Chapitre 12 - Retrouvailles en cellule

Léttan ne sut dire dans quelle direction se trouvait le poste de la garde terrestre, un bâtiment d'un seul étage en longueur et décoré de deux étendards aux couleurs de la garde terrestres, jaune souffre, de part et d'autre de la porte. Pas plus qu'il n'avait une idée de la durée du trajet qui l'y conduisit tant son esprit était embrouillé.
Toutes ses pensées se mélangeaient sans cohérence, sans qu'il ne puisse en tirer quoi que ce soit de plus qu'une mélasse floue et incompréhensible. Le poids de l'esprit de Sinave n'écrasait plus le sien, ça il en était certain, mais sa mémoire était toujours aussi vide et, de plus, maintenant, elle se mêlait à des images imprécises issues de la dernière demie-heure dont il se souvenait à peine.
Tout avait été compressé par la volonté de Sinave qui s'était assuré qu'il ne la dérangerait pas pendant sa conversation avec Yhrice mais elle avait trop bien fait les choses et les événements avaient à peine marqué ses souvenirs. Il revoyait une pièce élégante et riche, si il ne se trompait pas, Sinave y était, il en était certain puisque c'était elle qui l'avait amené, il y avait également une autre personne, une autre jeune fille. Il revoyait vaguement son visage et son regard larmoyant mais néanmoins doux comme la caresse d'une amante.
Il croyait également se souvenir d'avoir assisté à une violente dispute, une empoignade au sol entre deux personnes qu'il ne parvenait pas à identifier.
Tout était brouillé, comme si il regardait à travers des lunettes destinées à quelqu'un d'autre.
Il sortit de ses pensées après que les deux hommes au service de la famille De Livès, dont il ignorait tout, tout comme il ignorait que c'était dans leur résidence secondaire qu'il s'était trouvé,l'aient poussé dans le poste de la garde. Encore incertain sur ses jambes après cette soirée et, surtout les différentes attaques sur son esprit, il trébucha sur le plancher irréguliers et craquant.
L'officier en poste pour la nuit releva la tête de son bureau derrière lequel il était assis. Bondissant sur l'occasion pour lâcher Léttan, dont l'aura de ténèbres le traversait douloureusement, le plus grand des deux gardes s'approcha du bureau occupé et expliqua au soldat ce qui les amenait.
L'homme se contenta d'un regard désintéressé sur Léttan qui s'alluma à peine d'une lueur d'intérêt au mot "effraction". En revanche, il se fit particulièrement attentif lorsque le nom des De Livès fut cité. Même en dehors de l'inquisition, Eral De Livès était un homme influent, craint et respecté. Aucun doute qu'il aurait souhaité que l'homme qui avait pénétré dans sa demeure soit punis sévèrement et qu'il se serait assuré que le rôdeur ait été enfermé. Le soldat ne voulait pas décevoir cet homme puissant.
En revanche, il ignorait totalement que Eral De Livès ne savait rien de la présence de cet homme entre les murs de sa propriété, chose que les deux gardes ne savaient pas non plus puisque Welëom s'était bien gardé de préciser que cette histoire ne le concernait que lui. La dernière chose dont il avait besoin était que ses beaux-parents se mêlent de ses affaires.
Léttan ne resta pas longtemps au pose de garde, juste le temps de changer demains. L'homme de la garde terrestre referma des menottes autour de ses poignets et lui ordonna de s'asseoir pour attendre sans bouger mais le jeune homme n'obéit pas, restant debout seulement pour ne pas se soumettre à une autre volonté que la sienne, pas après cet épisode de soumission totale envers Sinave.
Tout en le surveillant du coin de l'œil, le soldat alla chercher deux autres de ses collègues, occupés plus loin dans le bâtiment, pour conduire ce criminel en prison. Léttan les regarda le saisir pour ensuite s'empresser de le lâcher en s'écartant, les yeux agrandis de stupeur. Ils échangèrent un regard surpris et empli d'incompréhension. Léttan adopta le même.
Beaucoup de personnes réagissaient de la sorte à son contact avait-il remarqué. C'était étrange, très troublant. Pourquoi les gens ne pouvaient-ils pas le toucher ? Un mystère de plus à ajouter à la liste des éléments qu'il ignorait à son propre sujet.
Il baissa le menton, ployant sous le poids de ses doutes et ses ignorances.
Peut-être moins courageux ou plus malins que l'homme des De Livès, les soldats ne testèrent pas de nouveau pour savoir si l'effet plus que désagréable recommençait ou non et, au lieu de refaire une tentative, ils se contentèrent de lui faire signe d'avancer et passèrent derrière lui, prêts à intervenir au cas où. Une fois dans la rue, l'un passa en tête et l'autre resta en arrière.
Léttan suivit les soldats sans résister ni rien dire, il n'en voyait pas l'utilité. Il n'avait nulle part où se rendre, il ne connaissait personne et ne savait pas qui il était. Au moins, en prison, il aurait un endroit où dormir et de quoi manger alors il ne disait rien et avançait.
Dans l'obscurité, il ne distingua pas grand chose de la prison qui l'accueillerait pour les prochains jours ou peut-être davantage selon le déroulement des prochaines heures, peut-être quelques semaines. Il ne voyait qu'une masse noire, basse et trapue qui lui inspirait l'image d'une bête ramassée sur elle-même et prête à bondir.
Un frisson remonta la long de son échine lorsque la porte s'ouvrit dans un grincement. Léttan regarda autour de lui.
