Chapitre 32 : Des cris et des pleurs
Anna débarrassait la table du petit déjeuner avec les autres domestiques. Elle avait dans les yeux le souvenir de sa journée d'hier avec Georges. Elle allait et revenait sur son beau visage ténébreux. Son air fier et imperturbable qui cachait sa nature douce. Ses petits sourires intimidés par sa propre sensibilité. Elle voyait les saisons passer dans ses yeux. Tout le monde le connaissait sous l'aspect froid de l'hiver, mais il y avait un Georges plus triste et plus nostalgique comme le soleil couchant de l'automne, qui cachait le mystère de sa solitude. Puis, parfois si on prenait le temps de mieux le connaitre, on pouvait voir jaillir dans son regard, la chaleur de l'été par un bonheur, un instant de joie, laissant derrière lui le fardeau de son passé.
Anna avait envie de se surnommer « la femme printemps », celle qui donne le souffle pour que tout rayonne et se lève à nouveau. C'était grâce à elle que Georges s'ouvrait de jour en jour à la vie. Il se débarrassait de cette nécessité d'être l'aristocrate indifférent, même s'il voulait encore protéger quelques fleurs tristes de sa mémoire. Anna sourit. Elle était fière de le déraciner de ses habitudes. Tout près de son cœur, elle sentait la chaleur de son attachement. Il lui avait caressé la joue ! « Notre amitié est fidèle et remplie d'affection ! » se dit-elle gaiement en saisissant plusieurs assiettes.
Elle suivit ses collègues dans le couloir pour rapporter la vaisselle en cuisine. Tout à coup, elles furent arrêtées par les cris épouvantés d'un homme enfermé dans une pièce. Anna reconnut la voix de Nicolas. Un frisson la parcourut. Personne ne voulut rester une seconde de plus dans l'embarras et les filles reprirent leur chemin d'un pas rapide.
À sa grande surprise, Anna vit Nicolas apparaitre accompagné de plusieurs médecins. Ses vêtements étaient débrayés et son corps transpirait. À bout de force, il avait besoin de l'assistance de deux hommes pour l'aider à marcher. Elle eut un coup au cœur. Lorsqu'elle rencontra ses yeux, il lui fut impossible de détourner les siens. Quel pauvre homme ! Son visage affligé par la douleur avait un air déplorable comme un soldat qui périssait sous les coups, mais qui se refusait d'arrêter le combat.
Anna se sentit embarrassée de devoir faire face à cette image terrifiante d'un aristocrate qui avait tout perdu. Elle ne voulait surtout pas qu'il lise la pitié dans ses yeux. Au moment où elle lui fit comprendre qu'elle comptait partir, il la retint par le bras.
- Merci, dit-il, la respiration sifflante. J'ai suivi vos conseils. Il me tarde de vivre à nouveau. J'ai commandé ses docteurs pour m'aider à retrouver la mémoire.
Sa voix était à peine plus élevée qu'un murmure. Anna observa avec inquiétude les contours fatigués de son visage et ses yeux dilatés et malades.
- Pourquoi êtes-vous dans cet état, Monsieur ? Vous a-t-on fait du mal ?
Elle eut soudain peur d'apprendre quelque chose de grave.
- J'expérimente une méthode de sudation. Elle consiste à me mettre dans une pièce très chaude où l'oxygène est rare. Ces médecins me recommandent de respirer dans ces conditions pour me provoquer une hyperventilation. Apparemment, lorsque j'atteins un état de transe, les parties inconscientes de mon esprit peuvent refaire surface. Je saurai bientôt qui je suis. Je n'ai plus envie.. je n'ai plus envie d'être un homme à terre.
- Monsieur, tout est de ma faute ! Je ne veux pas vous voir souffrir davantage ! Vous ne méritez pas cet horrible traitement !
Épuisé et haletant, il avait du mal à rester debout face à elle, mais il prit un temps précieux pour lui adresser quelques dernières paroles.
- Écoutez-moi. Je suis un misérable. Et si quelqu'un sur cette terre a encore bien voulu m'accueillir les bras ouverts, c'est vous.
- Mais...
- Vous n'avez rien à vous reprocher, conclut-il d'une voix sèche qui n'admettait aucune réplique.
Anna sentit son cœur palpiter sous le poids des émotions. Nicolas lui avait donné sa confiance et maintenant il subissait des séances terribles dans des conditions extrêmes pour se souvenir de son passé. Et si cette folle idée était mauvaise ? Georges lui avait dit qu'il ne devait jamais retrouver la mémoire ! Les effets pourraient être désastreux ! Anna se sentit honteusement coupable !
Nicolas se remit en marche avec peine, sans rien ajouter de plus. Dès qu'elle fut devancée, les médecins qui l'encadraient lui jetèrent un regard suspicieux. Anna éprouva une sensation de vide.
