Chapitre 7 [1/2] ~ Halte sur Zajox

     Après une demi-journée de marche, lorsque la lumière de Zunqèl s'affaiblit trop pour les guider convenablement, Thaelôs et les élémentaires décidèrent de s'arrêter.

     Tout au long de la traversée, Noà resta focalisé sur la forêt d'Azikru, tant sa ressemblance avec celle de Xomythe le perturbait. S'il fermait les yeux et laissait ses sens s'évader, il jurerait même pouvoir la sentir. Ses pins, ses ormes et ses châtaigniers, dont la cime bloquait presque chaque rayon de l'astre de feu ; son herbe verte et fraîche, sur laquelle fleurs multicolores et champignons comestibles poussaient ; ses nénuphars portés par le vent et qui donnaient l'impression de danser à la surface des étangs.

     Pas une minute ne s'écoulait sans que le vide présent dans son cœur le fît souffrir. Ses blessures physiques n'étaient plus rien comparées à ce qu'il éprouvait. À chaque instant où il pensait aller mieux, une odeur, une émotion ou un souvenir le heurtait de plein fouet et lui rappelait qu'il avait tout perdu. Alors, pour oublier, Noà marchait, suivait ses amis, contemplait le décor forestier somptueux qui s'offrait à lui.

     Le bracelet d'Isach représentait la dernière relique à laquelle il pouvait désormais se raccrocher. Un minuscule filament de cuir qui lui permettait de croire encore à la vie, au fait qu'un tour, peut-être, tout finirait par s'arranger, que cette douleur disparaîtrait enfin pour ne laisser place qu'à des souvenirs heureux.

     Noà se défit de son sac à dos. À bout de forces, il se laissa glisser sur le sol herbu. Les jumeaux l'imitèrent dans un long soupir tandis que Thaelôs se dirigeait déjà vers une concentration d'arbres au tronc fin.

— Où vous allez ? lui demanda Töm, craignant qu'il s'éloignât trop.

— Il nous faut faire un feu, répondit-il. Les températures peuvent s'avérer dangereuses la nuit.

— Mais... on peut très bien en allumer un avec notre élément.

     Thaelôs se retourna, à la fois amusé et exaspéré.

— Et avec quoi comptes-tu l'allumer ? L'herbe sur laquelle tu es assis ? Tu as l'intention de cramer toute la forêt ?

     Töm ne répliqua pas, comprenant l'absurdité de sa remarque.

— On a besoin de bois, reprit le soldat. Viens avec moi.

     L'élémentaire se leva dans un soupir, puis toisa sa sœur lorsqu'il la surprit ricaner.

— Décidemment, tes cours de survie à l'académie t'auront bien servi, railla-t-elle.

Sans daigner répondre, Töm tourna les talons et rejoignit Thaelôs, qui le devançait déjà de plusieurs mètres.

     Même s'il n'avait quitté Azikru que depuis quelques heures, Noà n'aurait jamais pu imaginer faire ce chemin sans le soldat à ses côtés. En plus de leur faire maintenir le bon cap, Thaelôs s'avérait être un homme d'une grande expertise. Il avait jusque-là su identifier chaque fleur croisée, chaque plante qu'il avait fallu éviter. Constatant, par ailleurs, que l'ambiance lors du départ demeurait assez tendue, il avait tout fait pour alimenter la conversation et faire en sorte que la route fût des plus agréables.

     Noà avait beaucoup appris sur lui. Thaelôs était né et avait passé sa vie sur Azikru. Ami d'enfance de Gréo, le faune l'avait immédiatement nommé soldat lorsque lui-même prit la place de son père en tant que chef du village. En quelques années seulement, grâce à son expertise, le poste de sous-commandant de l'armée lui fut attribué. Heureux père ayant beaucoup voyagé, Thaelôs rêvait, avec sa femme, de faire découvrir à sa fille les merveilles du monde. Aussi, quand Gréo était arrivé pour lui proposer cette mission, il n'avait pas hésité un instant. Drakkä était, selon ses dires, un des joyaux d'Ustral, et il s'était promis de rentrer chez lui avec des dizaines de croquis pour les montrer à sa famille.

