Chapitre 41 - Pour un éclat de rubis
"Quatre-vingt-dix-neuf" souffle Alexandre tandis que le dragon lâche un grognement menaçant, libérant une dense fumée de ses narines. Imposant et majestueux, il se tient immobile sur son perchoir de roche pour protéger le précieux rubis de son imposante carrure.
"Pardon ?", je demande sans quitter des yeux la bête colossale.
"Tu ne t'en souviens plus, mais tu as réussi à faire quatre-vingt-dix-neuf tours durant nos entraînements au palais de Trèfle", explique Alexandre en saisissant mon épaule pour capturer mon regard.
Ses yeux sont empreints d'une urgence désespérée, d'une peur qui transperce l'air.
"Promets-moi", implore Alexandre. "Promets moi que tu ne prendras pas de risque et que s'il le faut, tu courras comme tu l'as fait ce jour-là, sans jamais te retourner".
Un nœud se forme dans ma gorge. Comment peut-il me demander une chose pareille alors que sa propre vie est en jeu ?
Depuis son réveil, il tient difficilement sur ses jambes. Le poids de l'épée qu'il a déjà sortie de son fourreau fait trembler son poignet.
Mais la supplique dans son regard ne me laisse pas le choix.
"Je te le promets", je murmure.
Pendant ce temps, les quatre groupes se séparent instinctivement, chacun réfléchissant à la meilleure stratégie pendant que le dragon nous observe avec méfiance au sommet de sa haute colline de roches.
"Comment allons-nous procéder ?" demande Etienne à Lance, mais la réponse tarde à venir.
"Laissons les autres groupes commencer", propose le Roi de Carreau d'une voix sage. "Cela nous permettra d'observer le comportement du dragon, de trouver ses faiblesses".
Je jette un regard aux équipes qui, comme nous, semblent attendre que quelqu'un commence l'ascension.
"Et si aucun ne se lance ? L'épreuve est peut-être chronométrée" intervient Sven, l'un des candidats de Carreau.
"Elle ne l'est pas", réplique aussitôt la Reine Rachel. "Jamais les Atouts ne priveraient le public du spectacle qu'ils attendent depuis le début de la Sélection. Regardez".
Rachel pointe du doigt vers l'horizon où les gradins sont protégés par d'immenses parois de verre. Nous sommes toujours dans l'arène, celle-ci a juste doublé de volume pour y faire entrer le dragon et ce sol montagneux.
"Je sais que je suis le seul Coeur du groupe", commence alors Etienne. "Mais je crois que la solution réside dans la coordination de nos forces, comme le prône mon Royaume".
"Je suis doué au lance-pierres", commence Finnian d'un air penaud, nous tendant son arme rudimentaire. "Je crains que ce soit mon seul atout".
"Moi, je me bats avec des dagues", intervient Bethany, la seule Pique du groupe. "Je suis rapide et discrète, du moins c'est ce que mes professeurs ont toujours dit".
"Je peux nous confectionner des armes, éventuellement des pièges", ajoute Rachel. "Pour ce qui est de combattre, ne comptez pas sur moi".
Je lâche un long soupir.
"Je...je ne sais pas faire grand chose", j'avoue en haussant les épaules à la surprise générale.
Lance éclate d'un rire désabusé.
"Ne mentez pas, Majesté. Nous vous avons tous déjà vu sur cette arène".
Je m'apprête à répliquer lorsque le dragon lâche un cri qui fait cavaler un frisson dans tout mon corps. Une première équipe tente une approche et commence à escalader les rochers.
Le dragon rugit de colère, faisant trembler le sol de l'arène. En quelques battements de ses ailes majestueuses, il se dresse devant eux, protégeant farouchement le trésor qui scintille au sommet.
Le groupe de Fenrick se prépare au combat. Un archer tend son arc et décoche une flèche tandis que certains de ses compagnons se rapprochent sur le côté, cherchant une ouverture pour l'attaquer.
La flèche ricoche sur l'épaule du dragon sans même le blesser. Il déploie ses griffes acérées et ouvre grand sa gueule remplie de crocs immenses. Avec un rugissement déchirant, il crache un torrent de feu en direction de l'archer, provoquant une chaleur étouffante à quelques mètres de nous. Le candidat hurle et tente de fuir, abandonnant son arc, mais les flammes fauchent ses jambes et son corps est bientôt enseveli par le feu. Ses hurlements se transforment rapidement en un silence glaçant.
