Chapitre 21.

Il l'avait tout de suite senti.

Quelque chose n'allait pas.

Il y avait dans l'air un étrange relent de souffre qui lui faisait froncer du nez. Une odeur nauséabonde qui s'élevait par-dessus les parfums des fleurs et les fumets des mets qui ornaient le banquet. Elle s'infiltrait jusqu'à lui, dans l'air qu'il respirait et venait empoisonner ses poumons d'une crainte grandissante. Car ce qui l'inquiétait, c'était ce qui expliquait la présence de cette senteur putride dans un endroit aussi inhabituel qu'un jardin.

C'était à cette odeur imperceptible pour les êtres humains qu'un démon en reconnaissait un autre : l'odeur du souffre infernal qui imprégnait chaque être qui franchissait le voile entre les mondes.

Aleksi se raidit.

Il y avait un autre démon ici...

Son sang ne fit qu'un tour dans ses veines alors que tous ses sens s'éveillèrent brutalement, le tirant de son illusoire sérénité. Une seule pensée s'imposait désormais à lui, accompagnée d'un élan de panique.

Mara !

Repoussant soudainement Sigrid, sans aucune considération pour celle qu'il embrassait la seconde d'avant et qui l'appelait désormais, plongée dans l'incompréhension, il se précipita vers les bosquets, guidé par son instinct et par les imprécations d'Iskela qui vociférait dans son crâne.

Il devait se dépêcher. Il devait faire au plus vite. Avant qu'il ne soit trop tard...

L'impression que son cœur allait exploser dans sa poitrine se mêlait à la brume d'angoisse qui alourdissait son esprit. Tout son être était tourné vers cette unique pensée qui le tourmentait, le guidait aveuglément dans les jardins. Il bouscula un autre invité sans s'en soucier. Mais Mara n'était plus parmi ses convives. Elle avait disparu...

Une autre senteur s'éleva soudain, par-dessus celle du soufre. Une odeur métallique à laquelle il était encore plus familier... Celle du sang.

Cette fois-ci, il faillit perdre tout contrôle. Se précipitant vers l'origine de cette senteur diabolique, il contourna un bosquet, puis un deuxième, s'enfonçant toujours plus entre les buissons.

Il tourna derrière un nouvel amas de branche, déboulant dans une nouvelle petite allée.

Et ce fut là qu'il la vit.

La Meravigliosa était étendue au sol, les yeux clos. Sa poitrine se soulevait lentement, faiblement, trop faiblement... Sa robe était froissée, déchirée, comme si elle s'était battue. Sa peau pâle jurait avec le brun des graviers et ses cheveux d'or baignaient dans une auréole pourpre telle celle d'un ange. Un ange perdu. Damné. Déchu.

Son sang...

Le démon grogna, rua, lutta et batailla pour sortir dès lors qu'il flaira le parfum métallique et âcre du liquide écarlate. Ses flots magmatiques se précipitèrent dans les veines de son hôte tandis qu'il lui communiquait l'angoisse profonde qui le ravageait. Mais le mercenaire refoula les craintes déraisonnées de son double, laissant la sienne au fond de la conscience.

Il n'avait pas le temps d'avoir peur. Il n'avait pas le temps de craindre.

Se laissant tomber à genoux au côté du corps inconscient de la duchesse, il inspecta la plaie béante. Cependant, dès lors qu'il l'effleura il sentit un frisson écœurant remonter le long de sa paume puis de son bras pour dévaler son échine.

De la magie...

Des éclats de voix au loin le tirèrent de son constat effroyable. S'arrachant comme il le put à l'incompréhension et la tension terrible qui le gagnaient, il se redressa. Aleksi souleva la femme dans ses bras avec précaution, craignant d'aggraver sa blessure ou de lui causer le moindre tort supplémentaire.

Puis, sans plus faire attention à la mare écarlate dans laquelle ses bottes baignaient, il fila vers le manoir.

*

Lentement, Aleksi poussa la porte de la chambre de Mara. Le geste laissa entrer un trait de lumière qui vint trancher avec l'obscurité de la nuit.