     Thaelôs fut, d'ailleurs, celui qui trouva l'endroit sur lequel Noà et les jumeaux venaient de s'arrêter. Écartée du terrain principal et longeant les innombrables conifères de la forêt, une grande étendue d'eau leur permettait aussi bien de remplir leurs gourdes que de se rafraîchir avant de reprendre leur route. Il avait minutieusement réfléchi à chaque détail et Noà lui était déjà plus que reconnaissant pour ses services.

     Après avoir repris son souffle, le xomythois ouvrit son sac et y sortit son duvet. Face à lui, Aria, qui continuait inlassablement d'éviter son regard, s'affairait à étaler le sien.

— Il faut le mettre de l'autre côté, sinon tu vas mourir de froid, lui indiqua-t-il.

     Surprise qu'il lui adressât la parole, elle ancra ses yeux dans les siens.

— Je... j'ai jamais été douée avec ces trucs...

— Tiens, regarde.

     Noà la rejoignit et retourna son couchage en sens inverse.

— Tu vois ? La partie luisante, là, c'est celle qui garde la chaleur corporelle. Tournée vers le sol, elle n'aurait aucun effet. On n'a pas tous la chance d'être des élémentaires de Feu, ironisa-t-il.

     Aria sourit faiblement et reporta son attention sur son duvet.

— Merci. Je me rappelais pas que t'avais déjà dormi avec ça.

— Mon père nous emmenait souvent en camping avec Isach quand on était petits. Étant le seul à maîtriser le Feu dans notre famille, il nous avait appris comment en faire un, mais aussi comment installer ces trucs. C'est peut-être un souvenir stupide, mais au moins j'ai appris que la partie luisante doit toujours être en contact direct avec notre corps.

     Noà serra les dents et s'en voulut aussitôt. Il comprit son erreur quand il vit le regard d'Aria se transformer. Depuis leur fuite de Xomythe, son amie se portait responsable de la mort de son frère et il venait de lui en parler sans aucun scrupule.

— Écoute, Aria...

     La concernée ne répondit pas, sachant très bien la tournure que cette conversation allait prendre.

— Il faut que tu saches... concernant Isach.

— Non, Noà, s'il te plaît. Ne dis rien.

     Frustré, l'élémentaire s'exécuta.

— Me dis pas que tu m'en veux pas, reprit-elle. Me dis surtout pas ça parce c'est impossible. Tu ne peux pas faire comme si de rien n'était. On sait tous les deux qu'Isach est mort par ma faute, que si je n'étais pas retournée dans le village, rien de tout ça ne serait arrivé. Même ta mère serait peut-être encore avec nous...

     Une enclume chauffée à blanc empêcha Noà de répliquer. Ses affres cherchaient par n'importe quel moyen à refaire surface, à l'envahir de haine et de tristesse.

— Ne fais même pas semblant de me pardonner, poursuivit-elle sur sa lancée. T'as pas le droit de me regarder dans les yeux, me parler, m'aider avec ce foutu couchage alors qu'au fond...

     Ses yeux s'embuèrent. Elle se retint de tout son être pour contenir ses larmes.

— Alors qu'au fond tu préférerais que ce soit moi qui sois morte et Isach avec vous dans cette forêt.

     Abasourdi, Noà voulut démentir ses propos, la rassurer, lui jurer qu'il n'aurait jamais souhaité échanger son frère avec elle si cela impliquait sa mort. Seulement, et aussi horribles que fussent ses pensées, une part de lui ne parvint à le nier. Aria avait toujours été sa meilleure amie, mais Isach était sa famille, l'un des seuls avait qui il partageait son sang.

— S'il te plaît, Aria... il faut que tu m'écoutes.

— Les gars, j'ai besoin d'aide !

