Chapitre huit
Maelia n'avait pas eu peur d'avouer à Tagan que son frère était recherché, pas après qu'il lui ait confessé être un voleur. Elle compléta donc son récit de la veille en indiquant à Tagan que la tête mise à prix avec pour récompense une somme exorbitante était celle de son frère Beag. Il l'avait bien pris et s'était renseigné davantage. Très intrigué par l'histoire du jeune homme il n'avait pas retiré son offre de l'accompagner et avait même enquêté auprès des bûcherons et des villageois pour savoir si en effet le fugitif était dans cette forêt. Maelia garda à l'esprit que pour un voleur la somme pour la tête de son frère restait tentante, mais elle ne pensait pas avoir une meilleure opportunité, et elle supposait beag capable de se défendre. Ce qui n'était pas son cas à elle.
À la grande surprise de Tagan, la présence de Beag dans cette contrée n'était un secret pour personne, certains l'avaient même déjà vu en ville. L'histoire lui paraissait étrange. Les gens avaient eu l'air presque amusés par ses questions et avaient déversé leur flot d'informations sans trop se faire prier. Et il n'avait pas eu à se ruiner.
Il avait dessiné une carte approximative sur une peau tannée, consignant toutes les données qu'il avait recueillies. Un plan du royaume forestier auquel il annota les cours d'eau, les grottes et la position du Mur comme point de repère. Le fameux rempart dont la construction avait uni les quatre contrées qui autrefois ne formaient qu'un seul pays. Il n'avait jamais été terminé, loin de là. Des pans de l'édifice attendaient çà et là, offerts à l'usure. Ylufer se trouverait à quelques kilomètres à l'extérieur, si celui-ci avait été fini. Quoi qu'il en soit du haut des montagnes il serait visible et cela lui serait utile.
Tagan avait dû étudier l'histoire durant ses années de classe. Il n'avait toujours pas compris quelle lubie avait piqué le conseil des quatre sages d'antan pour qu'ils en viennent à la construction de cet édifice gigantesque et inutile. Il avait essayé de lire entre les lignes, mettant de côté toutes les histoires fantasques d'elfes et de monstres. Il avait étudié des cartes pour comprendre de quoi ils cherchaient à se protéger, des rapports des ouvriers et des comptes rendus de séances du conseil, mais tout lui avait montré la même chose, au-delà du Mur il n'y avait que des montagnes. De monts soi-disant infranchissables. Le conseil avait agi sous les recommandations d'un dénommé Felim. Certainement un fou, comme il y en avait souvent au pouvoir.
Il admira son travail, reposa le graphite qui lui avait servi à dessiner les reliefs puis boucha l'encrier. Ses doigts étaient noircis, il les frotta en vain avant de souffler la bougie et de se rendre près de la porte d'entrée se rincer les mains dans le broc.
Le soleil tirait sa révérence, la pièce devenait glaciale, il entreprit d'allumer la cheminée pour qu'elle soit chaude quand ils remonteraient après le repas.
C'est à ce moment-là que Maelia arriva, les bras chargés d'un sac de toile et vêtue de l'une de ses nouvelles tenues.
— Tu tombes pile à l'heure pour aller manger, j'allais descendre. La femme t'a donné tout ce qui était convenu ? questionna-t-il en la détaillant.
— Oui, des chemises, des pantalons, le tout doublé en fourrure. Son mari avait terminé les gants. Elle avait aussi les couvertures que tu m'avais demandées. Mais je ne sais pas comment tu comptes nous faire porter tout ça en plus de la nourriture, se découragea Maelia.
— Le tissu prend peu de place et ce n'est pas bien lourd, dit-il en lui proposant de le suivre.
