anna. Elles vont assister à la chute de l'une d'entre nous et elles sont excitées comme le jour de Noel.
- Les drames ou les scandales provoquent toujours une émeute ! Un jour, nous étions assises, en train de couper des légumes et un torrent d'eau bouillante est arrivé à nos pieds. Une marmite s'était fendue sur le feu ! Une de mes collègues, Cécile, a eu le pied brûlé et fut renvoyée, car elle ne pouvait même plus marcher normalement. Peu de temps après, au lieu d'entendre des soupirs de tristesses, on me disait en riant : « Il faut avoir le corps bien bâti et solide pour travailler en cuisine, ce n'est pas un lieu pour les Cécile ! »
- Les laveuses ne sont pas des anges non plus, elles rugissent comme des lionnes et rien ne semble les effrayer. Je pensais au début qu'on allait bien s'entendre, car ce sont des femmes simples, mais j'ai remarqué que je ne suis pas comme elles. À présent, une chose me fait peur.
- Quoi ?
- J'ai l'impression qu'il y a plusieurs familles dans l'humanité : les sensibles et les insensibles. Je ne veux pas faire partie de la famille des « sans cœur ».
Paulette lui prit la main.
- Tu ne deviendras jamais une « sans cœur », Anna.
- Vraiment ? Mais j'ai trahi Amandine ! Et maintenant elle...
- Je sais. Elle m'a tout raconté. Laisse-lui du temps, et tu verras, vous finirez par vous retrouver.
Ces paroles lui firent monter les larmes aux yeux. Anna ne fut pas capable de soutenir le regard de son amie. Sa mâchoire se serra. Elle contenait la peine qui lui serrait le cœur.
Paulette pressa sa main sur la sienne avec plus de volonté. Les mots raffinés pour lui témoigner sa sympathie lui faisaient défaut. Elle était incapable de lui dire d'une manière intelligible le vaste sentiment de compassion qui la traversait. On pouvait faire l'anatomie de ce petit malheur et déclarer que ce n'était pas un drame de perdre un ami, mais Paulette comprenait les raisons de sa souffrance. La seule famille qu'Anna possédait était ses amis et elle ne supportait pas d'être séparée d'eux. Dès le premier jour de son arrivée à l'orphelinat, ils l'avaient tirée du néant dans lequel elle était tombée. Ils avaient donné un sens à sa vie en élevant son âme au-dessus des grandes vagues de la misère.
- Qui a volé le bijou de madame de Monseuil ? demanda Paulette pour changer de sujet de conversation. Je vois mal une domestique prendre le risque de perdre son travail. La dernière histoire de vol remonte à trois ans. On lui avait pris des couverts en argent. C'était une jeune qui voulait les vendre, car son père était tombé malade.
- Que lui est-il arrivé ? demanda Anna.
- Elle l'a renvoyée, pardi !
- Georges n'a rien dit ? Il n'est pas intervenu ?
- Georges ? répéta Paulette, les yeux écarquillés. Oh Anna ! Arrête de l'appeler par son prénom ! Tu me provoques des terribles frissons ! Bien sûr que non, il ne s'est pas préoccupé du sort de la pauvrette !
- J'avais oublié, soupira Anna. Il ne se mêle pas des histoires des domestiques.
- Il serait même le dernier à lever le petit doigt pour sauver l'une des nôtres !
Elles arrivèrent au grand salon luxueux. Les domestiques se tenaient toutes bien droites, sagement rangées en ligne face aux magnifiques fenêtres. L'atmosphère était pesante et silencieuse. Anna et Paulette regagnèrent discrètement un rang et attendirent que Madame de Monseuil apparaisse sans s'échanger ni un mot ni un regard.
Lorsqu'Éléonore ouvrit la porte, Anna ressentit un frisson de crainte. Elle n'avait jusqu'à ce jour, jamais décelé une part de sincérité chez cette femme qui se considérait comme une « créature délicate ».
Elle marcha à petits pas comme une danseuse qui flottait sur le sol tapissé de moquettes de velours. Son charmant visage était détendu et sa bouche couleur de cerise souriait avec grâce. Son attitude parvenait à semer la confusion dans les esprits. Était elle réellement venue pour punir le coupable ou allait-elle féliciter le comportement exemplaire d'une domestique ?
Le contraste entre les filles rongées par l'inquiétude et l'air serein de madame de Monseuil n'aurait pas pu être plus grand.
Madame Pichon se plaça dans son dos, avec un air réservé. En raison de la gravité de la situation, sa physionomie était funèbre.
Éléonore s'avança face aux domestiques rassemblées devant elle. Les traines de satin de sa robe ondulèrent sur le sol.