Elle regagna sa chambre en marchant comme un automate, l'esprit plongé dans des pensées confuses.
- Ce matin, avez-vous entendu crier ? demanda Amandine à ses colocataires.
- Qui n'aurait pas entendu ! s'exclama Paulette. Ça m'a fait froid dans le dos ! Le pauvre homme ! C'est Monsieur Nicolas de Monseuil ! Il ne m'a pas l'air très en forme !
- C'est horrible ! Qu'est ce qu'on lui a fait ?
- Je ne sais pas, mais si tu veux mon avis, il vaut mieux ne pas savoir. Cette famille a toujours eu des petits secrets et je n'irai pas les dénicher !
- Ho non non ! Moi non plus ! se défendit Amandine en agitant les mains devant elle d'un air craintif. Et toi, Anna, as-tu entendu ?
- Oui, je sais, soupira-t-elle en s'asseyant sur le matelas au sol.
Paulette enleva un bandage autour de son poignet. Elle avait la peau brulée, rougie et légèrement gonflée.
- Regarde ça ! J'en ai assez d'être au four à bois parce que personne ne veut y aller ! À chaque fois, je suis à deux doigts de rôtir comme un poulet, mais ce matin, je ne me suis pas ratée !
- Notre chambre devient un pensionnaire pour malades, réagit Amandine.
- Pourquoi ?
- Je pense que Géraldine a attrapé froid pendant la cérémonie. Elle toussait ce matin, mais elle est quand même partie laver le linge. Ce ne sont pas des tendres à la laverie, j'imagine que personne ne tombe malade.
Anna écoutait la conversation, mais les mots ne s'imprimaient pas dans son esprit. Elle était encore sous le choc d'avoir croisé Nicolas dans un état pitoyable.
On frappa à la porte. Madame Pichon entra dans la petite chambre.
- Anna !
Surprise, elle leva la tête de ses genoux.
- Madame de Monseuil souhaite s'entretenir avec vous.
★
- Nous voilà enfin réunis ! Le temps passe vite lorsque nous avons beaucoup d'activités, je n'ai pas le courage de me plaindre ! Comment vous sentez vous dans ma demeure ?
- Très bien, madame.
Madame de Monseuil avait l'aspect d'une rose délicate. Sa longue robe satinée faisait honneur à son corps mince et rempli de grâce. Elle restait assise sur un joli fauteuil comme le portrait d'une charmante muse dont le noble front attendait sa couronne de laurier. Un petit chat tigré aux yeux jaunes se roulait sur ses genoux, le nez contre un grelot accroché à son collier qui carillonnait à chacun de ses mouvements.
- Savez-vous qui est venu me rendre visite de si bonne heure ce matin ?
Anna sentit son corps se raidir. Le calme apparent de Madame de Monseuil résonnait comme une fausse note. L'atmosphère opaque rendait l'air irrespirable. Elle craignit une explosion ou une sorte de fureur incontrôlée.
Cela faisait deux mois qu'elles ne s'étaient pas rencontrées. Bien que Madame réclamait son aide pour remplir le contrat, Anna savait qu'elle la voyait comme une dangereuse rivale. Il en était ainsi : Éléonore se méfiait du moindre signe d'affection envers son mari. Anna devait faire très attention à ce qu'elle disait, elle marchait au bord du précipice.
- Non, madame.
- Georges de Monseuil ! Nous sommes entre amies, Anna, dit-elle d'une voix faussement harmonieuse. Je vais donc vous le présenter en vous épargnant les hypocrisies lamentables que l'on use habituellement pour le décrire. Cet homme est très puissant et dirige cette noble famille depuis le décès de son père. Au lieu que mon cher époux mène sa propre vie comme un homme digne et respectable, il est constamment dirigé et asservi par cet abominable tyran. Il n'y a qu'une seule chose dont je ne peux lui reprocher, c'est son consentement pour notre mariage. Oui, parmi toutes les prétendantes de Nicolas, c'est moi qu'il a choisi. « Nicolas avait une grande affection pour vous lorsqu'il était petit », a-t-il déclaré.
Elle échappa un petit rire amer.
- Il est si aimable, n'est-ce pas ? ironisa-t-elle. Il a tenté d'être aimé par une belle âme charitable comme la mienne, mais hélas ! Que voulez-vous, mon cœur voit en lui beaucoup trop de vices pour le rendre acceptable ! J'aimerais ne rien lui demander, mais je ne peux pas, car même nos finances dépendent de lui. Tous les mois, je dois tenir un carnet de compte de nos dépenses et lui soumettre pour qu'il veuille nous accorder de l'argent.
- Il existe surement une raison pour qu'il agisse comme cela.
