Chapitre 19 [1/2] ~ Un Visage Familier

     Une simple porte, composée de bois terne et fissuré, permettait au groupe d'entrer dans la bâtisse. En arrivant à sa hauteur, Noà constata à quel point elle paraissait fragile. Un contraste abyssal la différenciait du royaume au centre du lac, comme si sa présence dans ce décor ineffable n'était qu'un défaut impossible à corriger.

     Au-devant de la file, Kalyö adressa un geste de tête à Matharach – qui matérialisa un pic de glace dans sa main au cas où les choses venaient à dégénérer –, puis tapa du poing contre la porte. Aucune réponse ne lui parvint. Il prit alors une grande inspiration et entra à pas feutrés.

     Quand il s'engouffra à son tour à l'intérieur, Noà fut frappé par la sobriété du lieu. Aucun lit. Aucune table. Aucune source de lumière. Pas le moindre mobilier, si ce n'était un vieux tabouret placé au milieu de la pièce, sur lequel reposait un homme étrange. De ses yeux clos se dégageait une aura mystique et, bien que ses longs cheveux gris ébouriffés cachassent la majeure partie de son visage, Noà réussit sans peine à les distinguer : ses oreilles fines et pointues.

— Ça fait longtemps qu'il a clamsé, vous pensez ? demanda Töm à voix basse.

— Ça m'en a tout l'air, lui répondit Aria. On ne trouvera pas ce qu'on cherche ici.

     Une bourrasque de vent venue des montagnes s'immisça soudain dans la bâtisse, soulevant du sol plusieurs nuages de poussière. La porte se referma dans un claquement et plongea les élémentaires dans le noir le plus complet.

Une aura maléfique est imprégnée en chacun de vous. Elle vous suit, sème le chaos partout où vous rôdez.

     Dans un cri de surprise, Iryanä se précipita pour ouvrir l'huis et laisser de nouveau passer la lumière. Tous reportèrent leur attention sur le vieil homme, dont les yeux anthracite les épiaient un par un.

— Je vous ai senti arriver à des lieues à la ronde, poursuivit l'elfe d'une voix éraillée. Quittez ma demeure sur le champ, éloignez-vous d'Errakys.

     Résigné, Matharach prit les devants et s'approcha de son hôte, les mains levées en signe de paix.

— Nous sommes navrés de vous avoir dérangé, lui dit-il. Je m'appelle Matharach. Mes amis et moi venons de Drakkä. Nous cherchons un moyen de traverser le lac et rejoindre votre royaume.

     Le père des dragons lui tendit la main pour se présenter convenablement, offre à laquelle l'homme ne répondit pas.

— Peu importe qui vous êtes et d'où vous venez. Je vous somme de partir. Votre présence en ce lieu n'est qu'un danger pour notre cité.

— Que voulez-vous dire ? lui demanda Kalyö. De quelle aura maléfique parlez-vous ?

— Des ténèbres se déversent derrière chacun de vos pas. Une trace facilement repérable pour les forces de l'Ombre. Si je vous laisse passer, elles envahiront mon royaume et cela, je ne pourrais le tolérer.

— C'est la raison pour laquelle nous sommes ici, répliqua Matharach en s'agenouillant, afin d'être à sa hauteur. L'Ombre s'abat sur Ustral depuis plusieurs cycles, peut-être même depuis plusieurs lunes. Elle décime des villages, assassine des innocents pour renforcer son armée. Je ne sais rien de cette « trace » que nous semons dernière nous, mais je puis vous assurer que si nous ne rejoignons pas Errakys le plus tôt possible, votre royaume sera perdu quoi qu'il arrive.

     Le vieil elfe plongea ses yeux dans ceux du commandant, à la recherche d'une parcelle de vérité.

— Vous le savez aussi bien que moi, reprit Matharach. Vous l'avez sentie, vous aussi. Cette noirceur qui menace Ustral et qui gagne en puissance à mesure que nous parlons. Je sais que l'eau du lac possède des propriétés magiques nuisibles pour quiconque essaye de le traverser, c'est pourquoi je vous demande votre aide. Si vous connaissez le moyen, si vous pouvez nous informer sur la procédure à suivre, je vous en conjure... dites-le nous.