La duchesse était étendue dans son lit, encore inconsciente. Il était parvenu à la monter jusqu'ici et à lui ôter son imposante robe de velours qui l'empêchait de la soigner correctement. Il était parvenu à faire cesser le saignement. Mais son inquiétude n'était pas retombée lorsqu'il avait aperçu le sceau dessiné à même la chair de la jeune femme. Sa curiosité sans fin s'était éveillée, le tenaillant presque aussi fort que son agitation.

Désormais, elle dormait, depuis des heures déjà et il était impossible de la tirer de son état comateux.

S'approchant à pas de loup du lit, il effleura un instant le front de la Meravigliosa. Bien qu'il fût toujours chaud, la fièvre semblait être tombée. Cela le rassurait. Il caressa une dernière fois du bout des doigts la pommette de la noble, avec tendresse, comme pour lui demander pardon, avant de s'éloigner de quelques pas. Tourmenté, il s'empêchait de ressentir le moindre soulagement. Il n'y avait pas le droit !

Il se laissa tomber sur un fauteuil, se sentant soudain aussi lourd qu'une statue de pierre. Il peinait encore à réaliser tout ce qu'il venait de se passer. Intérieurement, extérieurement, physiquement, mentalement... Il était dépassé. Dépassé par ce qu'il ressentait, dépassé par la peur qui le dévorait de l'intérieur et que le démon absorbait pour transformer en rage et en folie...

Depuis tout à l'heure, il n'avait pas quitté le chevet de la dame. Il ne s'était éclipsé que quelques instants, le temps de prévenir Freyja que la fête était finie.

Mais durant ces quelques instants, il avait senti une douleur immense à sa poitrine, comme si un lien le réunissait désormais à la Meravigliosa. Chaque fois qu'il s'éloignait, il n'était obsédé plus que par une seule envie, une seule obsession, une seule inquiétude : retourner auprès d'elle pour veiller sur elle.

C'est ce qu'il revenait faire en cet instant. Alors qu'il ne pouvait plus rien pour la noble, tout ce qu'il désirait c'était rester ici, dans les ombres, à attendre qu'elle se réveille.

Silencieusement, il l'observait dans son sommeil. Elle dormait profondément, ses paupières closes. Ses traits étaient entièrement détendus, ni crispés, ni heureux. Ses lèvres n'abordaient plus ni leur sourire mutin séducteur, ni leur pli amer et froid. Mara semblait tout simplement hors du temps. Un joyau préservé pour l'éternité par la nuit.

Elle semblait à la fois vulnérable et intouchable.

Dans ces moments-là, ce n'était plus le désir qui s'emparait du corps et de l'esprit du mercenaire. Seulement une admiration et une dévotion sans borne envers l'être humain le plus exceptionnel qu'il connaissait... Et un respect immense.

Un instant, son regard se posa sur le plafond alors qu'il se penchait en arrière, éreinté. Un soupire lui échappa.

Les choses s'empiraient considérablement. Tout d'abord, le pacte d'Àst était rompu. Et voilà qu'à présent, un démon s'infiltrait au manoir pour agresser manoir. De plus, il y avait cet étrange symbole qui était apparu autour de la plaie. Il ne savait pas vraiment en quoi il consistait mais il sentait au fond de lui qu'il s'agissait d'une arme du Duc. Cela voulait dire que les choses passaient à une étape supérieure.

Prendre des amants, manipuler les grands de ce monde, intriguer pour toujours plus de puissance... Tout cela ne suffisait plus. Et au fond de lui, il se demandait quelle pourrait bien être la suite du plan de la duchesse des Merveilles.

Soudain, il se sentit observé, comme un point brûlant dans sa nuque.

Son cœur bondissant dans sa poitrine, il se redressa aussitôt, faisant volte-face.

Mara était assise dans son lit, parfaitement éveillée et le toisait en silence, l'air légèrement perdue. Malgré l'obscurité, ses traits étaient tirés, marqués par une souffrance qu'elle tenta de ravaler. Dans sa chemise, ses cheveux blonds à moitié défaits, elle semblait revenir de l'enfer. Son regard luisait dans le noir, fiévreux.