- Oui ! Il estime Nicolas incapable de gérer sa propre vie ! Quelle absurdité ! Il prend plutôt soin de le mener au désespoir ! Mon mari n'est pas un incapable, il sait parfaitement gérer sa propre vie ! Je suis à ses côtés depuis assez d'années pour en témoigner !
Anna sentit son cœur se serrer douloureusement. Madame de Monseuil ne voulait pas voir la réalité en face. Son déni l'aidait à vivre et supporter la peine d'être une femme isolée. Anna ne savait pas par quelles épreuves elle était passée, mais son besoin d'oublier les faiblesses de son mari la rendait tout à coup à ses yeux, fragile et vulnérable.
- Georges l'a jeté dans l'abîme pour qu'il ne reste plus que lui ! Quel insolent ! Quand je pense qu'il ose dormir tranquille ! Enfin, ma chère amie, nous sommes nées femmes. Notre châtiment est de remplir notre devoir de silence.
Anna entortilla ses doigts dans son dos. Elle n'aimait pas vraiment entendre le mot « amie » dans la bouche de madame de Monseuil. Elle tentait de la soumettre à son charme, mais Anna n'en était pas dupe. Qu'attendait-elle d'elle ?
- Lors de sa visite désagréable, il m'a demandé si mon époux cherchait à retrouver la mémoire. Il inspectait ma figure comme si j'étais suspecte de cacher la vérité. J'ai défendu mon mari avec tout mon amour, j'ai même pleuré pour abrégé notre conversation. Mais Georges n'est pas un homme sensible qui s'attendrit facilement face à la souffrance des autres. Il établit toujours une distance entre sa puissance et ses émotions. Rien ne l'affecte ! Il ne m'a même pas tendu un mouchoir ! Son cœur est moisi comme une liqueur fermentée ! Je devrais ne plus être surprise par son attitude abjecte et espérer que le destin se venge de lui en silence.
Anna sentit ses joues s'empourprer. Elle encaissait les sévères critiques au sujet de Georges comme si elles lui étaient directement adressées.
- Avez-vous remarqué un changement inhabituel dans le comportement de mon mari ?
Elle attendit sa réponse en donnant des caresses douces et câlines à son petit chat.
- Eh bien madame... Non... Enfin peut-être que oui... Il semble vouloir reprendre goût à la vie en demandant l'aide de plusieurs médecins.
- Mais il n'a jamais perdu le goût de vivre ! Il passe son temps à dessiner et à faire tout ce qu'il aime !
Anna eut envie de souffler pour reprendre une grande inspiration, car jusque là seul un pauvre filet d'air minuscule passait entre ses côtes. « Il ne faut surtout pas que je trahisse la confiance de Nicolas. Je ne dois pas raconter nos conversations intimes », se remémora-t-elle.
- Oui, il a l'air d'apprécier la lecture et l'art en général. Ses peintures sont très belles.
Madame de Monseuil la détailla du regard avec une pointe de suspicion.
- Avez-vous parlé de quoi que ce soit à Georges ?
Anna fronça les sourcils.
- Non.
- C'est pourtant très étonnant qu'il vienne me voir subitement avec une question bien précise. Quelqu'un a dû l'avertir de quelque chose.
- Ce n'est pas moi, mentit-elle en serrant la mâchoire.
- Je l'espère. Monsieur de Monseuil a des oreilles à la place des yeux. S'il découvre que vous n'êtes pas qu'une simple domestique dans cette demeure, mais que vous avez signé un contrat avec ma personne pour porter la descendance de cette grande famille, je vous assure qu'il vous tuera de ses propres mains. Quant à moi, je serais répugnée à jamais. Il n'a d'amour que pour son titre, sa fortune et sa renommée.
Anna comprit enfin où Éléonore voulait en venir. Elle avait peur que leur secret soit découvert par sa faute.
- Vous ne le connaissez pas, rétorqua-t-elle trop vivement.
- Vous si peut-être ?
- Non, bredouilla Anna.
Madame de Monseuil l'étudia d'un regard sévère. Elle chassa le pauvre chaton de ses genoux qui bondit en gémissant.
- Je le déteste ! Il m'a rendu misérable comme la poussière insignifiante sous ses pieds et son comportement est odieux avec son frère ! Il dépense des sommes folles pour lui offrir des œuvres d'art, des tableaux, des livres, tout ce qui pourrait lui plaire ! Étrange, non ? Il cherche seulement à se racheter de quelque chose d'abominable qu'il a dû lui faire subir !
- Non, c'est parce qu'il est gentil !
Madame de Monseuil ne s'attendait pas à ce qu'Anna prenne sa défense. Elle se mit à rire. Un rire de dégout. Le fossé qui les séparait ne faisait que s'agrandir.
