Chapitre 1 - L'Oiseau des Vagues
Giléanne, ville portuaire de l'île royale, nommée ainsi car elle abritait la capitale des Caëlinnes et, par conséquent, la famille royale régnant sur cet archipel. Sur les quais, c'était l'effervescence. Impossible de trouver un équipage disposé à transporter les marchandises d'une île à l'autre et, lorsqu'on y parvenait malgré tout, il était incomplet donc indisponible.
Tout cela à cause des récentes disparitions. Il n'y avait pas un seul port ni même un seule village qui soit épargné par cette histoire.
Depuis un peu moins de deux mois, quatre bâtiments avaient disparu avec cargaison et équipage. Tous avaient un cap ainsi qu'une destination différente et il n'y avait pas la moindre trace d'eux, pas de planches, de caisses ni même de corps rejeté sur les côtes.
Les rumeurs avaient rapidement pris de l'ampleur, chacun l'enjolivant à sa manière et les superstitieux en avaient immédiatement fait une affaire de malédiction. À partir de là, l'église des Quatorze divinités des Caëlinnes s'était empressé d'approuver et de pointer du doigt les responsables : les sorcières qui se détournaient des dieux pour se fiancer aux démons.
Si certains avaient adopté cette réponse et qu'une fièvre fanatique s'était emparé de quelques villages, la plupart des Caëlins préférait chercher l'explication ailleurs et s'interrogeait toujours en écoutant les discours des prêtres d'une oreille distraite.
Quoi qu'il en était, c'était une mauvaise période pour les affaires inter-îles et donc, pour tous puisque les îles ne pouvaient substituer indépendamment les unes des autres.
L'île des trois était propice à l'agriculture, tout comme l'île de feu, Ariennte et ses plaines fournissaient du bétail, Argine avait le bois, Tricille possédait de nombreuses mines de métaux alors qu'à Icianne, c'était le charbon qu'on extrayait et il y avait aussi les marais salants des îles siamoises.
Les capitaines désespéraient également, les membres de leurs équipages démissionnant les uns après les autres.
Comment faire leur travail ?
Alors, ils tentaient d'engager n'importe qui de prêt à s'embarquer pour le voyage.
C'était exactement ce à quoi les derniers membres de l'équipage de l'Oiseau des vagues étaient occupés. Penchés par-dessus le bastingage du plus jeune au plus vieux, ils apostrophaient les passants, leur offrant une bonne place et leur faisant miroiter de fantastiques aventures ainsi qu'un salaire excellent mais personne ne s'arrêtait. Tous se contentaient de lever les yeux au ciel avec un air désintéressé.
Les cinq matelots stoppèrent leurs tentatives et échangèrent des regards découragés.
Était-ce réellement la peine de s'échiner ainsi ?
Ils craignaient d'être obligés de rester à quai pour de longs jours encore, certainement jusqu'à ce que l'affaire des disparitions soit résolue.
Ils soupirèrent à l'unisson, s'apprêtant à aller annoncer leur échec à leur capitaine mais une voix les retint.
Une voix qui annonça fermement :
« Moi,je suis volontaire !
Plutôt circonspects, les cinq matelots baissèrent les yeux sur le quai et plus particulièrement sur le petit bout de femme rousse se tenant dessus face au navire, les poings sur les hanches, l'air déterminé.
Nialek secoua négativement la tête en retenant un rire sarcastique et méprisant alors que Tinnam, le plus âgé, refusait :
- Désolé, mam'selle, mais ça va être possible. Les femmes, ça porte malheur sur un bateau.
- Je crois, au contraire, que le malheur pour vous serait de ne pas m'avoir. Vous n'êtes pas assez pour manœuvrer ce bâtiment en toute sécurité, il vous manque quelqu'un et il me semble que personne d'autre que moi n'a accepté votre offre. Vous n'avez pas le choix. Argumenta la jeune fille.
- Elle n'a pas tort. Appuya Julys.
- Il vaudrait mieux laisser le capitaine décider, non ?
Signala le plus jeune, Vanilesse, un garçon volontaire et travailleur de quinze ans qui n'avait pas eu la vie facile. Les quatre autres approuvèrent de hochements de tête.
Julys alla chercher une corde qu'il laissa se dérouler le long du flanc du navire jusqu'au quai. Cela servirait de premier teste à cette candidate.