Ils se trouvaient dans une salle étroite occupée en majorité par un large bureau qui rendait difficile l'accès à une porte derrière.En plus de la porte d'entrée, il y en avait donc une derrière le bureau et une autre sur le mur de droite, lourde et renforcée de fer. La pièce n'était éclairée que par une unique lampe à huile accrochée au plafond dont la combustion dégageait une odeur rance et désagréable, et elle ne suffisait pas à dissiper les nombreuses zones d'ombre.
À côté de la porte d'entrée, du côté gauche, il n'y avait qu'un banc usé au bois rugueux et qui semblait fort inconfortable pour seul meuble à destination des visiteurs.
Léttan sentit ses paumes se couvrirent de sueur froide. Ce ne lieu ne le mettait absolument pas à l'aise, au contraire. Il savait que le lieu n'était pas conçu pour être agréable ou chaleureux mais l'idée que c'était sa nouvelle habitation l'angoissait profondément.
Pendant que les soldats allaient discuter avec le gardien de la prison, lui aussi vêtu d'un uniforme jaune souffre, tout en gardant un œil attentif sur lui, le jeune homme prit place sur le banc qui,effectivement, s'avéra être le pire siège qu'il avait occupé. Il avait déjà mal aux muscles de s'y être assis quelques secondes. Il devait s'y habituer. C'était son nouveau style de vie à présent, sommaire et inconfortable.
Soudain, alors qu'il observait chaque détail de l'endroit, comme une bulle de souvenirs éclata devant son regard. Enfin, il s'agissait davantage d'une certitude qui s'imposait à son esprit. Il n'était jamais entré dans une prison, pour lui ou un autre, jamais.
Cette information émanant de sa mémoire disparue le rassura. Il n'était pas un criminel, il avait toujours été quelqu'un de droit et d'honnête. Se souvenir de cela le motivait et lui donnait encore plus envie de découvrir toute la vérité sur lui puisque, si il était quelqu'un de bien, il le méritait.
Par contre, si il se trouvait ici sans aucune raison valable, ce n'était certainement pas le cas de tous les occupants de ce charmant lieu. Si il avait de la chance, il aurait une cellule vide ou, sinon, possibilité plus probable, il se retrouverait en compagnie de criminels, voleurs, escrocs, trafiquants, dans le meilleur des cas, assassins, meurtriers, violeurs, pirates dans le pire. Sa respiration s'emballa d'appréhension et de peur.
Les deux soldats sortirent de la prison et Léttan eut très envie de les suivre pour inspirer un peu d'air frais. Il avait l'impression de ne plus pouvoir respirer dans cet endroit.
Le garde derrière le bureau écrivit quelques mots sur le registre de la prison. Il ne prit même pas la peine de demander son nom à Léttan pour l'inscrire, se contentant de ce que les soldats lui avaient rapporté, eux-mêmes le tenant des gardes au service des De Livès.
Il étouffa un bâillement en terminant le protocole puis retira la clé qu'il portait autour du cou passée à une fine cordelette de cuir qu'il inséra dans la serrure du troisième tiroir du bureau dans lequel était rangé le trousseau permettant l'accès aux cellules. Il repoussa sa chaise pour se lever et vint à la hauteur de Léttan.
Ce dernier se tourna légèrement sur le côté, exposant discrètement son bras sans se lever, voulant tester quelque chose qui l'aiderait peut-être à décrypter le secret de son existence. Puisqu'il ne paraissait pas disposé à se mettre debout et que le garde ne comptait pas attendre qu'il se décide, il le saisit par le bras pour le mettre sur ses pieds de force mais, comme tous les autres, il ne le tint pas longtemps. Il regarda sa paume comme transpercée par des aiguilles de glace et invisibles puis Léttan qui tordit la bouche en une légère moue de réflexion.
À présent, plus de doute possible. C'était son contact qui provoquait un quelque chose d'apparemment insupportable sur toutes personnes. Des plus étranges.
Le garde étira ses articulations avec une grimace de douleur. Ce geste et cette expression semblèrent familiers à Léttan. Il les avait déjà eu lui-même et pour des raisons identiques. D'ailleurs, en y réfléchissant bien, la réminiscence de cette sensation, que lui, ne rencontrait pas au contact d'autrui, remonta dans son bras depuis sa main : une douleur glacée et si désagréable que c'en était insupportable. Il secoua et remua ses doigts engourdis.
Il connaissait donc cette sensation et, maintenant qu'il s'en souvenait, il comprenait pourquoi tout le monde s'empressait de lâcher immédiatement.
Sans un mot, il se leva et put constater qu'il dépassait le garde d'une tête. Ce dernier lui adressa un regard méfiant puis, le trousseau de clés serré dans sa main, il s'avança jusqu'à la porte renforcée qu'il déverrouilla. Cette fois, les gonds ne grincèrent pas et l'épais panneau de planches assemblées révéla un escaliers raides taillé dans la roche et seulement éclairé par des lumières provenant du bas des marches.
Léttan se crispa. Son envie de s'enfuir augmenta mais il n'en avait pas la possibilité alors il descendit sur la première marche alors que le gardien refermait la porte qui racla contre le sol. Le jeune homme inspira profondément puis il enchaîna les marches et arriva au sous-sols.
Un long couloir où s'ouvraient des cellules de part et d'autre et un autre bureau avec un autre garde assis derrière, lui aussi éclairé par de mauvaises lampes à huile, se présentaient à lui.