« Comment allez-vous ? S'enquit le jeune homme avec empressement, sa voix vacillante trahissant son inquiétude.

Un instant, elle le dévisagea, battant des cils, avant de se raidir un peu plus. Ses traits se crispèrent, comme si elle se remémorait enfin tout ce qu'il s'était passé. Une ombre obscurcit son regard et il surprit un tressaillement, presque un tremblement. Mais elle l'étouffa aussitôt, secouant la tête de droite à gauche énergiquement avant de laisser échapper, dans un souffle :

— Comme quelqu'un venant de se faire poignarder...

Son sarcasme se noya dans une terreur mal dissimulée lorsque son rictus se transforma en une grimace qui brisa le masque de faux-semblants.

Sans plus se soucier du jeune homme, elle se redressa plus encore dans le lit, le souffle court, les yeux écarquillés. Fébrilement, elle releva le côté de sa robe de nuit pour dévoiler son flanc, là où l'arme s'était enfoncée entre ses côtés. Ses mains tremblaient autour de la dentelle légère. Le geste lui tira un grognement de douleur qu'elle étouffa aussitôt, détaillant la blessure de ses prunelles fiévreuses.

Le sceau enrobait la plaie dans des arabesques noires qui l'écœuraient. Elle osait à peine l'effleurer du bout des doigts. Elle n'avait pas besoin de le toucher pour sentir la magie pulser contre sa chair, marque indélébile et éternelle.

Un goût amer empli sa bouche tandis qu'un haut le cœur secoua sa poitrine. L'espace de quelques secondes, elle dévisagea l'empreinte ensorcelée, sans plus bouger ni même respirer. Elle était entièrement figée, comme si le temps s'était arrêté. La Meravigliosa sentait à peine son cœur battre. Tout cela lui semblait loin, trop loin, irréel.

Mais chaque inspiration qui soulevait son flanc, animant le sceau, la ramenait un peu plus à la réalité. Une réalité brutale dans laquelle seule sa haine parvenait à survivre au fond de son cœur. Sa haine et son dégoût profond, violent, qui s'emparait d'elle, la submergeait, ravivant cette aversion envers elle-même, envers ce corps qui la trahissait, qui ne lui appartenait plus entièrement. Qui lui appartenait à lui...

Elle fut soudain prise d'une envie furieuse, pulsionnelle et déraisonnée d'arracher le couteau qui pendait à la ceinture de son mercenaire pour se tailler à cet endroit et se débarrasser de ce symbole. Elle se voyait s'emparer de sa lame et l'enfoncer dans sa chair, déchirer, arracher... Que le sang recouvre la magie... Mais elle savait bien au fond d'elle que rien ne l'en libérerait. Elle pouvait se brûler la taille à l'aide d'un fer chauffé à blanc ou même s'arracher la peau avec ses propres ongles que le sceau demeurerait à sa place.

Désormais, où qu'elle aille, son époux pourrait la retrouver. Plus aucun sortilège, plus aucune divinité ne pourrait la protéger. Son démon de mari avait fourni à l'assassin de quoi la marquer, comme du bétail, comme une brebis égarée qu'il voulait ramener à son troupeau. Et la colère grondait en elle, enflant, prête à la submerger avant de reculer face à sentiment qui la terrassa, comprimant son cœur entre ses côtes de fer.

— Ce n'est plus qu'une question de temps... murmura-t-elle, à voix basse, dans un soupir las.

Elle rabaissa le vêtement sur ses jambes, dans l'espoir de ne plus voir cette marque qui l'écœurait. Elle luttait pour ne pas laisser rejaillir ce maelstrom d'émotions si noires qu'elles pourraient tout anéantir autour d'elle.