Le reste du groupe ne semble pas atteint par la mort de leur coéquipier, ils poursuivent leur chemin en escaladant quelques rochers. Lorsque le dragon les remarque, sa fureur se décuple. Il s'avance dans leur direction et saisit le premier d'entre eux, dont le corps se broie en un instant sous la puissance de ses griffes. Le bruit sinistre de ses os brisés et de ses membres qui tombent au sol fait dresser tous les poils de mon corps.
Le reste de l'équipe de Fenrick hurle et tente de prendre la fuite, mais le dragon ne leur laisse aucune chance. En quelques coups de pattes, il les éjecte, morts, à l'autre bout du terrain.
Mon cœur palpite sous ma poitrine, terrifiée à l'idée de m'approcher ne serait-ce qu'un peu de ce monstre.
Pourtant, l'équipe de Cassidy et celle de Pallas s'avancent en même temps, profitant de la diversion créée par les corps déchiquetés de Fenrick et ses coéquipiers.
"Nous devrions y aller aussi, la voie est libre sur la gauche", intervient Lance d'une voix calme. "Tous ceux qui savent manier une arme tentent de récupérer le rubis. Les autres, nous comptons sur vous pour créer une diversion efficace".
Les quatre Carreaux de notre équipe hochent aussitôt la tête et commencent à assembler des pierres et du bois sur le sol.
Etienne appuie sur la canne qu'il tient toujours à la main, celle-ci s'allonge pour devenir tranchante à chaque extrémité. Lance sort son épée, Alexandre resserre les doigts sur la poignée de la sienne, Bethany se saisit de ses dagues et moi de la mienne.
"Quatre-vingt-dix-neuf", répète Alexandre à mon intention. Je me contente d'acquiescer, incapable de prononcer le moindre mot.
Devant nous, le dragon continue d'attaquer les quelques membres encore en vie dans l'équipe de Fenrick pendant que tous les autres s'approchent du nid en escaladant la roche.
Quand un morceau de pierre glisse sous le pied d'une candidate, le dragon réalise notre tentative et tourne son énorme gueule dans notre direction. Nous sommes tous engagés sur les pierres, il nous est désormais impossible de faire demi-tour à temps. Quelques concurrents restés en arrière attaquent le dragon en lui jetant des pierres ou en tirant des flèches pour détourner son attention, mais c'est trop tard.
Alexandre se place aussitôt devant moi tandis que le dragon prend son envol. Il vient se dresser devant nous pour nous séparer de son nid.
Nous sommes une quinzaine, séparés les uns des autres de seulement quelques mètres, et dès que la fumée commence à sortir des naseaux du dragon, je devine ce qui nous attend tous.
"A TERRE !!!!" hurle Alexandre à notre équipe qui ne se fait pas prier pour se jeter dans les crevasses entre les rochers.
Le Roi tire sur mon bras pour m'entraîner dans un recoin de la roche, il s'allonge et me recouvre de tout son corps au moment où je sens la chaleur insoutenable du souffle embrasé du dragon.
Je sers les dents, sentant les hurlements déchirants des concurrents dévorés par les flammes. L'odeur âcre de la chair brûlée imprègne l'air mêlée à celle du soufre et de la fumée.
A travers la fente de la roche où nous sommes réfugiés, je vois les flammes danser, éclairant le visage d'Alexandre qui presse son corps contre le mien. Mon cœur bat la chamade dans ma poitrine, une bouffée d'adrénaline pulse dans mes veines alors que nous attendons que le déluge de feu cesse enfin.
Soudain, une pierre massive glisse le long de la pente et tombe dans un bruit sourd sur Alexandre. Je retiens mon souffle, horrifiée, alors que la pierre s'écrase sur lui avec une force impitoyable. Un cri de douleur s'échappe de ses lèvres alors qu'il est écrasé sous le poids de la pierre. Rempli d'effroi, je glisse mes mains sous ses bras et pousse de toutes mes forces pour dégager le débri et le libérer.
Mes mains tremblent, mes muscles sont tendus par l'effort mais je refuse de renoncer. Quand, enfin, la pierre retombe loin de lui, j'ai le souffle court. Alexandre est blotti contre moi, et lâche un râle douloureux qui me serre la gorge.
Il redresse péniblement les épaules et son regard rencontre le mien, rempli de gratitude. Son visage est pâle, maculé de poussière et de sang, mais il est vivant. Il respire.
Ses bras tremblent autour de moi, il a dû puiser dans ses dernières forces pour éviter que le poids de la pierre ne nous écrase l'un contre l'autre.