Alors que le gardien expliquait en quelques mots à voix basse à son collègue les raisons de leur venue à cet étage. Léttan examina les cellules qui s'alignaient face à face et côte à côte et constata, avec soulagement, que peu était occupé. Il n'aurait alors pas à cohabiter avec un meurtrier psychopathe et il devrait être tranquille pour quelque temps. Ainsi, il disposerait du calme nécessaire pour réfléchir à sa situation et peut-être glaner quelques souvenirs.
À présent qu'il ne craignait plus de se retrouver en compagnie d'un criminel dangereux, la prison lui paraissait de nouveau une bonne option, la meilleure à sa disposition, certainement car c'était la seule qui s'offrait à lui.
Le premier gardien remonta après avoir déverrouillé le tiroir de son collègue dans lequel se trouvait un nouveau trousseau, plus fourni.
Le jeune homme arqua un sourcil. La sécurité était rigoureuse mais elle avait également ses failles.
Comment faisaient-ils si jamais un détenu faisait un malaise dans une cellule ? Le gardien en fonction devait aller prévenir celui à l'étage pour qu'il lui donne accès à ses clés alors qu'il ne pouvait pas ouvrir la porte en haut des escaliers. C'était absurde et c'était exactement le genre de choses qui causait une panique et un désordre chez les gardes. Une faille à exploiter si quelques prisonniers comptaient s'échapper.
Évidemment, ce n'était pas là l'intention de Léttan mais la réflexion lui était venue seule. Il ne cherchait qu'à obtenir une vue d'ensemble et cela en faisait partie. Le deuxième gardien nota quelques mots sur un autre registre puis il se leva et fit signe à Léttan de le suivre.
Ce dernier eut une impression de revoir exactement la même scène qu'à l'étage mais il emboîta le pas à l'homme qui le fit entrer dans une cellule du fond, vide comme il l'espérait. Il tendit ses mains à travers les barreaux pour que le garde lui retire ses menottes qui le dérangeaient. L'homme ne sembla guère complaisant mais il lui libéra les poignets. Le jeune homme frotta les marques  les bracelets de métal avaient laissé sur sa peau puis il se retourna vers son logement avec un soupir.
Un mur de briques grises, trois autres de barreaux le séparant des cellules de gauche et de droite et du couloir, une couchette faite d'une planche de bois recouverte d'une couverture rêche, un tabouret aussi inconfortable que le banc à l'étage et un pot de chambre, pas très réjouissant mais c'était mieux que la rue avec une sorcière qui le contrôlait.
Le problème n'était pas tant l'étroitesse de la pièce, il sentait qu'il avait l'habitude de posséder peu d'espace personnel, mais plutôt le sommaire et l'inconfort de l'aménagement.
Si il avait la certitude de n'être jamais allé en prison, il avait également soudainement le souvenir d'avoir vécu dans un endroit à peine moins confiné que cette cellule mais où était-ce et qu'était-ce ?
Les questions demeuraient toujours sans réponses. Néanmoins, il lui restait les hypothèses et la logique. Une pièce minuscule...
Il pouvait supposer que, avant tout cela, il était trop pauvre pour habiter un meilleur endroit mais ses vêtements, bien que de qualité moyenne, démentaient cette possibilité. Ils étaient trop propres, en trop bon état et trop élégants, tout comme ses cheveux à la coupe impeccable.
Il y avait aussi la cabine d'un navire qui pourrait correspondre à ces caractéristiques. Il en revenait encore et toujours à la marine. À cette idée, les doigts de Léttan jouèrent avec la médaille frappée à l'effigie de Dinéa par réflexe et sans qu'il n'y songe.
Il s'assit lourdement sur sa couchette qui grinça sous son poids, les dents enfoncées dans sa lèvre inférieure.
Brusquement, ses yeux le brûlèrent sous une violente envie de pleurer. Les larmes roulèrent en silence sur ses joues mal rasées. Dans cette petite cellule étroite et sans fenêtre dans cette grande prison silencieuse où seule résonnait la respiration du gardien, toutes ses pensées se faisaient plus martelantes et sa détresse prenait tout son esprit, l'envahissant.
Tous les événements depuis son réveil tournaient et repassaient, se rajoutant. Tout ce qui ressortait était le vide de sa mémoire et son ignorance de sa propre personne. Malgré tout ce qu'il avait fait pour se souvenir, il ne savait presque rien.
Toutes les informations qu'il avait pu récolter en arpentant Giléanne et en forçant ses souvenirs inexistants était qu'il lui semblait être marin et qu'une sorcière l'avait ensorcelé car elle souhaitait l'avoir sous son contrôle pour une raison qu'il ignorait, mais ça ne faisait jamais qu'une chose de plus sur la liste. Il ne savait pas qui il était ni ce qui lui était arrivé, c'était une torture terrible, pire que de vivre avec un passé douloureux.
Peut-être qu'il avait une famille qui s'inquiétait, des personnes qui l'aimaient mais il ne se rappelait pas. C'était quelque chose d'affreux que de se douter d'avoir des proches sans pouvoir leur donner un nom, ni même un visage, rien. Il avait bien cette vague image de cette jeune fille rousse aux yeux turquoises mais il ignorait qui elle était.
C'était tout ce qu'il subsistait de sa mémoire : quelques images et impressions floues et toujours plus de détresse.
Pliant les genoux, il remonta les jambes sur la couchette contre sa poitrine et les entoura de ses jambes. Le menton sur les genoux, il continua à sangloter sans un bruit, tourmenté par cette terrible situation.
Il se sentait comme un enfant qui pleurait car il ne comprenait pas le monde sauf que, lui, ce qu'il ne comprenait, c'était ce qu'il lui arrivait.