     Les deux élémentaires se retournèrent à l'unisson et aperçurent Töm se diriger vers eux, les bras remplis de branches d'arbres. Noà se précipita vers lui pour l'empêcher de tout faire tomber, mettant ainsi un terme à sa tentative de réconciliations.

***

     Thaelôs réveilla les survivants de Xomythe aux premières lueurs de l'aube. Après une rapide collation et s'être assurés que leur gourde avait été remplie, tous reprirent leur route aussi exténués que la veille.

     Des tours de garde nocturnes avaient été instaurés par le soldat afin de renforcer leur sécurité. Même s'il s'était porté volontaire pour faire la première et la dernière, émerger de son sommeil au beau milieu de la nuit déplu autant à Noà qu'aux jumeaux. Pour ne pas arranger la situation, au bout de quelques heures, le ciel se couvrit de nuages noirs. La température chuta. Les arbres, dont les feuillages parvinrent à absorber les premières gouttes de pluie, finirent par les laisser s'écouler abondamment sur la tête des quatre voyageurs. Leur accession devint alors plus difficile, tant le sol se liquéfiait sous leurs pieds. Leurs vêtements, qui n'avaient pas été prévus pour supporter ces averses, terminèrent trempés en un rien de temps.

     À la recherche d'un abri, Noà sembla apercevoir une lisière se dessiner sur sa gauche, au-delà de laquelle s'étendaient plusieurs habitations.

— Je crois qu'il y a un village, là-bas ! cria-t-il à ses compagnons.

     Thaelôs leva les yeux vers l'endroit indiqué et hocha la tête. Il s'y engouffra sans perdre une seconde, suivi de près par ses acolytes.

     Dès l'instant où il posa un pied sur les dalles de pierre, Noà sut que quelque chose ne tournait pas rond. En traversant les ruelles jonchées de détritus, à la recherche d'un bar, d'une échoppe ou d'une auberge dans lesquels elle pourrait s'abriter, la troupe se vit contrainte de ralentir afin d'observer ce qui se dévoilait devant elle.

     Malgré la pluie torrentielle qui s'abattait sur eux, les rares villageois vaquaient à leurs occupations comme si de rien n'était. Une jeune femme, parée d'une robe sale et déchirée, prenait des fruits pourris disposés sur un étalage et les rangeait dans son sac tout en fixant un point dans le ciel. Un sourire aussi terrifiant que scurrile se dessinait sur ses lèvres tandis qu'elle repartait à pieds joints vers une allée abandonnée. Quelques mètres plus loin, un groupe d'adultes au visage crasseux jouaient à même le sol avec un cadavre d'animal, ignorant le déluge qui les frappait. À sa gauche, Noà aperçut deux enfants se mordre à sang pour un morceau de poisson sur lequel ne subsistaient que quelques arêtes.

     Tous semblaient atteints de démence. Leur regard, à la fois vide et malicieux, lui donnait la chair de poule. En tournant la tête, Noà surprit deux hommes l'observer près d'une impasse et l'inciter à les rejoindre. L'un d'eux tenait un poignard dont le vermeil, qui maculait la lame, se dissipait avec la pluie.

— Il ne faut pas rester ici... murmura-t-il en se rapprochant de Thaelôs.

     Le soldat s'engagea dans le premier bar qu'il croisa. Une fois à l'intérieur, il se tourna vers les xomythois et souffla :

— Il faut absolument faire profil bas. Vous ne regardez personne, vous ne parlez à personne et à la seconde où la pluie s'arrête, on fiche le camp d'ici. Entendu ?

     Noà, Töm et Aria acquiescèrent. Ils traversèrent le bar tête baissée et s'assirent à l'écart, autour d'une table en bois. Quelques minutes après, un homme aux vêtements sordides aussi troublant que ses congénères s'avança vers eux. L'oreille droite lui manquait. Des veines bleuâtres ressortaient de son crâne renfoncé.

— Ils ont l'âge requis, tes gosses ? demanda-t-il à Thaelôs d'une voix aiguë.