Sans hésiter, cette dernière se saisit de la tresse de chanvre et s'y hissa, les pieds contre les planches de l'Oiseau des vagues. Tirant sur ses muscles, elle grimpa sans particulièrement de difficulté jusqu'au bastingage. Là, Aolenne lui tendit la main pour l'aider sur les derniers centimètres. La jeune fille stoppa son ascension pour fixer les doigts du marin de ses grands yeux turquoises foncé. Finalement, elle l'ignora et sauta sans aide sur le pont.
Les bras croisés sur la poitrine, elle dévisagea les cinq marins qui se sentirent plutôt mal-à-l'aise sous l'impénétrabilité de son regard intense.
Il y avait quelque chose d'étrange en elle mais ils ne parvenaient pas à déterminer quoi.
S'impatientant, elle lança :
- Alors, où est le capitaine que je lui parle ?
- Venez.
Ordonna simplement Tinnam en faisant signe à la jeune fille de le suivre.
Elle lui emboîta le pas sans un mot ou un regard supplémentaire pour le reste de l'équipage, qui aurait bien voulu venir avec eux pour savoir comment les choses allaient se passer mais ce ne serait sûrement pas au goût du capitaine, alors personne ne bougea.
Tinnam conduisit la jeune fille sur le gaillard d'arrière en veillant à mettre une certaine distance entre eux.
Là, autour d'une table branlante, deux hommes débattaient assez vigoureusement sur la possibilité de pouvoir partir seulement à sept.
Le premier devait avoir une vingtaine d'années, peut-être un peu moins. Il était grand et plutôt fluet avec le teint basané par une existence passée à l'extérieur sur le pont d'un navire, parfaitement en accord avec ses cheveux noirs lâchés sur ses épaules. Il avait le visage ovale avec les pommettes à peine marquées et une fossette au menton. Une vieille cicatrice marquait le coin inférieur de son œil gauche qui, comme son jumeau, avait la couleur de la mousse.
Le deuxième homme, plus âgé, correspondait en tous points au stéréotype du vieux loup de mer : une barbe grise en bataille, une vieille chemise rapiécée sous un veston en cuir usé et un chapeau décoloré parle soleil sur le crâne. Son habillement était l'exacte opposé de celui jeune homme qui, lui, était parfaitement vêtu : cheveux peignés, chemise rouge et propre aux larges manches, veston noir boutonné de boutons brillants et bottes cirées du jour.
Si elle se fiait à leurs tenues, le capitaine était celui aux cheveux noirs, d'après la jeune fille.
Tinnam se racla la gorge pour signaler sa présence aux deux hommes qui relevèrent le regard vers eux. Le plus jeune arqua un sourcil un avisant la jeune fille se tenant derrière Tinnam et il eut un sourire en coin en remarquant l'écart que le marin maintenait soigneusement entre leurs deux personnes.
Il lança sans méchanceté :
- Tu sais, je ne pense pas qu'elle va te tuer.
- Les femmes portent malheur sur les navires. Tu le sais très bien, Léttan !
- Alors pourquoi l'as-tu faite monter à bord ? Demanda le vieux loup de mer.
- Elle veut rejoindre l'équipage, capitaine.
La jeune fille leva les sourcils, surprise.
Le vieux barbu était donc le capitaine de ce navire. En toute logique, le jeune homme de si belle prestance devait être son second, sauf si elle faisait encore erreur.
Quoiqu'il en était, à la réponse de Tinnam, tous deux se firent très attentifs à la nouvelle venue et, si le capitaine semblait calme, posé et absolument pas surpris, le dénommé Léttan parut méfiant et il examina la jeune fille en détails.
Elle sortait juste de l'adolescence mais possédait déjà les traits et le corps d'une femme. De petite taille, sa peau pâle contrastait avec le feu de ses cheveux qui tombaient en frisant dans son dos. Son visage aux mâchoires carrées, au nez droit et aux lèvres presque trop charnues dégageait une beauté froide peu commune. Quant à ses grands yeux turquoises foncés, ils avaient quelque chose d'étrange et d'insondable, quelque chose de sombre.
Si les cinq membres de l'équipage avaient été incapable de déterminer ce qui les troublaient chez cette fille, Léttan le trouva. Il y avait en elle quelque chose de ténébreux, comme une aura de danger émanant de sa personne. Le jeune second se méfia immédiatement et se mit sur ses gardes.