Dehors, le rugissement des flammes diminue et laisse derrière lui un silence pesant, seulement interrompu par les cris étouffés des blessés.
Nous ne sortirons jamais vivant de cette épreuve.
Avec précaution, Alexandre regarde à l'extérieur de notre abri improvisé. Rassuré, il se redresse doucement et serre ma main dans la sienne pour m'aider à me relever.
Je découvre alors le spectacle déchirant des corps carbonisés. Les membres de notre équipe ont presque tous réussi à se glisser entre les roches pour se protéger. Sven est introuvable, il doit faire partie des victimes. Bethany affiche une large brûlure sur le bras qui la fait grimacer de douleur sur le sol, elle ne pourra plus nous aider désormais.
Lance et Etienne vont bien, admirant avec fascinant leur armure qui s'est mis à scintiller d'un rouge luminescent au niveau de sa cuisse droite.
"Elle est ignifugée", se réjouit le Valet de Cœur en posant une main sur sa jambe avec soulagement.
Le dragon s'est retiré dans son nid, seules les épines le long de sa colonne sont visibles depuis le trou dans lequel il se terre.
"Est-ce que tu vas bien ? ", je demande à Alexandre avec angoisse, du sang coule le long de sa joue et de son épaule.
Il saisit doucement mon visage entre ses mains, plongeant son regard dans le mien avec intensité. Sans un mot, Alexandre incline légèrement la tête et presse ses lèvres contre les miennes dans un baiser rapide mais chargé d'émotions.
C'est un geste fugace dans lequel je ressens pourtant sa gratitude, sa peur, ses espoirs et l'immensité de son affection.
Le contact fait naître en moi un tourbillon d'émotions auquel je n'ai pas le temps de penser. Un sourire fugace étire les lèvres d'Alexandre, juste avant que sa détermination, désormais renforcée, ne le pousse à poursuivre son ascension vers le dragon. Sa démarche est mal assurée, une large plaie s'étend dans son dos me tirant une grimace.
"Pourquoi est-il retourné dans son nid ?" demande Lance en s'approchant. Plusieurs zones de son armure brillent du même rouge que celle d'Etienne. Sans son armure, il aurait été sévèrement brûlé.
"Son assaut a dû le fatiguer, nous avons peut-être trouvé une faille", lui répond Alexandre en réfléchissant déjà à une stratégie.
Plus loin dans l'arène, en bas des rochers, les cartes de Carreaux s'activent pour créer ce qui semble être une sorte de catapulte.
Pallas, Judith et Charles sont déjà en train de remonter en direction du nid. Aucun d'entre eux n'a été blessé, ils ont réussi à se couvrir derrière un amas rocheux. La Reine de Pique est extrêmement habile et légère, elle escalade la pente comme une panthère.
"Nous devons avancer", j'indique à Alexandre en la voyant s'approcher peu à peu du nid.
"Non", me répond-il. "Toi tu retournes en bas avec eux".
Son ton ne laisse place à aucune revendication, mais il oublie que je ne suis pas l'un de ses sujets.
"Je reste avec toi", je réplique fermement.
"Vous devriez écouter son Altesse, Regina", me conseille Lance d'une voix douce. "Ce dragon va probablement tous nous réduire en cendres, mais vous pourriez survivre à l'épreuve si vous restez près du Roi Jules et de la Reine Rachel".
Je m'apprête à lui répondre lorsqu'Etienne parvient enfin jusqu'à nous.
"J'ai remarqué quelque chose", nous interrompt-il sans se douter de la tournure de la conversation. "Il boite".
"Oui, je me suis blessé et...", commence Lance.
"Non, pas vous, voyons ! Le dragon ! Le dragon boite, il est blessé", explique-t-il.
"Quelle patte ?" demande Alexandre, voyant tout de suite où le Valet de Coeur veut en venir.
"Arrière gauche", lui répond-il. "Nous pourrions avoir une ouverture si nous remontons la roche en passant du côté ouest".
"Apparemment vous n'êtes pas le seul à l'avoir vu", murmure Alexandre en désignant Judith, Charles et Pallas en train d'escalader dans cette direction.
"Ne perdons pas de temps", dis-je alors pour ne laisser aucune occasion à l'un de ces trois-là de m'empêcher de participer à l'épreuve.
Je sais que je ne suis pas utile, ma présence a mis Alexandre en danger quelques minutes plus tôt. Mais je dois gagner le Grand Tarot, et pour cela, il faut que j'agisse.