Du temps où Àst la protégeait, jamais cela n'aurait pu se produire ! La déesse aurait combattu la marque et n'aurait jamais permis qu'un autre sceau soit apposé. Mais la bague ne fonctionnait plus, aussi inutile que tout autre bijou. Elle n'était plus qu'un souvenir du temps passé, un mauvais souvenir, un poids à son doigt. Un poids à son cœur.

Sa bague de fiançailles.

Désormais, tout semblait lui rappeler les chaînes qui l'entravaient et qu'elle fuyait. Tout lui rappelait sa liberté sans cesse menacée et l'urgence de se battre pour cette dernière, peu importait le prix à payer.

Se sentant suffoquer, Mara pressa les paupières pour se débarrasser de ces images, fuir la réalité. Et elle avait l'air en cet instant l'air si perdue, si fragile, si désemparée, qu'Aleksi ne put plus résister. Il souffrait de la voir souffrir, il souffrait de voir ce diamant pur se fêler dans sa beauté, se teinté de noir... Il devait faire cesser cette torture. C'était devenu trop insoutenable.

Alors, pour la première fois depuis toujours, il abandonna une partie de sa réserve pour formuler le vœu qui pesait sur son cœur depuis des années, un vœu fervent qui le hantait jour et nuit. Il en rêvait quand il avait les yeux clos, il y songeait dés que son esprit était éveillé. Leur libération...

— Dîtes-moi d'y aller, la supplia-t-il, s'approchant d'elle jusqu'à presque s'agenouiller sur le lit. Ordonnez-moi de me rendre à Rhün, d'infiltrer le palais, de le tuer...

Un reniflement moqueur lui répondit. Sans ouvrir les yeux, elle persiffla :

— Tu te ferais tuer. Seul un démon plus puissant peut en détrôner un autre.

— Je le ferai ! Pour vous ! Je le tuerai... Pour vous...

Un instant, les longs cils recourbés de la dame frémirent, comme agités d'une secousse. Un pli se forma sur son front alors qu'elle fronçait des sourcils, répliquant vertement et l'interrompant dans son élan :

— Tu dois rester à ta place. Et ta place est là où je veux que tu sois.

Le jeune homme encaissant le coup, sentant son cœur se contracter dans sa poitrine douloureusement. Le venin de la culpabilité empoisonnait son esprit. Les mots de la duchesse résonnaient comme un reproche. À sa place... Il était parti, il avait quitté la réception. Il n'avait pas été là où il aurait dû être. Tout était de sa faute. Il avait tout gâché. Encore. S'il avait été là...

Sûrement les pensées de Mara avaient-elles empruntés le même cheminement car soudain, elle releva les paupières, dardant ses prunelles perçantes sur Aleksi. Désormais, une colère froide avait envahi le bleu presque scintillant.

— Où étais-tu ? feula-t-elle, telle une bête blessée.

Le jeune homme eut l'impression de recevoir un coup de poignard en pleine poitrine, déchirant son organe enflammé entre ses poumons. Ce reproche, cette fois non-déguisé, nimbé par un désespoir à peine contenu, finit de l'achever. Elle comptait sur lui... Elle avait toujours compté sur lui... Il n'avait pas le droit de la décevoir, de faillir, d'échouer. Pas lorsqu'elle se reposait sur lui. Pas lorsqu'il avait tant désiré qu'un jour, il puisse lui être indispensable, réellement essentiel...

Mais il avait tout de même échoué...

Ses épaules s'affaissant, il sentit un froid glacial s'emparer de lui. Toute la scène se rejouait devant lui. Cette illusion de paix, cette sirène factice qui l'avait entraîné loin de tout, loin de ce qui comptait vraiment...

— Je me suis laissé distraire, avoua-t-il, d'un ton empli de remord, ses mots écorchant sa gorge avec la même force qu'une lame aiguisée.

Seul un éclat de rire mauvais lui répondit.

Mais lorsqu'il leva son regard vers celle qui venait de l'émettre, il ne vit plus ni colère, ni haine, ni cruauté.