Durant le repas Maelia ne fut pas trop bavarde, elle avait l'air préoccupée, tout comme le voleur. Plus Tagan se taisait et la regardait, plus il se demandait quelle mouche l'avait piqué lorsqu'il lui avait proposé son aide. Un mélange d'ennui et de curiosité, sûrement. Sans parler qu'à nouveau, il ne se voyait pas laisser une femme s'attirer des problèmes. C'était bien la seule règle de vie à laquelle il se cramponnait, il se sentirait souillé d'abandonner une femme à la merci de n'importe qui. Mais il ne comptait pas lui avouer. Si jamais elle venait à lui demander, il lui sortirait à nouveau l'excuse de l'investissement. Après tout il avait pris un risque énorme en la sauvant des soldats, ce serait du gâchis qu'elle meure quelques mois après.
Il soupira. Il se voilait en partie la face. Il se sentait à moitié responsable d'elle maintenant. Il l'avait confiée aux Aubiols en pensant qu'elle y serait en sécurité, mais la savoir seule sur les routes, ça lui faisait quelque chose... Il s'inquiétait.
Il était pressé de la laisser à son frère pour reprendre sa vie plus sereinement. Se faire du souci pour quelqu'un d'autre ce n'était pas pour lui, il n'aimait pas la sensation.
— Tout va bien ? le questionna Maelia troublée par l'expiration bruyante de Tagan.
— Il n'y a aucun problème, je pensais à demain.
— Tu n'es toujours pas obligé.
— Ce serait triste que tout ce que j'ai payé profite à quelqu'un d'autre, sourit-il.
Maelia leva les yeux au ciel puis resta muette jusqu'à la fin de la soirée.
Quand Maelia s'éveilla, Tagan œuvrait déjà à emballer ses affaires.
— Il fait jour depuis longtemps ? demanda la jeune femme qui ne distinguait que la lumière du feu que Tagan avait dû entretenir toute la nuit.
— L'aube point à peine, répliqua-t-il de façon lointaine. Je vais récupérer le reste de nos vivres et je t'attends dans la salle commune pour le repas. Nous partons dans une heure.
Sans un mot de plus il quitta la pièce.
La froideur du jeune homme perturba Maelia, la laissant pantoise sur sa couche. Elle se reprit, réalisant qu'il était descendu pour lui donner un peu d'intimité et se rassura en se remémorant que Tagan n'était pas spécialement du matin, il ne lui avait pas fallu beaucoup de temps pour s'en apercevoir.
Elle se dépêcha de ranger dans son sac de cuir et de toile les affaires gentiment offertes par Tagan. Sa générosité la mettait en alerte. Elle n'était pas dupe, il devait y avoir une bonne raison à ses gestes. Elle occultait que cela faisait d'elle une personne intéressée, son frère valait bien qu'elle renonce à certains de ses principes. Du moins c'est ce qu'elle se répétait.
Tagan avait commandé le plus copieux petit-déjeuner que Maelia n'ait jamais vu, et il l'avait forcé à se gaver. Elle se demandait si elle allait arriver à marcher entre le poids de son estomac tendu et son paquetage plein à craquer.
La serveuse au nez singulier vint les débarrasser. Le départ était imminent et une peur sourde s'éveillait en elle. Elle déglutit bruyamment.
Les yeux verts de Tagan la transpercèrent, comme s'il devinait qu'elle s'inquiétait.
— Je te demande de me faire confiance. Je sais ce que je fais. Je ne prends jamais de risques inutiles.
— Tes choix pour de subsistance et notre dernière rencontre démontrent la tendance inverse, contra-t-elle.
— La preuve que je sais toujours me sortir d'affaire, dit-il en riant. Il est temps d'y aller.
Les maisons, le village, tout signe de vie humaine disparut vite. La forêt de conifères dans laquelle ils évoluaient les encerclait d'un cocon de vert étouffant, donnant l'impression qu'ils étaient seuls au monde. Mais Tagan avait conscience que ce n'était qu'une dangereuse illusion et ce n'était pas les animaux sauvages qui le préoccupaient, mais les humains. Ceux de la pire espèce. Ceux qui tueraient leur mère pour une pinte de bière. Il ne savait toujours pas comment gérer tout ça, à part en réfléchissant vite devant le fait accompli. Ils ne pouvaient pas se permettre de quitter le sentier, ou du moins pas de très loin. Cette situation était presque suicidaire, il en avait conscience. Cet amour de jouer avec le risque, de frôler la mort. Tout pour vivre un moment intense, meilleur qu'une nuit en bonne compagnie. Il pariait sa vie. Cela l'excitait. Et étrangement il n'avait aucun regret.