Contrairement à lui, le capitaine haussa simplement les épaules en déclarant :
- Pourquoi pas. Comment tu t'appelles, gamine ?
- Krélia.
- On dirait une branche qui se casse.
Fit remarquer Léttan en croisant les bras sur la poitrine avec un sourire moqueur qui lui valut un regard assassin de Krélia et, une chose devint certaine, il ne souhaitait pas être à nouveau fixé de la sorte.
Cependant, il ne se laissa pas impressionner malgré le frisson qui remontait le long de son échine. Pas question qu'il affiche sa crainte ainsi alors qu'il n'y avait pas de raison.
Le capitaine se leva de son tabouret en déclarant :
- Alors bienvenue à bord, Krélia. Par les temps qui courent, nous n'allons pas faire les fines bouches. Par contre, tu dormiras avec le reste de l'équipage. Moi, je suis le capitaine Léorin Wiesse. Léttan est mon second. Ce vieux superstitieux, c'est Tinnam et les autres se présenteront seuls. Tu sais naviguer ?
- J'ai des notions. Répondit Krélia.
- Alors sers t-en. Nous allons enfin quitter le port. Tous à vos postes et je veux quelqu'un au nid de pie ! Krélia, Vanilesse, vous vous occupez des voiles ! Allez, allez ! On est pas beaucoup alors on s'active ! »
Aux ordres du capitaine, tous se mirent à courir pour s'atteler à la tâche le plus rapidement possible.
Suivant leur exemple, Krélia se pressa de descendre du gaillard d'arrière pour bondir sur le pont qui venait d'entrer en effervescence. Nialek grimpa au nid de pie alors que Julys, Aolenne et Tinnam se chargeaient de relever l'ancre.
Krélia se saisit d'un cordage au hasard et s'y suspendit, faisant remonter ses jambes. Elle fut elle-même surprise de la facilité avec laquelle elle effectuait cette acrobatie alors qu'elle n'avait jamais rien fait de semblable.
De l'autre côté du pont, Vanilesse se hissa dans les cordages à son tour. Avec un sourire taquin, il adressa un clin d'œil à Krélia. La jeune fille fronça les sourcils.
Voulait-il faire la course ?
C'était puérile mais aussi un moyen de l'accueillir dans l'équipage. Krélia soupira. Elle devait s'intégrer, du moins, le temps qu'ils s'éloignent du port et qu'ils ne puissent plus la chasser au dernier moment.
Se résignant, Krélia accepta de se plier au jeu de son camarade. Elle se saisit des cordes nouées au-dessus de sa tête et elle grimpa ainsi jusqu'à la bôme du grand mat sur laquelle elle s'assit à califourchon, juste quelques secondes avant Vanilesse qui la dévisagea avec des yeux ronds de surprise. Pour quelqu'un qui n'avait certainement jamais mis les pieds sur un bateau, elle se débrouillait étonnamment bien.
Sans fanfaronner ou afficher sa victoire sur l'adolescent, Krélia s'attaqua aux nœuds qui retenaient la voile.
L'équipage étant grandement réduis, ils n'étaient que tous les deux pour lâcher la voilure. Partant chacun, d'une extrémité de la bôme, ils progressèrent en détachant les cordes jusqu'à se rejoindre. Vanilesse redressa la tête en souriant à Krélia qui lui rendit un regard froid et distant avant de se laisser basculer sur le côté pour attraper les cordages et descendre sur la deuxième bôme du grand mat puis elle évolua jusqu'au mat de misaine, le deuxième et dernier mat de l'Oiseau des vagues.
Il s'agissait d'un deux mats à trois voiles, une démive comme on les appelait dans les Caëlinnes.
Avec la grande voile déployée et l'ancre remontée, le navire commençait déjà à quitter le quai, au grand soulagement de Krélia qui ne souhaitait pas demeurer sur l'île royale, quel qu'en soit le prix et travailler comme matelot lui semblait en être un très faible.
La jeune fille ne prêta pas attention à Vanilesse, qui la rejoignit sur la bôme, ni au regard intrigué de Nialek perché à la vigie. Elle défit rapidement les nœuds de son côté puis redescendit sans un mot ni attendre son camarde. Vanilesse et Nialek échangèrent un regard. Pour une fois, ils étaient du même avis. Krélia n'était guère loquace et ce n'était pas avec elle qu'ils entretiendraient une bonne ambiance sur le navire.