- Je l'ai vu un soir mourir pendant que nous étions tous en train de diner. Ce spectacle m'a provoqué une émotion de joie incomparable face à tout ce que j'ai pu ressentir jusqu'à présent. Enfin, j'étais libérée de son fardeau ! Mais hélas, je me suis réveillée. Lorsque je me suis rendu compte que ce n'était qu'un rêve, mon âme ne l'a pas supporté. Je suis redevenue lourde comme un cercueil et mon corps s'est à nouveau contracté.
« C'est horrible ! » pensa Anna. Cette femme renfermait des intentions diaboliques ! Il n'y avait dans son cœur que des graines pourpres à la couleur du sang séché par l'amertume. Perdue dans l'horreur du désespoir, elle se consolait en tuant Georges pendant qu'elle se reposait si doucement. Anna ne devait jamais cesser de se méfier d'Éléonore.
- Il dirige une cérémonie funèbre en l'honneur de son père tous les ans, quelle mascarade ! Tout le monde sait que c'est lui le coupable ! Il l'a tué pour avoir l'héritage ! Depuis qu'il est enfant, il n'a jamais été aimé de ses parents. Ils ont planté le germe du poison dans le cœur de leur fils. C'est de leur faute quelque part, un chien qui a la rage ne distingue plus les étrangers de ses congénères.
- Vous vous trompez, il ne ferait jamais cela !
- Je le connais depuis qu'il est petit, insista-t-elle d'une voix vive. Il était frappé par la timidité maladive des jeunes garçons mal dans leur peau. On ne le voyait jamais sourire. Au lieu de jouer avec moi et nos amis, il s'amusait à me rendre nerveuse en corrigeant mon comportement pour que je sois une parfaite « Lady ». Dès l'âge de dix ans, il avait avalé tous les préceptes aristocratiques comme un paquet de sucreries. Je n'ai toujours eu droit qu'à ses regards fiers et condescendants ! Il ne m'adressait jamais des paroles plaisantes alors que Nicolas était d'une douceur et d'une gentillesse !
- C'est surement parce qu'il ne voulait pas faire de l'ombre à son frère ! C'est pour cette raison qu'il a agi comme cela envers vous !
- Ho ! Mais vous semblez bien attaché à lui ! Je croirais même entendre la hargne d'un cœur rempli d'amour qui le défend !
Madame de Monseuil déplaça sa main élégante et lui releva le menton pour mieux inspecter son visage. Elle chercha la vérité dans ses yeux.
- Le grand Georges et la minuscule Anna. Le puissant riche et la souillon. Je regrette, cela ne sonne pas juste à mes oreilles. Souhaitez-vous avoir mon mari et son frère ?
- Non-madame. Ni l'un ni l'autre.
- Menteuse. Je connais le cœur d'une femme amoureuse.
- Je vous ai dit la vérité.
Éléonore lâcha sa main. Un léger sourire se dessina sur ses lèvres.
- Maintenant, mon sentiment envers vous est très clair : je ne vous aime pas, Anna. La chose est dite. Si j'avais trouvé une autre femme rousse, je l'aurais prise et vous serez retournée immédiatement dans votre orphelinat. - Elle soupira - Mais je dois vous garder et prendre mon mal en patience. Je ne vous fais pas confiance. Cependant, je suis obligée d'être rationnelle. Aucun domestique n'approche Monsieur de Monseuil, car il vous fait bien trop peur, n'est-ce pas ?
- Oui, mentit Anna.
- Seulement vous n'êtes pas vraiment comme tous mes employés, car vous avez de sérieuses lacunes dans votre éducation. Votre tempérament de sauvage risque de nous entrainer dans le précipice. Avez-vous l'intention de lui reporter notre secret ?
- Non, jamais ! Madame, j'accepte que vous ne m'aimiez pas, je comprends vos raisons, mais je ne ferais rien qui puisse mettre en danger notre contrat ! Les enfants de mon orphelinat comptent sur moi pour vivre et je..
- Très bien. Je vous ai assez entendu. Malgré nos différends, je vous traiterai comme tout le monde, avec un cœur aimable. Par ailleurs, je me réjouis de savoir que vous avez trouvé de bonnes amies. Comment s'appellent-elles déjà ? Géraldine, Paulette et... ?
Anna resta un moment figée, sans voix. Son ventre se tordit sous une immense crainte.
- Amandine, répondit-elle en chuchotant.
Éléonore lui adressa un merveilleux sourire avec un air détendu, mais Anna sentit le tonnerre gronder sous ses pieds.
★
Anna trainait les pieds sur le carrelage des écuries. Pierre paraissait une fois de plus plonger dans son travail et ne lui adressait pas la parole. Il nettoya avec un chiffon les brides d'un cheval, puis elle dut se ranger sur le côté de l'enclos pour le laisser passer.