Maelia tenait bien le rythme, malgré la pente sèche. Une vraie bête de détermination. Ils étaient censés tomber sur le camp dans trois jours à ce rythme, mais cela signifiait deux nuits dans les bois. Tagan savait que ça n'allait pas être une partie de plaisir et que pour la première fois de sa vie il allait attendre le lever du jour avec impatience. Mais il n'y avait plus de retour en arrière possible.
Il était fou. À chaque pas c'est ce que son subconscient lui soufflait. Une fois là bas, s'ils parvenaient jusqu'au frère perdu, ils ne le laisseraient jamais repartir. Des hors-la-loi qui se cachent ne prendraient jamais le risque que quelqu'un en qui ils n'aient pas confiance les quitter. Même en étant lucide sur ce point il n'avait pas renoncé. Il était idiot. C'était la seule explication.
— Nous allons nous arrêter pour manger près du ruisseau en contre bas de la route, dit-il en désignant de gros rochers.
Installé sur une pierre moussue inconfortable il regardait Maelia grignoter en silence son morceau de viande séchée. Elle ne s'était pas plainte. Ni du poids sur ses épaules ni de la marche. Pourtant elle n'était pas bien épaisse. Son visage portait encore les stigmates de son infection, comme si ses joues n'allaient jamais reprendre de la rondeur. La maladie pour toujours ancrée dans ses traits, comme un rappel de la mort qui l'avait frôlée. Il n'avait jamais connu de femme comme elle. Forte. Indépendante.
Toutes celles qu'il avait rencontrées s'accrochaient au premier homme qui passait et étaient prêtes à les épouser pour s'occuper d'elles. Ce monde n'était pas fait pour le sexe faible : celui qui enfante. Elles avaient besoin de protection. Les femmes en avaient conscience. Même Maelia n'avait pas opposé beaucoup d'arguments pour le décourager dans ce périple. Et pourtant il la trouvait forte. Et lui, demeurait un vrai idiot.
Dans un soupir il se releva, rempli les gourdes et invita Maelia à se dépêcher, ce qu'elle fit sans broncher.
Le chemin ne devenait pas plus étroit au fur et à mesure de leur avancée, preuve qu'il était souvent emprunté, par des charrettes qui plus est. Ce qui n'inspirait pas Tagan. De toute façon l'inverse ne l'aurait pas inspiré non plus. Il était tendu comme un arc, à l'affût du moindre danger, de la moindre preuve que d'autres hommes se trouvaient non loin.
Et à force ce qui devait arriver, arriva.
Deux hommes tombèrent des châtaigniers qui bordaient la route. Tagan sans se retourner était sûr qu'au moins un de plus était apparu dans leur dos. Il jura intérieurement et inspira profondément pour rester calme. Trois, ça tenait du possible. Le tout était que Maelia puisse s'éloigner. Il savait qu'elle portait sur elle la dague qui lui avait offerte, mais il espérait qu'elle ne ferait pas la bêtise de la sortir. Il avait repéré le regard des maladrins, il n'était pas naïf sur son devenir s'il se faisait tuer. Maelia allait prier pour mourir vite, mais ils ne lui feraient pas ce plaisir et abuseraient d'elle. D'ailleurs le pillard le plus grand confirma ce qu'il pensait :
— On est bien chanceux aujourd'hui, dis donc. Des habits chauds, des sacs pleins et de quoi réchauffer not'e sang.
Les trois bandits s'esclaffèrent, Maelia blanchit et se mit à trembler. Tagan se demanda si elle était coutumière de cette situation. Certainement en connaissance du long voyage qu'elle avait accompli. Des hommes faibles qui avaient besoin de dominer et d'humilier les femmes, il y en avait des centaines.
— Je ne vois que le froid, la mort et les vers pour vous, messieurs.