     Un long silence demeura entre les deux ustralois, qu'aucun ne semblait être prêt à rompre. Après une attente interminable, l'inconnu obtempéra et sortit de sa tunique rapiécée une minuscule perle blanche.

— Je m'appelle Êtlas et je suis le gardien du lac, annonça-t-il au groupe. Si vous désirez passer, alors soit. Vos comptes seront à rendre à la horde de soldats qui s'apprête à vous accueillir, de l'autre côté de la berge.

     Êtlas ferma les yeux et fit tournoyer la perle dans ses doigts. Sans provoquer le moindre bruit, elle se mit à rayonner et illumina un court instant le cabanon. Puis, elle s'éteignit, comme si rien ne s'était produit.

— Vous pouvez passer.

— Merci. Merci beaucoup, souffla Matharach. Allons-y, les gosses.

— L'accès n'est que temporaire, ajouta l'elfe. Si vous ne souhaitez pas entrer en contact avec l'eau et perdre l'intégralité de vos sens, vous devriez vous dépêcher.

     Sans se faire prier, les quêteurs sortirent de la demeure du gardien et tombèrent nez à nez avec un énorme pont, d'un bleu aussi noir que la nuit. Lisses, métalliques, ses parois paraissaient aussi glissantes que les neiges éternelles des montagnes. Un sentiment de malaise frappa Noà quand il les aperçut, bien qu'il ne sût expliquer pourquoi.

— Comment un simple caillou a pu faire apparaître quelque chose d'aussi géant ? s'écria Töm, les yeux perdus sur l'immensité de l'édifice.

— Il ne l'a pas fait apparaître, lui répondit Kalyö. Même s'ils sont dotés de magie, les elfes ne sont pas capables de matérialiser des constructions aussi imposantes. Ce pont devait être là depuis le début, protégé par un sortilège de dissimulation.

— Peu importe la raison, nous devons nous dépêcher, fit remarquer Iryanä. Vous avez entendu l'elfe. L'accès ne nous sera pas accordé longtemps.

     Ses acolytes hochèrent la tête et la suivirent sans rechigner. Comme Noà l'avait senti, une sensation étrange envahit son corps dès qu'il posa un pied sur le pont. Un frisson lui enveloppa la cheville, remonta jusqu'à sa nuque, et il comprit.

     De l'Adzôd. La passerelle avait été construite avec le même métal utilisé pour les combinaisons du tournoi de Xomythe et pour les fenêtres de l'auberge de Béross. Ce froid mordant s'incrustait en lui, engourdissait ses membres à mesure qu'il traversait le Lac des Elfes. Noà jeta un coup d'œil désespéré à Töm, ainsi qu'à Aria, mais aucun d'entre eux n'y prêta attention. S'efforçant de contrôler sa respiration, il prit sur lui et progressa en silence.

     Une armada de guerriers attendait les drakkiens de l'autre côté de la rive. Armés jusqu'aux dents, le visage dissimulé sous un heaume d'Adzôd, les errakois dégainèrent leur épée elfique lorsque Matharach, au-devant du groupe, franchit le sable argenté. Il s'arrêta net, puis fit signe à ses cadets de l'imiter.

     Deux soldats quittèrent leur position pour les rejoindre. Noà crut d'abord qu'ils étaient les seuls à bénéficier d'une monture, jusqu'à ce qu'il comprît que la partie animale fusionnait avec leur corps. Troublé, il reprit ses esprits quand l'un des centaures plaça son arme sous la gorge de Matharach.

— Vous venez de pénétrer dans le royaume d'Androméda sans autorisation, cracha-t-il sous son casque de métal. Veuillez décliner votre identité.

— Doucement... renchérit le chef d'escadron. Nous sommes des drakkiens envoyés sous les ordres de la famille royale Luxiòr et d'Orbis, notre Triménium. Son frère est au courant de notre venue.

— Personne ne nous a avertis de quoi que ce soit, répliqua l'hybride d'une voix hargneuse. Comment avez-vous franchi le lac ? Qu'est-il arrivé au gardien ?