L'air hagard, Mara avait perdu de sa superbe. Là, au cœur de la nuit, les ténèbres semblaient l'avoir dévorée, déchiquetée. Et ce qui la poursuivait depuis si longtemps, ce qu'elle fuyait avec tant d'ardeur, venait de la rattraper et de refermer ses griffes mortelles sur elle.

Les dieux, les Hommes, tous l'avaient abandonnée. Aucun ne pouvait faire le poids face à lui. Il ne lui restait plus qu'une solution, une seule solution, celle pour laquelle elle œuvrait depuis si longtemps. Elle avait toujours su qu'elle n'y échapperait, que toutes ses intrigues, ses manigances, ses manœuvres ne seraient jamais suffisantes.

Un instant, elle leva sur Aleksi son regard azure, cherchant le sien sans répit, une lueur d'interrogation brûlant au fond de ses prunelles.

— L'homme qui m'a marquée...

— C'était un démon du cercle, confirma-t-il, dans un soupir.

Le parfum du souffre le hantait et l'obsédait. Il aurait dû le sentir plus tôt, s'en rendre compte... Même désormais, il lui semblait le sortir alors même qu'il savait que tout cela n'était qu'une illusion.

Face à lui, la duchesse hocha la tête, lentement, ses lèvres adoptant un pli amer qui trahissait ses pensées. Ses traits se couvraient petit d'un masque de dureté et un éclat vif s'embrasait dans ses prunelles. Son interlocuteur tressaillit. Quelque chose dans cette lueur le terrifiait. Car Mara avait beau être humaine, dans ces instants, il devinait l'impitoyable duchesse des Merveilles qui se terrait derrière la femme enchanteresse. Elle plongea ses prunelles glaçantes dans les siennes, comme si elle cherchait à agripper son regard pour ne plus le lâcher et l'emprisonner entre ses griffes invisibles. Impuissant, il ne put que se plier à sa volonté, et la voix cassante de la Meravigliosa résonna sèchement à ses oreilles lorsqu'elle ordonna, vindicative :

— Retrouve-le. Retrouve-le et fais le payer !

Le mercenaire déglutit difficilement. Il brûlait d'envie de retrouver cet homme, de lui faire payer. S'il était arrivé bien plus tôt, s'il l'avait intercepté avant qu'il ne disparaisse, il aurait massacré l'émissaire du cercle. Une rage sourde grondait, bouillonnait en lui, une haine dévorante envers celui qui avait osé ne serait-ce lever que lever un doigt contre la duchesse. Iskela était pris d'une rage folle rien qu'à cette pensée. Mais le jeune homme, lui, savait que les choses n'étaient pas aussi simples. Et face à la soif de vengeance venimeuse de la noble, qui venait nourrir la fureur du démon, Aleksi était le seul à pouvoir rétablir un peu d'équilibre. Sa part humaine émettait des doutes qu'il ne pouvait ignorer, quand bien même ce constat l'agaçait profondément.

— Mara, comment voulez-vous... Si c'est un démon, il pourrait être déjà loin...

— Je n'en ai rien à foutre, cracha soudain la Meravigliosa dans un élan de rage pure avant de grimacer et de s'arrêter brutalement.

Un tel emportement ne lui ressemblait guère. Elle ne pouvait se permettre d'autant se laisser aller, d'autant lâcher prise. De laisser voir le fond de sa pensée. Même à Aleksi. Surtout à Aleksi... Se rasseyant correctement, carrant des épaules dans une attitude digne, elle reprit, avec plus de calme mais tout autant de verve :

— Il pourrait être aux confins de l'empire d'Oshoaïa que tu t'y rendrais quand même. Occupe-t'en ! Ou laisse Iskela faire ce dont tu n'es pas capable...

Le jeune homme encaissa difficilement cette critique amère et ce rappel constant qu'elle ne l'avait conservé à ses côtés que parce qu'il abritait en lui le démon. Il en vain à haïr son double, à le jalouser d'avoir la foi inébranlable de la duchesse alors qu'elle semblait ne jamais douter de ses capacités à faire ce qu'elle demandait.