Elle resta derrière lui. Il était habillé en chandail vert et pantalon gris, coiffé d'un chapeau en toile qui lui donnait l'avantage de cacher son atroce morosité.
La cloche sonna midi.
- Tu ne vas pas manger ? demanda-t-il en inspectant les sabots d'une jument.
- Je n'ai pas faim. Je suis préoccupée par une histoire.
Pierre releva la tête. Quel tourment délicieux, que de contempler Anna, se mordre les lèvres ! La tentation de la toucher l'agaçait au plus haut point, car il ne pouvait pas y succomber. Son âme épuisée et dévorée par le désir d'avoir un morceau de son amour tombait à ses genoux en silence. Une minute passée à ses côtés s'écoulait comme une éternité sous la torture.
- Quelle histoire ? demanda-t-il, l'air faussement naturel.
Il avait neigé sur ses espoirs d'être un jour en couple avec elle, mais dès qu'il la voyait, il était enivré par son visage. Pierre s'enfonçait dans l'attente de son amour. Ces quelques mots eurent le pouvoir extraordinaire de le sortir de sa tragédie. Anna se souciait-elle de ses sentiments ?
- J'ai un mauvais pressentiment, répondit-elle. Je viens de subir un entretien avec Madame Éléonore. Je ne sais pas ce qu'elle pourrait me faire comme mal, mais j'ai l'impression qu'il va m'arriver quelque chose.
Pierre écouta sa réponse sans bouger. La fleur délicate de son cœur se fana. Puis, le feu de la colère crépita dans son ventre.
- Et moi alors ? Te soucies-tu du mal que tu me fais ?
- Toi ?
- Oui, moi ! J'en ai assez de te voir agir comme si de rien n'était ! Tu es heureuse de me retrouver comme un simple ami..
- Non pas comme un simple ami, comme mon ami !
- Peu importe ! ragea-t-il. Tu te soucies que de ta personne ! Cela ne t'ennuie même pas de me voir triste, tu pourrais au moins par gentillesse être un peu touchée ou gênée ! Basile avait raison !
- Quoi Basile ? Qu'est ce qu'il vient faire là dedans ?
- Il m'avait prévenu que tu étais une fille insensible à l'amour et que tu étais incapable d'éprouver comme tout le monde des sentiments amoureux !
- C'est complètement faux, déclara Anna avec un ton qui s'emportait vers la colère. Il ne sait même pas de quoi il parle !
- Toi non plus ! Tu ne sais même pas ce que c'est d'aimer !
- Si bien sûr que j'aime !
- Ha oui ? Alors, si tu sais ce que c'est, comment se fait-il que tu ne connaisses pas la douleur que le refus provoque ?
- Je... Je pensais que ton amour pour moi allait passer.
- Tu es exaspérante ! Tu n'arrives même pas à te rendre compte de ton attitude ! Mon amour pour toi ne va pas disparaitre comme on éteint un feu avec un seau d'eau ! Que viens-tu faire aux écuries ? As-tu envie juste de retrouver un ami fidèle comme un bon chien ?
- Non ! déplora-t-elle. Tu me fais mal au cœur, arrêtes !
- Ha ! Tu as si mal au cœur que tu envoies ton amie m'offrir un cadeau pour te remplacer ?
- Quoi ? Tu as vu Amandine ?
L'orgueil fracturé en mille morceaux, Pierre était furieux.
- Je lui ai tout raconté ! Cela ne servait à rien qu'elle attende quoi que ce soit de moi, je ne suis pas un pendule qui va dans tous les sens ! Tu n'as pas à décider de la personne que j'aime !
Soudain, il y eut quelques rires accompagnés d'un sifflement sonore, mais aucun des deux ne s'en aperçut et ils continuèrent leur discussion animée.
- Qu'est ce que tu lui as raconté exactement ? demanda-t-elle, abasourdie.
- Apparemment, tout ce que tu ne lui as pas dit. Tu devrais la rejoindre, tu as réussi à briser le cœur d'une deuxième personne, je te félicite !
- Non. Tu n'as pas fait ça ! Pierre ! Amandine t'aime !
- Eh bien, pas moi ! J'ai été très clair avec elle. Au moins, même si le choc est dur à encaisser, je ne continuerai pas à la tourmenter ou lui donner de faux espoirs.
- C'est horrible !
- Non, c'est respectueux. Mais ce mot ne doit pas faire partie de ton vocabulaire, il est certainement dans le même tiroir que le mot « excuse moi ».
Son regard la transperça. Il savait qu'Anna ne s'excusait jamais. Il la vit prise au piège au milieu de plein d'incertitudes, son air accablé avait empiré. À défaut de ne pas l'avoir pour lui, le sentiment d'avoir triomphé sur sa nature gaillarde lui donna une consolation.