Il ne sut combien de temps il resta ainsi, recroquevillé et pleurant, déplorant ce vide dans sa tête. En un sens, c'était comme si on lui avait arraché toute une partie de lui, la plus importante. C'était injuste.
Il fut tiré de ses sombres pensées par un fort raffut provenant de l'étage, où se trouvait le hall de la prison, et les "admissions". Des pas brusques résonnaient au-dessus de son crâne et quelques cris transpercèrent le plancher.
Léttan releva ses yeux toujours larmoyants, ravi d'avoir une distraction pour pouvoir se focaliser sur une autre chose que sur ses tourments. De là où il était, les vociférations étaient incompréhensibles mais, en toute logique, il devait s'agir d'un interpellé récalcitrant.
Il n'avait aucune idée de l'heure précise mais, comme les gardiens changeaient toutes les deux heures, conformément au règlement, et qu'il avait compté deux relèves, il était très tôt dans la matinée, le soleil n'était pas encore levé. À cette heure-ci, il ne devait guère qu'être qu'un ivrogne complètement saoul qui dérangeait l'ordre publique alors la garde terrestre, désœuvrée, l'avait ramassé et le laisserait en prison durant quelques heures, le temps qu'il dégrise, puis elle le relâcherait sans histoire.
Pour son cas, en revanche, c'était plus compliqué puisque Léttan lui-même ignorait exactement de quoi on l'accusait. D'effraction,avait-il compris à travers les échanges des soldats, mais il ne se souvenait pas de ce qu'il faisait dans cette maison, ce qu'il s'y était produit, comme toujours.
Le raclement de la porte contre le sol résonna dans l'escalier et les protestations se firent plus claires. Une voix légèrement pâteuse qui montait dans les suraiguës de façon désagréable, notamment,perça. Léttan grimaça en s'approchant des barreaux pour distinguer ce qu'il se passait dans cette prison mais l'angle n'était pas favorable et il ne vit rien de plus que la rangée de cellules d'en face.
En revanche, il entendait à présent parfaitement les cris qui résonnaient en se répercutant contre les murs de briques :