- Voulez-vous jouer avec moi ? interrogea-t-elle. Auriez-vous pris un malin plaisir à me tourmenter ?
Son regard impérieux tomba sur Anna.
- La plupart d'entre vous sont jeunes. Mon cœur s'est épanché avec amour sur votre destinée pour vous offrir la chance de servir une grande famille. J'aurais pu employer des domestiques plus qualifiés, mais je crois en l'avenir de chacune d'entre vous. Une fois que je vous ai donné la permission de venir ici, je me charge avec une extrême dévotion de votre bien-être. Je vous loge décemment et vous offre des repas de qualités. Vous disposez même de quelques journées libres pendant les fêtes pour retourner voir vos familles.
Madame de Monseuil pinça les lèvres et scruta le visage de toutes les domestiques à tour de rôle. Anna essaya de concentrer son attention sur les rideaux pourpres qui encadraient les fenêtres. Elle avait envie de partir. Ou non ! Elle avait envie de s'emparer d'une chaise, et de la renverser pour faire du bruit dans ce grand salon vide. « Tout est faux ! Ne l'écoutez pas ! », bouillonna-t-elle intérieurement.
- Votre indolence serait elle une bonne façon de me faire regretter mon choix ? questionna Madame de Monseuil. Je suis vraiment très surprise par votre comportement à mon égard, car vous m'avez toujours donné satisfaction.
Anna serra la mâchoire. Puis, elle croisa le regard de Capucine qui était à côté de son amie Émilie, toutes deux éloignée des autres domestiques. Elle était fière de ne pas être une servante insignifiante.
Curieusement, ses yeux brillaient d'excitation et un petit sourire malicieux se dessina sur ses lèvres. Manigançait-elle quelque chose ?
- De quoi maintenant vais-je parler ? Vous connaissez toutes la raison pour laquelle je vous ai fait venir, reprit madame de Monseuil d'une voix tranchante. Il y a une voleuse parmi vous. Je ne chercherai pas à déterminer pourquoi cet acte abominable a été commis sous mon toit. Je ne supporte pas que l'on me joue des tours malfaisants ! Mon bijou a été retrouvé, mais le vol mérite le renvoi. Sachez que j'applique la même règle pour vous toutes. Je ne ferais aucune exception. Par exemple, si j'apprenais que ma très dévouée Capucine est une voleuse, je la renverrais sur-le-champ comme n'importe quel autre domestique. Madame Pichon, dites-moi à présent, où avez-vous trouvé mon bijou ?
Clara qui avait de la peine à se soumettre à l'interrogatoire fit un pas en avant. Elle semblait indignée, mais elle répondit avec prudence :
- Je l'ai trouvé dans la poche du tablier... d'Amandine Perret.
Anna reçut un coup au cœur qui la plongea dans une immobilité parfaite. Elle était incapable de reprendre ses esprits.
- Qui est Amandine Perret ? questionna madame de Monseuil. Avancez que je vous vois !
La timide Amandine sortit du rang d'un pas fébrile.
- Je n'ai... Je n'ai rien fait, Madame, dit-elle d'une voix tremblante.
- Vous ai-je demandé de vous justifier ? Tous les coupables prétendent être innocents ! Mon rôle est de punir les domestiques infidèles.
- Madame... Je...
Le timbre de sa voix devint minuscule, puis incapable de prononcer un son, Amandine éclata en sanglots.
Madame de Monseuil déclara avec un calme parfait :
- Vous me décevez terriblement. J'ai vraiment le cœur déchiré de vous renvoyer. Il faut méditer sur ses faits quand un incident se produit. Vos défauts viennent de votre caractère déréglé. Vous ne pouvez vous en prendre qu'à vous même. Vous ferrez vos bagages demain matin. Je vous accorde encore le droit de rester une nuit sous mon toit, car il est tard. Voyez comme j'ai de la bonté même dans une circonstance pareille !
Elle se tourna vers madame Pichon.
- Quand je pense que je leur donne toute mon affection ! soupira-t-elle en cherchant son approbation.
Anna s'était échauffée et sortit du rang avec l'aplomb d'un guerrier, mais un bras la tira en arrière.
- Arrête, chuchota Paulette d'une voix étranglée. On ne peut rien faire contre elle.
- Je ne laisserai pas Amandine se faire renvoyer par cette mégère, cette folle, cette..
Paulette plaqua sa main sur sa bouche pour la faire taire. Madame de Monseuil leva un sourcil et jeta un regard amusé dans leur direction. Puis, avec une humeur redevenue aimable, elle frappa dans ses mains.
- Retournez toutes dans vos chambres !
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