Anna regardait le sol. Son cœur était blessé, mais il n'existait pas de remède. Toute son existence sembla vide. Ses pensées pouvaient n'aller nulle part pour se consoler. Perdre l'amitié de Pierre, lui donnait l'impression d'avoir une forte fièvre. Ses membres tremblaient, son cœur s'agitait comme un organe faible et malade. Cette histoire d'amour était si confuse dans son esprit. Comment était-il tombé amoureux d'elle ? À quel moment ? Pourquoi n'avait elle rien vu ? Était-elle réellement insensible aux charmes de l'amour pour se comporter plus comme une aveugle qu'une ignorante ?
« C'est la dernière fois que je ne prends pas soin de quelqu'un qui me raconte qu'il est amoureux. Je me le jure ! », se résolut-elle intérieurement. « Peut-être que mon cœur est paresseux, et qu'il n'éprouve pas de désir amoureux. Mais il ne perdra pas le sens de l'amitié. Oh, Pierre, Amandine, je ne veux pas vous perdre ! Vous êtes toute ma force ! J'ai tellement honte de moi ! »
- Pierre, je ferai tout mon possible pour me racheter ! Il me manque des facultés pour comprendre l'amour, dit-elle avec un malaise évident, je ne dois pas être faite comme tout le monde ou alors je vais rester une enfant toute ma vie et je continuerai à briser des cœurs innocents comme le tien. C'est que... je ne dois pas trouver le sentiment amoureux utile. On se marie pour avoir des enfants, mais j'en ai déjà beaucoup à l'orphelinat.
Il leva les yeux au ciel, exaspéré.
- Il existe encore des mariages par amour !
Anna rectifia immédiatement en balbutiant : « Oui, oui ». Elle continua :
- Mais toi, tu t'imagines plus tard marié avec une femme alors que moi je rêve de devenir comme madame Carousselle. J'aimerais reprendre l'orphelinat lorsqu'elle sera trop âgée et qu'elle n'aura plus assez de force pour l'entretenir. Je n'aurais pas le temps de m'occuper d'un homme, tu comprends ?
Il y eut des applaudissements et des petits cris qui imitaient des aboiements de loups. Anna sentit une main se poser sur son épaule. Elle se retourna et reconnut Tim, qui lui souriait.
- On se dispute avec son cher et tendre ? demanda le blondinet avec un air goguenard.
- Tiens tiens, la bande d'abrutis des garçons d'écurie ! s'exclama-t-elle.
Les trois autres compères les encerclèrent en criant :
- Une dispute, une dispute, une dispute !
- Alors les tourtereaux, on ne s'entend plus ? Rit Alfred le plus grand de la bande qui était haut et frêle comme un épi de blé.
- La fille est libre, Pierre ? Je peux la prendre si tu n'en veux plus, reprit Tim.
Il la tira à lui, mais il ne s'attendit pas à la réaction d'Anna qui se dégagea d'un revers violent de son emprise.
- Lâche-moi, va t'amuser ailleurs !
- Elle a du répondant, dit-il en s'adressant à Pierre. J'aime bien !
Puis, il passa un regard intéressé sur Anna.
- Tu pourrais m'aider à travailler. J'aime bien moi aussi les chevaux, tu sais, et je suis tendre avec les juments. Je peux te montrer si tu veux.
- Tu vas rester tout seul et loin de moi. Dégage !
- Hola ! Madame, « je ne suis avec personne et je n'ai pas de cœur », on se calme ! Je suis plus âgé que toi ! Où est passé ton respect pour les ainés ?
- Laisse-la tranquille, s'interposa Pierre en s'avançant l'air menaçant.
Anna n'avait jamais vu son ami se montrer si hardi. Autrefois, lorsqu'ils habitaient tous les deux à Sarville, il avait pour habitude de rester en retrait derrière elle pendant les bagarres de rue.
- Je ne t'ai pas sonné, toi ! répondit le blondinet en le repoussant violemment.
- On dirait qu'il a quelque chose dans le ventre aujourd'hui, ricana Simon, un autre compère qui voulut mettre à son tour son grain de sel.
Tim lui adressa un clin d'œil, complice.
- Tu cherches à protéger ta belle ? demanda-t-il en se plaçant face à Pierre comme pour lui lancer un défi.
Un sourire narquois se dessina sur ses lèvres.
- Alors, raconte-moi un peu ton malheur, tu n'as pas eu ce que tu voulais ? Je vais t'apprendre un peu comment faire, regarde !
Il captura Anna dans ses bras et la força à rester contre lui.
- Regarde bien où je mets mes mains !