« Mais elle va se calmer, oui ?

- Attention, la lâche pas ! Elle risque de se dégager !

- Ôtez vous sales pattes de moi immédiatement ! Vous allez le regretter !

- C'est une vraie furie !

- Alors tiens la mieux ! Change de prise !

- Eh ! Espèce de pervers ! En profitez pas pour me tripoter !

- Ah la garce ! Elle m'a mordu, la folle !

- T'en veux encore ? T'as qu'à poser tes mains ailleurs ! »

Un son étouffé parvint aux oreilles de Léttan qui supposa que l'un des deux gardiens avaient reçu un coup à l'abdomen, chassant tout l'air de ses poumons. Décidément, la femme qu'ils avaient arrêtée ne semblait nullement disposée à coopérer et à se laisser faire. Elle résistait farouchement.
Une vague de jurons particulièrement imagés et inventifs succédèrent à ces paroles. Léttan arqua un sourcil, surpris par un tel langage. Son propre vocabulaire en était enrichis, bien qu'il n'oserait jamais user de pareils mots, même hors de lui.
Tant bien que mal, les deux gardiens traînèrent la femme qui remuait et se débattait furieusement avec une grande force et sa taille, grande pour son sexe, ne facilitait pas leur tâche. Leur collègue en poste au bureau s'empressa de leur ouvrir la cellule à côté de celle de Léttan, rangeant les prisonniers dans un ordre précis. Ils poussèrent la femme à trois dans le fond de la cellule puis refermèrent vivement la grille dans son dos. Ils échangèrent des regards et des soupirs de soulagement, pas mécontents d'avoir réussi à l'enfermer.
La jeune fille se jeta contre les barreaux, qui écrasèrent sa poitrine ronde, et tenta de griffer l'homme le plus proche, celui qui avait trouvé une prise inconvenante sur sa personne, volontairement, elle en était sûre. Ses ongles tracèrent quatre sillons parallèles à travers le tissu de l'uniforme de l'homme qui n'avait pas vu l'attaque venir. Il s'écarta de la cellule en lançant une injure à la prisonnière qui, elle, répliqua très poétiquement d'un majeur tendu à travers les barreaux.
Les gardiens grommelèrent puis repartirent à leur poste respectif. Léttan les suivit du regard, ne sachant que penser de la scène. Il était à la fois plutôt hébété et amusé.
Au lieu de s'interroger, il se tourna vers sa voisine de cellule, qui s'étirait, les mains derrière le crâne, prenant possession des lieux. Sa démarche quelque peu titubante confirmait que c'était pour ivresse que la garde l'avait conduite ici et peut-être, avaient-ils cru, pour autre chose.
Avec sa chemise sans manche nouée juste sous la poitrine, son pantalon de cuir moulant ouvert le long des jambes et tenant par un laçage aéré, on pouvait se laisser tromper sur sa profession mais Léttan reconnut la jeune fille de la taverne, celle qui dansait sur les tables et qui lui avait sauté dessus avec un large sourire, sauf qu'elle avait perdu son tricorne et son baudrier. On avait dû les lui retirer à son arrivée.
Faisant un tour sur elle-même, elle tomba face à Léttan séparé d'elle par les barreaux. Ses yeux s'écarquillèrent de surprise puis elle fronça les sourcils. Léttan ne lui semblait pourtant pas être quelqu'un du genre à enfreindre la loi. Il était sage et honnête.
Ne sachant que lui dire car ne se souvenant pas plus de leur rapport que du reste, Léttan baissa les yeux et s'assit sur le bord de la couchette, qui n'était pas devenu plus confortable entre temps, un air tourmenté sur le visage puisqu'il n'avait plus rien pour détourner ses pensées.
Le froncement de sourcils d'Alowen s'accentua et elle s'approcha jusqu'à se plaquer contre les barreaux, étudiant le jeune homme sous tous les angles. Les constatations qu'elle avait mené à l'Ondine à la harpe restaient les mêmes et se renforcèrent même. Plus de cicatrice, la peau blafarde, l'expression étrange, les yeux plus sombres qu'à la normal et qui étaient habités par une lueur d'incompréhension perpétuelle.
Il y avait quelque chose qui n'allait pas.
Sans parler de cette sensation insupportable qui l'avait envahie lorsqu'elle l'avait touché.
Décidant d'en apprendre davantage, intriguée par cette histoire et également car elle n'avait rien d'autre à faire dans ce trou à rat, elle se colla encore plus contre les barreaux en en saisissant un au-dessus de sa tête, une posture plutôt langoureuse qui ne laissait personne indifférent. D'ailleurs, Léttan ne put s'empêcher de glisser un regard sur son ventre bronzé et sur les premiers boutons défaits de sa chemise.
Sans s'en préoccuper, Alowen pencha la tête sur le côté et lui lança :