— Il nous a laissés passer. Je vous assure que nous ne sommes pas vos ennemis. Attachez-nous, bandez-nous les yeux, faites ce que vous voulez, mais emmenez-nous voir votre reine ou votre oracle. C'est très important.

— Je n'accepterai aucun ordre venant de toi, manieur d'élément ! Rien ne nous assure la véracité de tes propos. Vous avez deux minutes pour faire demi-tour et retourner de là où vous...

— Fyriss, assez !

     Noà se tourna vers le deuxième centaure, qui venait d'interrompre son semblable sans états d'âme.

— Ces drakkiens disent la vérité, l'informa la créature d'une voix féminine et autoritaire. Baisse ton épée.

— Comment peux-tu en être certaine, chère sœur ? railla le premier. Encore ton instinct de déduction ?

— Non. Tout simplement parce que la princesse Luxiòr est ici, avec eux.

     L'hybride retira son heaume, révélant des iris ébène et une chevelure brune crépue. Sa robe, aussi noire que le charbon, luisait sous la lumière de Zunqèl.

— Bonjour Iryanä.

     La concernée écarquilla les yeux, confuse.

— Tu ne te rappelles sans doute pas de moi. Tes parents t'avaient emmenée avec eux, il y a plus de dix ans, lors d'un congrès organisé sur Errakys. Ces cheveux nivéens, ces yeux glacials... il ne peut s'agir que de toi.

     D'un simple geste de tête, elle força son frère à ranger son épée.

— Je m'appelle Juxane, reprit la centauresse. Et si l'héritière d'un royaume allié requiert une entrevue avec Androméda, il est dans notre devoir et honneur d'exécuter sa demande.

     Elle lança un regard noir au dénommé Fyriss et reporta son attention sur les nouveaux venus, les lèvres étirées en un sourire bienveillant.

— Suivez-moi, je vous prie.

***

     Escortés par la cohorte elfique, Noà, Töm, Aria, Kalyö, Matharach et Iryanä suivirent les deux centaures dans les rues d'Errakys.

     Tout, dans l'architecture du royaume, différait de Drakkä. Si ce dernier privilégiait les couleurs des éléments pour ses habitations et ses édifices, il n'en était rien pour la cité où les quêteurs déambulaient. Des teintes identiques recouvraient les résidences et les devantures des boutiques. Blanche, beige, argentée... chacune d'entre elles, par sa sobriété, inspirait la pureté, la loyauté et la fierté ; attributs mythiques dont les elfes se servaient pour guider leurs actions et donner un sens à leur vie.

     Pas un seul errakois ne prenait la peine de leur adresser un regard. Tous maintenaient les yeux rivés droit devant eux, marchaient la tête haute et la mâchoire serrée. Là ou les marchands de Xomythe et Drakkä criaient – parfois même chantaient – pour attirer les clients, ceux d'Errakys se contentaient de rester assis derrière leur étalage, silencieux, en attendant la venue d'un potentiel acheteur.

     Ici, les effusions de joie n'existaient pas. Les rires des enfants ne faisaient aucunement écho aux conversations des adultes. Certains diraient de l'atmosphère qu'elle régissait le lieu par sa solennité ; d'autres affirmeraient sans scrupules qu'elle était maussade, vide, voire même ennuyante.

     Perdu dans sa contemplation, Noà finit par lever les yeux vers les quelques parcelles de montagne n'ayant pas été utilisées pour bâtir le royaume. La roche, brute et érodée, provoquait un contraste époustouflant avec le château d'ivoire. Ses hautes tours blanches, taillées dans une infime précision, se mêlaient aux crêtes hérissées. Ses remparts immaculés trônaient face à l'astre de feu, dont les rayons chatoyants leur prodiguaient un aspect divin – presque illusoire.

— Regarde, murmura Töm, en lui pointant du doigt un bâtiment duquel s'échappaient une odeur âcre et d'épaisses volutes de fumée. Ça doit être une forgerie.

— Une forge, Töm... rétorqua Noà. Ça s'appelle une forge.