Mais en l'espace de quelques secondes, il ne comprit pas grand-chose. Anna était loin d'être une proie délicate que l'on enfermait facilement sous une cloche ! Elle lui donna un coup de coude dans les côtes qui l'affaiblit aussitôt et se dégagea rapidement de son emprise. « Sale merdeux ! » explosa-t-elle de colère.
Il apprit à la vitesse d'un éclair à mettre son air dominant et sa fierté sous terre. Sa renommée de chef s'évapora dans l'air sous les gros rires de sa bande.
Tim eut un rictus méprisant.
- Elle ne vaut rien du tout, c'est une pauvre fille que personne ne veut ! Ce n'est pas étonnant que vous faisiez bien la paire tous les deux !
La tension dans l'atmosphère était arrivée à son paroxysme. Avant même qu'Anna eut le temps de répondre, Pierre fonça sur lui en l'empoignant de toutes ses forces. Tim tomba à la renverse sur une petite botte de paille.
- Tu vas me le payer, gémit-il.
La hargne de leur mêlée agita tout le monde. Anna plongea dans le tas pour séparer Pierre des griffes de Tim, mais deux garçons l'en empêchèrent en la retenant fermement par les bras. Les cris résonnaient dans les écuries et s'élevaient jusqu'au plafond. Les chevaux s'effrayaient et hennissaient, perturbés par le désordre. La voix d'Anna dominait le vacarme : « Lâche-le ! Tim, lâche-le ! »
- Monsieur de Monseuil arrive ! Filez ! cria Alfred d'un air paniqué.
Hélas, personne n'entendit son avertissement et la bagarre dans la paille continua à faire rage. Anna réussit à se libérer des mains d'Alfred et Simon. Elle courut vers son ami, mais ce fut trop tard. Tim le frappa violemment au visage. Sous le choc, Pierre recula de quelques pas et s'affala dans les bras d'Anna. Tim élança à nouveau son poing, mais il heurta le torse d'une tout autre personne. Il s'interrompit brusquement. Tout le monde s'était tu.
Lentement, il leva les yeux sur Georges de Monseuil. Son air sombre et son regard froid comme la glace le figèrent au sol. Le blondinet trembla de tous ses membres.
- Je... Je ne voulais pas vous faire de mal Monsieur, bégaya-t-il.
Georges l'écouta avec un sang froid effrayant. Puis, il cligna des yeux, comme si ce simple battement de cil annonçait l'ère de la destruction.
- Partez. Je vous renvoie chez vous.
Les autres membres de sa bande déguerpirent en vitesse, certains pris de court, se cachèrent derrière une planche en bois qu'ils avaient trouvé au sol.
Georges braqua son regard sévère sur Pierre. Il ne fut absolument pas ému par sa lèvre ensanglantée et son hématome rouge vif au coin de l'œil.
- Je ne veux plus vous voir dans les écuries. Dorénavant, vous travaillerez comme jardinier. Si ce nouvel emploi ne vous convient pas, libre à vous de quitter cette demeure.
- Bien, Monsieur, répondit aussitôt Pierre en baissant la tête. Je vous remercie.
Anna resta bouche bée. Georges la regarda brièvement sans exprimer la moindre émotion. À son passage pour regagner sa monture, il lança juste, platement :
- Les écuries ne sont pas un endroit fréquentable pour les femmes.
- Mais... Mais, trembla la voix d'Anna en le suivant, je ne faisais que passer voir mon ami ! Pierre adore les chevaux, tu ne peux pas le mettre aux jardins !
Dans leur dos, les jeunes hommes abaissèrent leur planche pour observer la scène qui leur semblait complètement surréaliste. Cette pauvrette disait à Monsieur de Monseuil qu'« il n'avait pas le droit » !
Pierre rattrapa Anna pour la raisonner, mais celle-ci pourchassait Georges avec une voix remplie de fougue :
- Ne fais pas ça ! Je t'en prie ! C'est de la faute de cette bande de débiles qui ne sait pas se tenir correctement ! Georges !
Décidé à l'ignorer avec la plus froide indifférence, il monta sur son cheval sans même la regarder. Anna s'agrippa à son genou.
- Non ! Reviens sur ce que tu as dit ! Ne le laisse pas quitter les écuries !
- Anna ! gémit Pierre dans son dos, pour calmer son ardeur.
Il essaya de la retenir par le bras, mais elle s'en dégagea rapidement et continua de tenir la jambe de Georges en suivant la marche de son cheval jusqu'à la sortie des écuries.
- Tu ne pensais pas ce que tu as dit, hein, n'est-ce pas ? Mon ami est un très gentil garçon, il n'a jamais fait de mal à quelqu'un, c'est un agneau !
Georges ne répondit pas. Il ne chercha même pas à rejeter sa main et donna un coup sec d'étrier.
Anna le regarda partir au galop, impuissante.