Krélia termina la tâche qui lui avait été attribuée puis elle se laissa glisser jusqu'au pont le long d'une corde. Elle grimaça en regardant ses paumes que le frottement avait brûlé mais elle savait très bien que les blessures ne resteraient pas longtemps sur sa peau.
À présent qu'elle avait terminé et qu'elle ne voyait pas ce qu'elle pouvait faire pour se rendre utile, elle prit le temps d'étudier le navire.
Elle était incapable de déterminer la nature du bois dont il était fait. Il était large et profond, doté d'une immense cale pour transporter un maximum de cargaisons. Les démives étaient des navires marchands. Il y avait donc deux mats, les deux gaillards, la cabine du capitaine derrière le gouvernail, deux autres sous les deux gaillards, peut-être que l'une d'entre elles était attribuée au second, donc à Léttan, ou bien elles servaient de réserves.
Le dernier élément notable et remarquable était la figure de proue qui représentait une femme aux cheveux d'algues et au visage partiellement recouvert d'écailles gravés dans le bois. De ses bras écartés tombaient des voiles évoquant des vagues dans lesquelles se dissimulaient des visages sculptés en reliefs. Il s'agissait de Dinéa, divinité de l'océan caëlienne et protectrice des marins et les visages qui apparaissaient étaient les âmes des matelots morts en mer et qu'elle accueillait dans son palais des abysses.
Sentant des yeux fixés sur son dos, Krélia se retourna pour croiser le regard de Léttan tenant la barre. Elle le soutint, une expression aussi dure que la sienne sur le visage. Ils demeurèrent ainsi, à jouer à celui qui baisserait les yeux en premier, aucun des deux n'acceptant de céder face à l'autre.
Léttan avait cette intuition, cette impression qu'elle représentait un danger, comme un loups dans une bergerie, et il se fiait toujours à ses impressions. Quant à Krélia, elle refusait de céder, même face à un supérieur. Il n'en était pas question.
Finalement, ce fut un brusque coup de vent qui mit fin à leur joute visuelle, déséquilibrant Krélia à cause de sa chemise bien trop large pour elle. Elle eut besoin de se rattraper au bastingage.
Pensant que Léttan se moquait d'elle depuis son gouvernail, elle se retourna vivement, prête à lui faire ravaler son hilarité, mais elle le découvrit stoïque et grave. La jeune fille se contenta donc de hausser les épaules.
Elle ignorait pourquoi mais elle sentait que Léttan poserait un problème pour elle. Il semblait se méfier d'elle, se douter de quelques chose, et il ne s'agissait pas d'une stupide superstition, contrairement à Tinnam, qui ne la regardait pas en face.
Entendant une porte s'ouvrir en grinçant, Krélia se retourna vers le gaillard d'avant et sa cabine de laquelle quelqu'un sortait.
Un homme aux cheveux blancs en bataille qu'on avait omis de lui mentionner et que Wiesse n'avait pas pris en compte dans l'équipage.
Qui était-il pour qu'on l'oublie ainsi ?
L'homme fit quelques pas, ou plutôt essaya en titubant, et sa démarche vacillante n'était certainement pas dû au tangage du navire qui était imperceptible.
Il stoppa brusquement avec un mouvement de recule en tombant face à Krélia se tenant devant lui. C'était en grande partie provoquée par la surprise de la voir face à lui mais l'air renfrogné de glacier de la jeune fille jouait également beaucoup.
L'homme, qui avait certainement descendu plusieurs bouteilles pour ne pas s'en apercevoir plus tôt, demanda d'une voix pâteuse et traînante :
« Nous sommes partis ?
- Krélia, voici Frand, le médecin de bord.
Présenta Léttan en descendant du gaillard d'arrière, abandonnant le gouvernail aux mains du capitaine.
Krélia baissa le menton en écarquillant ses yeux, qui n'en parurent qu'encore plus immenses et apportant une réelle trace d'émotion sur son visage de glace. Visiblement, elle se demandait si Léttan se moquait d'elle ou non.
Puisque, apparemment, le jeune second était parfaitement sérieux, elle fixa l'alcoolique qui avait eu besoin de s'appuyer au bastingage pour ne pas s'écrouler.