Aleksi brûlait de hurler que si Iskela se montrait si obéissant, c'était parce qu'une grande partie de ses pulsions démoniaques étaient contenues par son propriétaire qui l'empêchait de les exprimer.

Mais il n'en fit rien, se taisant, acceptant la remarque. Après tout, ne l'avait-il pas mérité ? Il ne s'était pas montré assez prudent... Depuis quelques temps, il enchaînait les erreurs. Il devait se rattraper... Avant de commettre l'irréparable... Il baissa seulement la tête, un peu plus songeur.

Face à son silence, la dame reprit d'un ton un peu moins sec :

— Oh et si tu croises La Fersen, donne l'ordre qu'on prépare mes bagages.

Il s'immobilisa à l'entente de cette dernière requête, fronçant des sourcils. Ses bagages ? D'où cela sortait-il ? C'était si soudain qu'il crut un instant avoir mal entendu. Mais l'expression à nouveau sérieuse et impassible de son interlocutrice le détrompait. S'arrachant à sa surprise, il parvint à éructer :

— Où allez-vous ?

— Je pars pour Montefortino dès que mes valises seront prêtes.

Il tressaillit. Montefortino... Il n'y avait pas mis les pieds depuis ses quatorze ans. La forteresse se trouvait haut perchée sur un des monts de la chaîne montagneuse qui séparait la Navarie de la République Bovéenne, dans une région située entre deux affluents de l'Arzene. Cette petite terre appartenait officiellement à la Navarie mais un traité avec l'Irigua en avait fait un territoire limitrophe dans lesquels les deux peuples pouvaient coexister et cultiver la terre ensemble sous juridiction navarienne.

Dès son arrivée en Irigua, Mara y avait acheté un fort abandonné, ancien poste militaire au temps des grandes guerres qui avaient secoué le continent. En hauteur, il surplombait un petit village dans la vallée et était entouré d'épaisses murailles. Mais en son sein, la demeure dissimulait le trésor plus précieux de la duchesse.

Toutefois, cette dernière n'y était que très rarement retournée. Qu'elle prenne cette décision, en cet instant, dévoilait à quel point l'heure était grave.

Le voyage durerait probablement plusieurs jours sur les routes dégagées de la Navarie avant d'atteindre les sinueux chemins montagnards. Si la route royale était sans aucun danger, il suffisait de s'en détourner pour que la menace des brigands plane.

L'idée qu'il puisse lui arriver quelque chose envahit soudain l'esprit du jeune homme qui ne put retenir son interrogation inquiète, sa poitrine comprimée par une angoisse sourde :

— Seule ?

Elle le toisa quelques instants, surprise par le soudain tourment qui hantait le regard sombre d'Aleksi. Puis ses traits abandonnèrent toute leur dureté, révélant une profonde lassitude et fatigue. Non, Mara ne voulait pas entreprendre ce voyage seule. Cette fois, lorsqu'elle chercha le regard de son mercenaire du sien, ce n'était plus dans le but d'imposer sa volonté, simplement de s'accrocher un peu plus à cette âme liée pour toujours à elle.

Et enfin, dans un soupire, elle finit par souffler, avec douceur :

— Pas si tu te débrouilles pour trouver cet homme avant.

L'homme de main hocha la tête lentement, les derniers mots de la duchesse résonnant dans son esprit, tournant, tournoyant en un écho qui se teintait de plus en plus du timbre caverneux de son démon.

Retrouve l'homme ! Tue-le ! Et tu pourras partir avec elle !

Nous pourrons partir avec elle...

L'accompagner jusqu'aux montagnes, être à ses côtés, la protéger... Être simplement là, dans son ombre... Être son ombre...

Un instant, il observa à nouveau sous ses longs cils noirs la sublime femme qui se tenait devant lui. Malgré le contexte, elle dégageait toujours cette beauté presque surnaturelle, comme si elle n'était pas tout à fait réelle, pas tout à fait humaine...