- Qu'est-ce qu'il t'a pris à insister lourdement ? se plaignit aussitôt Pierre. Il aurait pu nous renvoyer sur-le-champ ! Te rends-tu compte de la manière dont tu lui parles ?
Elle baissa les yeux, le cœur brisé.
- Je ne supporterai jamais de te voir changer de travail par ma faute.
- Je ne connais pas ta relation avec Monsieur de Monseuil, mais vous avez l'air très proches !
- C'est juste un ami !
- Tu es amie avec Monsieur de Monseuil ? Ho ! Mais je comprends mieux maintenant ! Anna, tu me fatigues ! Ouvre les yeux ! S'il y a bien une seule raison pour qu'il m'ait gardé, c'est parce qu'il tient à toi ! Mais cela aussi ! Tu ne t'en rends pas compte dans ta petite tête ! Et Monsieur de Monseuil a bien compris, lui, qu'en m'envoyant aux jardins, c'était le seul moyen pour que tu ne traines plus dans les écuries !
- En quoi cela le dérangeait-il que je vienne aux écuries ?
- C'est évident, non ?
- Il a fait cela pour... nous séparer ? chuchota Anna en laissant sa question suspendue par le doute.
Pierre souffla et ramassa son chapeau racorni tombé au sol. Il le fouetta avec ses mains plus pour le battre que pour enlever la poussière.
- C'est un mal pour un bien. Je vais pouvoir t'oublier, dit-il en prenant le reste de ses affaires.
Sans plus tarder, il la quitta sur-le-champ.
Anna resta immobile quelques minutes au milieu des garçons d'écurie, son moral était au plus bas. Tim était dans un coin, recroquevillé en boule en train de pleurer dans ses mains.
Alfred se racla la gorge.
- On est désolé. Je te jure qu'on est désolé.
Elle lui braqua un regard noir qui le fit sentir tout petit.
- Pierre nous a dit que tu savais écrire, dit Lucas en s'approchant d'elle d'un pas timide avec une lettre et une plume à la main. Ça serait bien si tu nous aidais à écrire un mot d'excuse à Monsieur de Monseuil. C'est qu'on ne veut pas qu'il nous renvoie... tu comprends... on perdrait tout.
Il semblait avoir été choisi par sa bande contre son gré, car sa requête lui demandait plus de courage qu'il n'en avait.
- Je viens d'être parent... j'ai une petite fille...
Avec une exaspération terrible, Anna arracha le papier de ses doigts en contenant sa colère.
- On ne savait pas que tu connaissais Monsieur de Monseuil, chuchota Alfred. Mais personne ici ne t'a fait du mal. Hein, les gars ?
- Ah non, moi je ne l'ai pas touchée, répliqua aussitôt Lucas.
- Je n'ai rien fait du tout ! dit Simon, le plus jeune de la bande, l'air inquiet.
- Moi, je t'ai juste empêché de te mêler à la bagarre, reprit Alfred pour se décharger du poids de la culpabilité. Tu aurais pu te faire mal en prenant des coups. Tu sais... c'est pas trop un truc de filles de participer à des bastons. Je n'avais jamais vu ça ! En tout cas, j'espère que ton ami Pierre se remettra vite et qu'il arrivera à nous pardonner.
Il y avait des choses qui ne s'expliquaient pas. Anna avait vécu trop longtemps comme une mendiante pour ignorer la douleur de n'avoir pas suffisamment d'argent pour se nourrir et prendre soin de ceux que l'on aime. Aucun de ses souvenirs n'était mort de vieillesse. Elle avala sa rancune personnelle et se laissa continuer d'être la pauvrette des rues de Sarville.
Elle s'assit sur une petite botte de foin, la feuille appuyée contre ses genoux. Elle était prête à écrire. Les garçons l'entourèrent, l'air ravi. Ils attendaient ses mots pour se soumettre avec humilité et guettaient le moindre de ses sourires pour se consoler.
- Bon ! Qu'est ce que j'écris dans cette lettre ? demanda Anna qui souhaitait en finir rapidement.
- En intitulé, tu peux mettre, cher votre Grâce de votre Grâce de Monseuil, répondit Alfred avec enthousiasme.
- Mais non ! rectifia Anna. On ne dit pas ce genre de mots.
- Comment dit-on ?
Lucas lui donna un coup de coude.
- Votre Grâce, c'est tout, t'es un âne toi ! répliqua-t-il.
Anna se mit à écrire sous les regards attentifs des garçons. Pendant qu'elle rédigeait la lettre, elle se força à ne pas penser à son ami Pierre qu'elle venait de perdre. Elle ressentait déjà avec une affreuse douleur son éloignement et le vide qu'il laissait dans sa vie.
Bạn đang đọc truyện trên: AzTruyen.Top