D'un grand geste, elle le désigna en s'exclamant :
- Lui, médecin ? Je préférerais me faire soigner par un bourreau lépreux que par cette outre à vin !
Léttan haussa les épaules.
Si Krélia souhaitait être reçue comme une comtesse, elle n'avais pas pris la bonne décision en s'embarquant sur un navire marchand et, de toute manière, elle n'avait pas le choix. Lorsqu'un crochet manquerait de lui arracher un œil au cœur d'une tempête, elle serait bien heureuse de trouver un médecin à bord.
Elle, elle percevait les effluves d'alcool émanant du corps de Frand, Léttan, lui, voyait la tristesse dans son regard.
Puisqu'à présent, Krélia connaissait tout le monde à bord, Léttan ne voyait pas l'utilité de prolonger la conversation alors il se détourna pour aller se charger d'autre chose mais la jeune fille le retint d'une main sur l'épaule.
Il se raidit brutalement à ce contact. Même à travers le tissu de ses vêtements, il sentait le froid de la peau de Krélia et c'était comme si une partie de son aura de ténèbres l'avait traversé de part en part.
Il se pressa de se dégager en se retournant, les doigts crispés sur son épaule glacée. De nouveau face à lui, Krélia ramena sa main vers elle en la serrant contre sa poitrine, le regard baissé en un air désolé sur le visage.
Il y eut quelques minutes de silence, une sensation d'arrêt du temps et comme si Krélia s'accordait à baisser ses barrières qu'elle semblait dresser, puis la jeune fille reprit son expression de marbre et Léttan retrouva sa méfiance en percevant de nouveau le danger émanant de Krélia. Cette dernière secoua la tête en reprenant ses esprits.
Elle demanda, grinçante et agressive :
- Pourquoi avez-vous une chope de tord-boyaux en guise de médecin de bord ?
- Car il est compétent.
- Compétent ? Il ne saurait même pas épeler son nom !
- F.R.A.N.D. Marmonna Frand, affalé contre le bastingage.
- De toute manière, c'est trop tard. Tu t'es engagé alors tu es à bord jusqu'à la prochaine escale. Signala Léttan.
- Une observation que je n'aurais pas pu mener seule, ironisa Krélia. Puisque nous abordons le sujet, où se situe la prochaine escale ? Personne ne m'a informé de l'itinéraire du voyage.
- Tu t'es embarqué sans le demander.
- Maintenant, je le demande.
- Très bien. Nous nous rendons à Uliques, le port d'Icianne. Un noble veut que nous transportions quelque chose à Icha, aux îles siamoises.
- Un travail palpitant, vraiment.
- Si tu t'attendais à affronter des pirates et découvrir des mers inexplorées, tu as fait erreur en t'embarquant.
- Je ne m'attendais à rien. Je voulais seulement...partir.
- Par pitié, ne me dis pas que tu as fuit un mariage arrangé et que ton père va faire ratisser l'archipel pour te retrouver car ça nous mettrait tous dans l'embarras. »
Krélia répondit d'un grognement qui souleva légèrement le coin gauche de sa lèvre supérieure, découvrant ses dents. Elle releva le menton en un air hautain, faisant clairement comprendre à Léttan que son hypothèse, en plus d'être fausse, était parfaitement ridicule et réductrices pour les femmes.
Sans plus attendre ou vérifier si leur conversation continuait, Krélia fit volte-face et s'éloigna vers l'opposé du navire, la tête haute et l'allure fière.
Léttan la suivit de son regard toujours méfiant. Il ne croyait pas vraiment à la possibilité qu'il avait évoqué mais il avait tout de même préféré tenter. Il tenait à savoir qui était Krélia, d'où elle sortait et pourquoi elle s'était embarqué sur l'Oiseau des vagues.
L'aura d'ombre autour d'elle était bien trop intense pour qu'il la considère comme une simple jeune fille rebelle en quête de liberté. Il se demandait d'ailleurs si il était le seul à la percevoir ou non. Wiesse aurait dû la remarquer. C'était un capitaine avisé et observateur.
À moins qu'il s'en soit effectivement aperçu mais qu'il ne s'en soit pas inquiété. Après tout, il était dans la marine depuis plus de trente ans. Il avait tout vu et plus rien ne le surprenait. Ou alors, Léttan devenait paranoïaque et sa simple prudence naturelle s'était mué en une méfiance maladive sans qu'il s'en rende compte.