Toutefois, malgré sa fascination et son admiration, malgré l'armure de cristal de la duchesse, il percevait encore le sang qui la tachait et plus encore, cette vague de magie qui émanait du sceau et qui l'imprégnait tout entière. Il flairait cette force démoniaque sans peine, il la sentait agir, telle une malédiction. Et il connaissait trop bien le prix d'une marque telle que celle-ci. Les démons ne faisaient jamais rien sans contrepartie. Que cela soit bon ou mauvais. La souffrance était bien souvent le prix à payer pour la puissance. Et le duc refusant de souffrir, cela voulait dire que Mara payait. Elle payait encore et toujours...

Ce fut ce qui le décida.

Saisissant soudain la main de la duchesse, il y déposa un léger baiser, fermant les yeux. Il inspira à plein poumon le parfum qu'elle dégageait, savoura encore quelques instants la douceur de sa peau sous ses lèvres, la chaleur de son contact sous sa bouche. Puis il s'arracha à elle, se releva et grogna, serrant une dernière fois les doigts divins entre les siens, meurtriers :

— Je vais le trouver. Je le jure. Ne partez pas sans moi. »

À travers cette nouvelle assurance, ce n'était plus seulement l'homme qui s'exprimait. Iskela avait réussi à percer les murailles que son hôte avait érigées. Et Aleksi l'avait laissé faire. Il avait refusé d'écouter son démon lorsque celui-ci lui avait interdit de quitter la réception. Et Mara avait fini attaquée. Il ne prendrait plus jamais ce risque. S'il devait laisser l'être maléfique lui ôter un peu plus de sa propre liberté pour protéger la Meravigliosa, alors il le ferait.

Car Iskela comme Aleksi ne possédaient qu'un seul et unique désir.

Sans un mot de plus il tourna des talons, s'éloignant du lit, puis de la chambre, plongeant dans l'obscurité de la nuit.

Prêt à de nouveau faire couler le sang.

Mais qu'était-il d'autre sinon une arme ?

Tout en le regardant disparaître, Mara soupira. Aussitôt, une grimace de douleur déchira ses traits et un hoquet lui échappa. Tout au long de cette discussion, elle avait tenté de dissimuler comme elle le pouvait sa souffrance, déchirant, qui grimpait le long de ses côtes et s'entortillait autour de sa hanche alors que la magie du sceau continuait son œuvre, s'infiltrant dans ses veines. Elle avait laissé exploser sa colère, sa haine, sa soif de vengeance. Elle avait perdu toute retenue. Mais il y avait une chose qu'elle s'était refusée à s'exprimer. Sa douleur.

Sa faiblesse...

Lentement, avec précaution, elle se rallongea, un long souffle s'échappant de sa poitrine lorsqu'enfin elle put s'étendre complètement.

Elle ferma à nouveau les yeux, gagnée par une fatigue qui la terrassait. Elle ne pouvait plus lutter contre les brumes qui s'emparaient de son esprit et de son corps, alourdissant ce dernier, la paralysant toute entière. Mais elle ne voulait plus lutter non plus. Il lui semblait que les limbes du sommeil sauraient annihiler sa douleur et lui offrir une paix, même si éphémère.

Elle voulait s'autoriser ce repos, cette pause... Juste un intermède, loin de la réalité. Là où son époux ne pouvait l'atteindre.

Lentement, elle se sentit glisser dans les ténèbres et sombrer dans un sommeil qui l'emprisonnait sans pitié entre ses ailes de papillons.

Soudain, troublant la paix onirique qui avait gagné la duchesse, cette dernière sentie un poids s'abattre sur sa poitrine, comme un corps qui l'écrasait. Puis un souffle sur sa joue. Mara voulut bouger. Mais elle en était incapable. Car petit à petit, perdant la maîtrise de son rêve, elle se sentait gagner par un effroi terrible. Et le sommeil, qui devait la protéger de la réalité, venait de se transformer en un piège plus atroce encore lorsqu'enfin, cette voix rocailleuse, échappée de ses pires cauchemars résonna à ses oreilles :

« Min furða... »*

Elle crut que son cœur venait réellement de cesser de battre.

Il était là !

Il était revenu...