— En effet, intervint Juxane, sous l'œil désapprobateur de son frère. L'une des trois restantes du royaume. Depuis l'ère de paix, la plupart des forgerons ont dû mettre la clé sous la porte et se reconvertir dans des secteurs plus demandés. Les armes s'entassent, les armures ne sont plus indispensables... je suppose que c'est une bonne chose.

     Drakkiens et xomythois se dévisagèrent tour à tour, gênés de l'ignorance dans laquelle macérait la centauresse. Si elle connaissait la raison de leur venue, Noà était certain qu'elle ne chercherait plus à s'improviser guide touristique.

— Ici, à votre droite, vous avez le sentier qui mène à la grotte d'Andromède, poursuivit l'hybride. Interdite aux visiteurs, malheureusement.

— D'Androméda plutôt, non ? lui demanda Aria.

— Non, d'Andromède. L'arrière-grand-père de notre reine. Les esprits de nos ascendants résident en ce lieu, guident ceux qui cherchent à obtenir des réponses sur leur avenir. Oh, et c'est ici que sont testées les armures d'Adzôd, fabriquées par nos artisans-élites. Saviez-vous qu'Errakys est le dernier endroit d'Ustral à en fabriquer ?

— À quoi servent-elles ? La questionna Iryanä.

— Tu ne sais pas ce qu'est l'Adzôd ? s'exclama Kalyö.

     La princesse de Glace secoua nonchalamment la tête.

— Ce n'est pas comme si ça m'empêchait de dormir...

— C'est sans doute le métal le plus sophistiqué du continent, expliqua le jeune commandant. Ses propriétés sont époustouflantes, mais leur rareté en fait un bien très difficile à acquérir.

— Notre village en possédait, annonça Töm en bombant le torse, comme si le mérite lui revenait. Remarque... leur qualité devait pas être très bonne, puisque Noà se tapait tous les effets secondaires, mais c'est déjà ça.

— Que veux-tu dire ? l'interrogea Juxane, les sourcils froncés.

— Töm, arrête... souffla Noà.

— Le métal le frigorifiait à chaque fois qu'il portait la combinaison, poursuivit-il néanmoins. Mais ça se comprend, les tenues étaient très vieilles.

— Ne parle pas quand tu ignores tout du composant, maugréa Fyriss, qui avait écouté la conversation d'une oreille. Le temps n'a aucun effet sur la dégradation de l'Adzôd. Donner froid à son détenteur n'est en rien un « effet secondaire ».

— Comment pouvez-vous l'expliquer, alors ? demanda Noà, soudainement intéressé.

— Aucune idée. Une allergie à l'un des matériaux utilisés pour fabriquer la combinaison, par exemple. Ce n'est pas mon problème.

     Le mépris dégagé par le centaure mit aussitôt fin à la conversation. Bien qu'il eût espéré obtenir des réponses, Noà, encore plus troublé qu'auparavant, décida de laisser tomber et suivit le reste de la troupe dans les rues d'Errakys. Du coin de l'œil, il aperçut Kalyö le dévisager avec insistance, comme s'il savait quelque chose, mais il baissa la tête quand il se tourna vers lui.

— Bien, déclara Juxane aux drakkiens, une fois arrivée au pied d'une parcelle de montagne dressée devant un immense escalier de pierre. L'entrée au château se trouve là-haut.

— Vous ne nous accompagnez pas ? lui demanda Matharach.

— Mon frère et moi devons reprendre notre service. Quelqu'un vous attendra dans la cour, au sommet des marches. Elle vous amènera jusqu'à la reine.

— Merci beaucoup, répliqua le drakkien.

     Juxane lui sourit en guise de réponse, puis tourna les talons. Sans un quelconque regard, Fyriss l'imita en s'assurant de laisser plusieurs soldats avec les quêteurs, au cas où ils chercheraient à vagabonder clandestinement dans les rues du royaume.

     Les six élémentaires levèrent la tête vers le sommet, éreintés de leur ascension avant même de l'avoir commencée. Après quoi, Kalyö s'engagea sur la première marche, suivi de près par ses acolytes.

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Really Slow Motion ~ Sinking into Flames

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