Espérant le contraire, Léttan demanda son avis à Frand en montrant Krélia d'un mouvement du menton :
« Que penses-tu d'elle ?
- Jolie. Mais...étrange. Elle fait froid dans le dos. »
Léttan hocha lentement la tête à quelques reprises. La description alcoolisée de Frand correspondait parfaitement et Léttan n'était donc pas le seul à éprouver une sensation troublante et dérangeante en présence de la jeune fille rousse.
Froid dans le dos... Exactement ça.
Sentant encore le regard de Léttan fixé sur elle, Krélia se retourna avec un air agacé sur le visage.
Il comptait la dévisager durant tout le voyage ou était-ce seulement le temps qu'il s'habitue à avoir une femme dans l'équipage ?
Elle l'ignorait mais espérait que ça lui passerait rapidement. Si jamais il s'intéressait à elle de trop près, il risquait de découvrir des choses qu'elle tenait absolument à dissimuler et oublier.
Le meilleur moyen de le pousser à se désintéresser d'elle était de lui prouver qu'elle était d'un ennuie et d'une banalité terribles.
Se forçant à paraître normale et détendue, concepts qu'elle connaissait sans pourtant les avoir déjà expérimenté, elle adressa un signe de la main à son second. Elle soupira de dépit en constatant qu'elle semblait davantage signifier à Léttan d'aller voir ailleurs que d'être inintéressante.
Bon, visiblement, paraître banale était au-dessus de ses forces alors elle allait changer de tactiques. Effrayer les autres seraient bien plus à sa portée. Elle était faite pour ça. De toutes manières, Léttan n'était pas encore un problème à proprement parler donc elle anticipait un peu. Elle verrait bien par la suite.
Pour le moment, elle allait se contenter de s'installer. Ce serait rapide. Elle ne possédait que les vêtements qu'elle portait. Elle avait été tellement pressée de s'enfuir, d'échapper à sa tâche, qu'elle n'avait pas songé à cela mais, même dans sa ville natale, elle n'avait pas la moindre possession alors qu'aurait-elle pu emporter ? Elle essayerait seulement de trouver un couchage libre et de l'aménager à sa convenance dans la mesure du possible.
Sans plus se préoccuper de personne, elle descendit sur le pont-principal. Elle ignorait l'utilité exacte de chaque étage d'un navire et ne savait pas vraiment où se trouvait le dortoir. Elle était seulement certaine que ce n'était pas à la cale.
Explorant donc, elle regarda autour d'elle et put constater que, de toutes évidences, ce n'était pas ici non plus que les marins passaient la nuit. Autour d'elle, s'espaçaient quelques canons plutôt mal entretenus mais, de toute manière, elle doutait qu'il soit suffisamment nombreux pour les manœuvrer en plus de gérer le reste du navire si jamais ils subissaient une attaque.
Ne s'attardant pas davantage sur les effectifs de leur équipage, Krélia descendit au niveau inférieur.
Heureusement que les démives, d'une composition simple, ne comportaient que trois étages sinon, elle se serait parfaitement perdue. Voilà quelque chose dont son créateur avait oublier de la doter : le sens de l'orientation. Tant que Wiesse ne la chargeait pas de calculer leur position ou des cartes, ça ne devrait pas l'handicaper particulièrement.
Elle descendit les quelques marches s'ouvrant dans le sol en planches craquantes. Elle tomba face à plusieurs hamacs et couchettes disposés sans ordre ni rien d'autre. Apparemment, l'équipage était bien plus important avant l'affaire des disparitions. Cette fuite des marins était une aubaine pour elle puisque, grâce à ce manque de personnel, elle n'avait eu aucune difficulté à se faire engager.
En tous cas, elle avait l'embarras du choix en matière de couchages libres.
La jeune fille commença par déambuler entre les hamacs et les matelas, cherchant à repérer ceux occupés par ses camarades. Cette fois, ce ne fut pas compliqué de les trouver. Ils possédaient tous plusieurs signes distinctifs : couvertures froissées, sac de vêtements et effets personnels éparpillés à côté. Tous étaient regroupés, certainement par convivialité. Krélia savait exactement où s'installer.
Elle choisit un hamac suspendu à un mètre du sol à l'exacte opposé des couchages des autres.
Bien, à présent, elle avait véritablement sa place sur l'Oiseau des vagues.
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