Les rires redoublèrent. Tagan était légèrement de côté prêt à se délester de son sac et de sa cape. Il devait être rapide et tout anticiper. Et espérer que Maelia soit assez intelligente pour reculer.
Il attendait le moment propice, tout son corps aux aguets.
— Bon, trêve de bravade donnez-nous tout ce qu'on veut, sans traîner et p't-être qu'on sera pas trop cruel.
— Comme vous souhaitez, fit mine de céder Tagan.
Il laissa glisser son sac au sol avec sa cape. Les hommes avaient dégainé leur jouet. Heureusement des deux de devant, un seul avait une épée bâtarde, l'autre n'arborait dans son poing qu'une dague. Mais pour celui de derrière, il n'en savait rien, il avait uniquement perçu le bruit de l'acier.
Quand le plus grand armé de la petite lame vint au contact, Tagan recula doucement les bras écartés pour pousser Maelia un peu plus loin en dehors du sentier qu'il puisse avoir au moins le troisième homme dans son angle de vision.
Puis il se rua sur le grand brigand. Tout en avançant, il délesta le long fourreau à sa taille en agrippant promptement sa poignée. Fluide. Mortelle. Son épée glissa presque immédiatement sur le ventre du bandit, dessinant un immense sourire sanglant. Ce fut rapide, il stupéfia tout le monde. Son arme de bonne facture avait éventré l'homme vêtu que de tissu, sans rencontrer de résistance. Les deux truands restants portaient une épée et l'effet de surprise passé, la suite paraissait moins évidente. L'avantage c'était que les assassins ne s'intéressaient qu'à lui et que Maelia demeurait simple spectatrice, la paume devant la bouche, complètement horrifiée.
Tagan sortit un couteau de sa main gauche, un petit effilé à la garde solide au cas où il aurait besoin d'écarter une attaque. Car avec les arbres autour et le cadavre au milieu du sentier, il lui serait difficile de se mouvoir à sa guise.
Les détrousseurs étaient malins ils s'étaient placés de sorte à avoir de l'espace et que Tagan ne puisse en avoir qu'un en mire.
Il laissa son corps prendre le dessus, il ne devait plus trop réfléchir, s'abandonnant aux réflexes des heures d'entraînement.
Il s'attaqua au tueur à sa droite. Il porta le coup assez haut. Le choc fut brutal et l'homme le repoussa. Heureusement son ami hésitait à entrer dans le duel, certainement de peur de l'encombrer. Il n'allait pas s'en plaindre.
Les quelques passes qui suivirent le confortèrent dans l'idée qu'il était largement meilleur. Il ne se retint plus, surtout que celui qui était à l'écart se mit à bouger. Il devait l'avoir jaugé aussi.
Avec une manœuvre élégante, digne d'un danseur, Tagan se déporta pour que les deux ennemis se gênent. La suite fut rapide. Il sectionna en partie le cou du premier avant de blesser mortellement le dernier à l'aine. Il l'acheva en lui tranchant la gorge et essuya son arme sur les habits du cadavre.
Il avait eu peur pour rien, ces hommes n'étaient pas assez entraînés. Mais Maelia et lui avaient eu de la chance qu'ils ne soient que trois. Il doutait que cela soit le cas la prochaine fois. Car il était certain que cette embuscade n'était pas la dernière.
Il remit son sac et la cape par dessus et se tourna vers sa compagne de route. Maelia luttait pour reprendre contenance, elle le regardait dans les yeux. Il était étonné et admirait son aplomb.
— Ça va aller ? demanda-t-il d'un ton doux.
Elle acquiesça, surmontant presque immédiatement l'horreur, ses tremblements avaient cessé. Mais elle ne parlait toujours pas.
— Nous repartons, sauf si tu veux te reposer. Cependant je doute qu'ici ce soit très indiqué.
— Non, c'est bon reprenons la route.
Il n'était pas étonné qu'elle ne l'ait pas remercié. Elle ne le faisait jamais. En un sens ça le blessait. Mais d'un autre il avait l'impression de faire ce qu'il devait, que ses actions étaient naturelles. Donc qu'elles ne nécessitaient pas qu'elle lui montre sa gratitude.
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