Les trois hommes m'emboîtent le pas en discutant de la meilleure stratégie à aborder, mais j'ai beau tendre l'oreille, je ne comprends pas la moitié des termes qu'ils utilisent.
J'essaie de me concentrer sur ce qui m'a aidée lors des précédentes épreuves : en comprendre les véritables enjeux.
Force est l'Atout du courage, de la maîtrise de soi et de la volonté. Pour réussir son épreuve, il fallait passer outre la peur, et continuer d'avancer même sans savoir où aller.
Etoile est l'Atout de l'espoir, de l'avenir, de la guérison. L'épreuve des miroirs consistait à trouver la lumière au milieu des ombres de nos incertitudes concernant l'avenir.
Les Amoureux, eux, représentent la dualité, les choix du cœur.
Pourquoi nous demander de voler une pierre précieuse à un dragon ?
Quel est le lien ?
"Arrêtez-vous", ordonne alors Alexandre, mettant un terme à mes pensées. "Le dragon bouge".
Effectivement, les épines dorsales de la bête se déplacent lentement et un râle terrifiant fait vibrer l'air. A-t-il déjà récupéré ? Nous avons à peine avancé de quelques mètres.
Pallas approche maintenant dangereusement du creux dans lequel il se terre, elle se déplace sans faire bouger la moindre pierre alors que chacun de mes pas semble morceler l'amas de roches.
Judith et Charles la suivent de près, presque aussi surprenant d'agilité. Au moment où je pose les yeux sur elle, la Reine de Coeur tourne son regard dans ma direction et m'adresse un sourire qui me glace d'effroi.
"Garce", je marmonne en me rappelant qu'elle complote avec ceux qui m'ont enlevé la mémoire, enfoncé une pierre dans le dos et plongé Alexandre dans un sommeil dont il aurait bien pu ne jamais ressortir.
Le dragon surgit des profondeurs de son antre, et nous nous immobilisons aussitôt. Son corps massif ondule. Je remarque aussitôt qu'il hésite à poser sa patte arrière gauche et la garde légèrement surélevée.
A quel moment s'est-il blessé ?
A mesure qu'il s'élève de son nid de roche, le dragon dévoile toute sa taille. Il lâche un rugissement lorsqu'il découvre Pallas, Judith et Charles à quelques pas de lui.
Je sens la peur les traverser de là où je me trouve. S'il crache une gerbe de feu, ils sont tous morts.
Mais le dragon se contente de pencher la tête sans les quitter des yeux.
"Ils sont fichus", souffle Lance.
C'est alors que la catapulte réalisée par les Carreaux au sol gronde en bas des rochers et lance des projectiles en direction du dragon avec un fracas assourdissant. Les pierres, déchaînées par la force de la machine, sifflent dans les airs avant de s'écraser tout près du monstre dans un bruit métallique et un éclat d'étincelles.
Le dragon, surpris par cette attaque, rugit et se tourne brusquement vers la source du déluge de projectiles. Ses yeux jaunes, luisants d'une fureur grandissante, cherchent avec férocité les assaillants en contrebas. La catapulte continue de lancer des attaques désespérées, espérant détourner l'attention du dragon suffisamment longtemps pour que nous puissions atteindre le précieux trésor.
La queue du dragon, balancée dans un mouvement de colère, heurte Pallas qui se trouve à proximité. Sous le choc de l'impact, elle est projetée en arrière, son corps soulevé du sol avant de retomber lourdement dans un cri de douleur, à quelques pas de nous.
Pendant ce temps, le dragon, semblant à peine remarquer l'impact de sa queue, continue à déployer ses ailes majestueuses, prêt à riposter contre ceux qui osent menacer son trésor.
Je réagis immédiatement et me précipite vers Pallas pour vérifier son état, ignorant les dangers environnants. Je me fraye un chemin à travers les rochers.
Arrivée à ses côtés, je m'agenouille avec précaution et examine ses blessures avec une attention soutenue.
Elle est inconsciente, mais elle respire. Sa jambe est positionnée dans un sens qui n'augure rien de bon, toutefois. Je glisse mes mains sous ses bras et la tire pour la mettre à l'abri. Alexandre, Etienne et Lance ont toute leur attention focalisée sur le dragon qui a désormais pris son envol et s'approche des Carreaux. La voie est libre pour récupérer le rubis, mais nos coéquipiers sont en danger.
J'entends le Roi de Trèfle héler pour attirer le dragon vers lui, brandissant son épée. Bien vite, Etienne et Lance crient également.