« Tune me demandes pas ce que je fais là ?


Léttanposa son regard sur son visage souriant. Elle papillonna des cils etlui fronça les sourcils en se questionnant toujours davantage.

Pourquoise comportait-elle de cette manière avec lui ? Leur relationaurait-elle étét d'un ordre intime ?

Bienévidemment, il ignorait que la jolie pirate avait une attitudesemblable avec la plupart des gens ni quelles étaient sespréférences.

Ilbaissa à nouveau le regard sur ses chaussures, ses pupilles sedéplaçant rapidement de la gauche à la droite alors qu'ilcherchait en vain un souvenir d'Alowen remontant à plus longtempsque le début de la nuit.

Lesourire d'Alowen se fana sur ses lèvres qu'elle tordit sur le côté,se demandant vraiment ce qu'il lui arrivait. Il semblait perdu,totalement et complètement. Les événements qui s'étaientcertainement enchaîné après qu'il soit descendu du Fleuretavaient dû être graves.

Quittantsa posture de séductrice, elle s'accroupit pour se rapprocher deLéttan et avoir son regard environ au même niveau que le sien et,prenant une voix douce que seule sa sœur lui connaissait, elle luidemanda :


Et toi, que fais-tu là ? Que s'est-il passé ?


Je...je n'en sais rien ! Je sais que je suis sorti de la taverne puis tout est flou, dans le brouillard. Je me suis retrouvé dans une maison, je ne sais comment, je ne me souviens pas de la nuit, comme de tout le reste !


Tu es donc bien amnésique.


Si tu entends par là que mon cerveau est totalement vide, alors oui !


Ah ouais, ça craint. Comment ça se fait ?


Je ne me souvenais pas de mon nom avant que tu ne m'appelles et tu crois que, par contre, je me rappelle de ce qu'il s'est passé ? Je ne sais plus rien, c'est dur...


Ça ne doit pas être évident comme situation.


Qu'est-ce que ça peut bien te faire ? Sommes-nous amis ou...plus ?


Plus ? C'est sûr, tu as perdu tous tes souvenirs pour dire ça ! Je ne crois pas non plus qu'on puisse nous qualifier d'amis.


Alors pourquoi mon problème te touche t-il ?