Elle n'avait pas besoin d'ouvrir les yeux pour le reconnaître. Elle pouvait même l'imaginer aisément, au travers de ses paupières. Elle le devinait, elle le ressentait et elle avait envie de vomir lorsque son parfum envahit soudain son nez, empoisonnant son esprit.

Il était là...

Son époux.

Son maître.

Son calvaire.

Elle n'osait plus faire le moindre mouvement, se contentant de conserver ses paupières scellées. Si elle ne le voyait pas, si elle continuait de se confronter aux ténèbres, alors rien de tout cela ne serait réel. Ce n'était qu'un cauchemar. Un cauchemar comme tous les autres.

Un cauchemar qui semblait bien heureux d'avoir enfin retrouvé sa proie.

Elle sentit une paume brûlant appuyer presque brutalement sur sa plaie, entre deux côtes. Le sceau se mit à irradier avec une puissance irréelle, douloureuse. La magie reconnaissait son créateur. Un gémissement plaintif échappa à la duchesse.

L'apparition ricana à ce son.

Le duc se pencha au-dessus de son épouse, pesant de tout son poids sur elle, l'immobilisant de ses jambes et bras musclés. Elle était à sa merci. Comme jadis...

Elle le sentit enfouir son visage dans son cou, au-dessus de sa poitrine qui se soulevait au rythme saccadé de sa respiration. Elle sentit ses lèvres effleurer la peau de sa gorge.

Lentement, il laissait ses doigts courir le long de sa jambe, agrippant le bas de sa robe de nuit pour lentement commencer à la soulever, dans une torture lente. Tout d'abord le long de son mollet, puis son genou et ensuite, sa cuisse. Il remontait, progressivement, inévitablement, imposant son désir sans pitié.

La Meravigliosa était paralysée, incapable de bouger. Une poupée de chiffon en proie à un prédateur plus fort qu'elle cette-fois-ci. Chaque seconde, chaque battement de cœur rendait le cauchemar toujours plus réel. Ce poids sur sa poitrine... Ce poids qu'elle avait tant de fois senti, l'étouffant, l'écrasant... Et ce rire ! Ce rire qu'elle haïssait et qui hantait ses cauchemars...

Statufiée, elle était la spectatrice de cette vieille emprise qui se resserrait sur elle.

Il avait atteint le haut de sa cuisse, glissait vers l'intérieur. Mais soudain, il s'arrêta et, se penchant à son oreille, il murmura, dans un souffle mesquin, cruel :

« Un jour, tu m'appartiendras à nouveau, petite merveille... »

Dans un sursaut brutal, Mara se redressa brutalement, s'arrachant au songe glaçant dont elle avait été prisonnière. Autour d'elle, l'obscurité avait fini d'envahir sa chambre, l'emprisonnant dans les ombres.

Elle était seule.

Il n'était pas là.

Elle était seule... Mortellement seule...

Frissonnant, elle tenta de chasser de sa mémoire la sensation de ses doigts sur son cœur, de son souffle sur sa joue, de ses lèvres sur sa peau... et les souvenirs amers que tout cela ravivait. En vain.

Et son hurlement de rage et de désespoir déchira la nuit.

*Ma merveille

~

Bonjour bonsoir ! Non je ne vous oublie pas malgré l'heure tardive ;) cette fin de vacances a simplement été assez mouvementée pour moi ! J'espère que vous allez bien ^^

En Navarie, les choses semblent se préciser. La Meravigliosa voit tous ses plans compromis par une étrange marque et Aleksi se retrouve - une fois de plus - chargé d'un assassinat sous les bras.
Et pendant ce temps, des petites vacances à Montefortino se préparent... des "vacances" qui se révéleront moins reposantes qu'on pourrait s'y attendre 😇
En tout cas, le fantôme du duc semble avoir refait son apparition, plus déterminé que jamais à retrouver son épouse... quel peut bien être le plan de Mara pour s'en sortir face à une telle situation ?🤔

J'espère que ce chapitre vous a plu, merci pour votre lecture 😊

À bientôt,
Aerdna 🖤

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