     L'azikrin se redressa sur sa chaise. Ses yeux rouges s'assombrissaient à mesure qu'ils sentaient le danger.

— Non, on ne souhaite rien consommer. Nous sommes juste venus nous abriter de l'averse.

     À ces mots, le serveur plongea le regard dans celui du guerrier. Un long moment s'écoula avant qu'il reprît la parole :

— C'est interdit de rester ici sans commander. Si vous voulez rien, cassez-vous.

     Thaelôs serra les poings et s'efforça de sourire à l'individu.

— Je plaisantais, bien sûr. Trois jus de klomwell pour eux et un brödrur pour moi.

     Sans attendre, l'homme tourna les talons et se dirigea vers son comptoir.

— J'consommerai rien qui vient d'ici, marmonna Töm en rapprochant son visage de celui du soldat. Plutôt boire ma...

— On a compris, le coupa Aria.

     Elle lança un regard désespéré à Thaelôs.

— Dites-nous au moins que vous avez de l'argent...

     Le guerrier hocha la tête et scruta les alentours. Il semblait analyser chaque recoin de la bâtisse, chaque brique ayant contribué à sa fondation.

— Si quelque chose dérape, on sort d'ici avant de tenter quoi que ce soit, indiqua-t-il. Ces dégénérés sont trop nombreux. Si on se fait prendre en embuscade à l'intérieur, c'est fini.

— Pourquoi ne pas sortir maintenant et braver le temps au lieu de risquer notre vie ? proposa Noà.

— Parce qu'en faisant ça, on risquerait de perdre le peu de rations qui n'ont pas été détruites par la pluie. Même nos vêtements de rechange doivent-être trempés. Le mieux à faire est de rester ici et attendre quelques minutes.

— Ou quelques heures... murmura Töm dans ses dents.

     L'attention de Noà fut soudain détournée par deux individus qui venaient d'entrer dans le bar. L'un d'eux, âgé d'une cinquantaine d'années, semblait terrorisé. Des sillons créés par de récentes larmes marquaient ses joues de traits humides. Même si son visage paraissait aussi sale que les autres habitants du village, la folie, elle, ne le dévorait pas encore. L'homme plus jeune, à ses côtés, le força à s'asseoir à seulement quelques mètres de là où se trouvait Noà. Intrigué, le xomythois se concentra pour écouter leur conversation.

... pas beaucoup de temps, sanglota le plus âgé d'une voix brisée. C'est la meilleure chose à faire.

Je suis navré de l'entendre, renchérit l'autre. Trois doses suffiront à améliorer son état.

Est-ce qu'elle va souffrir ?

     Le jeune homme ricana.

Tu plaisantes ? Au contraire, elle retrouvera rapidement sa joie de vivre.

     Le quinquagénaire expira un grand coup et observa discrètement autour de lui. Noà reporta son attention sur la table qu'il partageait avec Thaelôs et les jumeaux.

— Qu'est-ce qu'il y a ? lui demanda Töm en voyant son visage changer de couleur.

— Je... j'ai...

     Il redirigea son regard vers les inconnus.

Tu l'as sur toi ? l'interrogea le plus vieux.

     Son acolyte sortit de sa poche un morceau de tissu qu'il déplia. À l'intérieur se trouvait une étrange plante s'apparentant à de la mousse d'un vert olive.

N'en abuse surtout pas. Respecte le dosage et elle devrait être sur pieds en moins de quatre tours.

Se souviendra-t-elle de moi ?

On en a déjà parlé. Soit tu la laisses dépérir, soit tu lui sauves la vie. L'effet est différent sur chaque individu alors tu peux garder espoir. Il est possible que...

     Le contrebandier croisa le regard de Noà derrière le dos de son client et s'interrompit. Aussitôt, l'élémentaire baissa la tête. Son sang se glaça. Il lança un coup d'œil alarmant à Thaelôs, mais il comprit qu'il était trop tard.

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Twelve Titans Music ~ Indestructible ♫
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