Parce que je crois que je t'aime bien et que, de toute façon, je n'ai rien à faire dans le coin alors je vais t'aider.


Et comment ? Nous sommes enfermés.


En tous cas, tu es toujours aussi observateur mais ce n'est qu'un détail (elle retira l'épingle qui retenait le nœud de sa chemise, qui se dénoua et retomba en deux pans sur son ventre, puis examina Léttan à qui elle ordonna :) donne moi ta ceinture.


Lejeune homme fronça les sourcils à cette demande. Cependant, il neconserva pas cette expression et son visage s'éclaira lorsqu'ilcomprit. Son regard alla de l'épingle que tenait Alowen à laserrure de sa cellule.

N'ayantdonc pas besoin d'explication, il défit la boucle de sa ceinture et,tenant son pantalon d'une main pour être certain qu'il ne glisseraitpas, il tendit la lanière à Alowen. Cette dernière lui adressa unclin d'œil puis entreprit de forcer la serrure à l'aide del'épingle et de la boucle.

Cen'était pas son domaine de prédilection mais elle devrait yarriver. Il y eut un fort bruit de mécanisme mécontent et Alowengrimaça en levant les sourcils. Ou pas.

Léttanse pencha vers le couloir pour vérifier que le gardien n'avait pasété alerté et qu'il n'arrivait pas. Comme tout semblait calme, ilfit signe à Alowen et elle reprit sa besogne en s'efforçant d'êtreplus délicate pendant qu'il continuait à guetter l'éventuellevenue du gardien.

Finalement,après quelques minutes de bataille et plusieurs jurons marmonnés,elle parvint à déverrouiller la grille. Elle l'ouvrit à peine etse glissa par l'entrebâillement mais ne s'attaqua pas à lacellule de Léttan qui tendit la main pour récupérer sa ceinturequ'Alowen cacha derrière son dos en déclarant :


Je te la rendrai tout à l'heure.


Le deuxième tiroir en partant du haut. Ce sera plus évident avec les clés.


Petit malin.


IronisaAlowen avant de filer à pas silencieux dans le couloir. Léttan levales yeux au ciel avec un sourire en coin. Elle avait quelque chose defort amusant et sympathique, il fallait le reconnaître.

Ilpatienta, appuyé contre les barreaux et se disant qu'il ne cessaitde changer d'avis mais, pour lui, c'était plus intéressant de setrouver avec des connaissances qui pouvaient lui donner des détailssur lui et son passé que de rester au chaud en cellule.

Alowenrevint sans tarder, le trousseau à la main et la ceinture de Léttanjetée sur son épaule. Elle essaya plusieurs clés avant de trouvercelle correspondant à la cellule. Elle fit sortir Léttan mais nelui rendit toujours pas sa ceinture, l'urgence étant de sortir delà.


Et maintenant, s'enquit Léttan, c'est le gardien du haut qui a la clé de la porte.


Et c'est maintenant que tu me le dis ? Bon, il doit bien avoir une fenêtre quelque part.


Oui, munie de barreaux.


Alors comment fait-on ? Il faut le convaincre de nous ouvrir et se débarrasser de lui.


Tu peux forcer la serrure.


J'ai failli m'ouvrir un doigt en forçant un tiroir.


J'aurais su comment faire si le gardien était toujours conscient. »


Alowengrommela.

Elleavait à moitié étranglé le gardien avec la ceinture de Léttanpour lui couper le souffler suffisamment longtemps pour le rendresans connaissance.

Touten marmonnant, elle leva la tête et avisa les lampes à huile quibrûlaient. Son côté légèrement pyromane se réveilla et elle eutune idée. Elle monta sur le bureau sur lequel le gardien étaitaffalé, lui écrasant les doigts au passage, et, ayant ainsi gagnéquelques centimètres, elle décrocha la lampe et sauta au sol.

Léttanla regarda faire, les sourcils à nouveau froncés, et la suivit dansles escaliers où, en haut, elle appliqua la flamme contre lesplanches de la porte. Le bois sec s'enflamma rapidement et la fuméese rependit d'un côté comme de l'autre.

Léttansaisit Alowen par le bras et la tira à terre, l'air frais étant ausol.

Ilsn'eurent plus qu'à attendre tranquillement que le gardien seprécipite pour ouvrir.

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