Quand je trouve un creux dans la roche, je dépose délicatement le corps de Pallas, qui s'est avéré plus lourd que prévu. Je l'installe de mon mieux et m'assure qu'elle est à l'abri du feu s'il prenait l'envie au dragon de nous souffler dessus à nouveau.
"Je vais devoir te laisser là, Pallas", dis-je, le souffle encore haletant par l'effort. "Je ne peux pas laisser ces idiots se faire tuer".
"P-Pourquoi ?" demande-t-elle dans la brume de son inconscience.
"Tu as cru que ta sœur était morte à cause de moi, je te dois bien ça", je murmure, convaincue qu'elle n'est plus en mesure d'entendre ma réponse. "Si je survis, je reviendrai te chercher".
Quand je me redresse, je reste figée sur place.
Le dragon vole désormais en direction d'Alexandre, Lance et Etienne, complètement à sa portée.
Je refuse d'imaginer un instant le pire, mais la peur me tenaille à l'idée de les perdre.
De le perdre.
Lui.
Chaque fibre de mon être est tendue vers lui.
Je refuse qu'il meurt sans savoir comment nous nous sommes aimés.
Je refuse qu'il meurt sans pouvoir l'aimer à nouveau.
Mais le dragon n'est plus qu'à un battement d'ailes, et mon inquiétude monte en flèche. Je suis trop loin pour agir. Et que pourrais-je faire de toute façon ?
C'est alors qu'un cri retentit plus haut.
"Vous ne l'aurez pas !" hurle Cassidy Vonberg qui se dresse entre les deux souverains de Cœur et le rubis. "C'est à mon tour de régner !"
Le dragon se détourne de mes amis, d'Alexandre, et se dirige droit vers le nid dans un grognement de rage terrifiant.
Je retiens un soupir de soulagement.
Au moment où le dragon se pose devant son nid, il lâche un rugissement qui ressemble davantage à un cri de douleur que de colère. J'observe la scène et constate soudainement la lueur d'inquiétude dans les yeux de la bête, qui perd un instant son équilibre.
Je remarque alors que quelque chose est enfoncé dans la patte arrière gauche du dragon, et que cela semble le faire affreusement souffrir.
Mes yeux se déportent sur le corps inconscient de Pallas blottie entre la roche.
Je suis une idiote trop sensible.
Cela m'a desservi tant de fois dans ma vie que je ne saurais les compter.
Je prends une profonde inspiration.
Les probabilités de me tromper sont bien trop élevées pour que j'y réfléchisse davantage, mais il y a ce doute en moi qui me pousse à m'élancer en direction du dragon.
Parce que les Amoureux sont les Atouts des choix du cœur.
Je mets de côté mes peurs et mes préoccupations, et je cours. Je gravis rapidement les pierres, résolue.
Quand j'arrive enfin à leur hauteur, Judith et Charles attaquent la bête avec leurs épées, tandis que Cassidy se rue en direction du rubis, laissant ses assaillants distraire le dragon dont les narines commencent déjà à laisser échapper de la fumée sombre.
Je passe par l'arrière, pour ne pas attirer son attention, veillant à ne pas me prendre un coup de queue comme Pallas.
J'entends Alexandre hurler plus bas, courir dans ma direction, mais je l'ignore.
Je m'approche lentement. Lorsque j'arrive près de la bête majestueuse, je découvre un morceau de pierre enfoncé profondément dans sa patte. Ignorant la peur qui serre mon propre cœur, je prends une profonde inspiration et saisis fermement le morceau. Le dragon s'agite aussitôt mais je tiens bon, je m'accroche. Avec un effort concentré, je tire délicatement sur l'éclat. Chaque mouvement transperce mes propres mains. La douleur m'arrache des gémissements étouffés, mais je tiens bon.
Enfin, avec un dernier effort, le morceau de pierre cède et se détache de la patte du dragon. Je lâche un cri de soulagement tandis qu'une vive douleur irradie de mes mains. Mon propre sang macule mes paumes.
Le dragon, libéré de l'objet qui le torturait, se calme peu à peu. Ses rugissements se transformant en souffle plus régulier.
Il s'effondre lentement sur le sol, sa respiration devient plus régulière.
Dans mon dos, j'entends le cri de joie de Cassidy qui a réussi à récupérer le rubis.
Malgré la douleur qui pulse dans mes mains, l'adrénaline qui fait battre mon cœur, je sais que j'ai accompli ce que je devais faire.
La bête tourne lentement la tête dans ma direction. Ses yeux empreints de gratitude me fixent avec une tendresse inattendue.
Sans hésiter, je m'approche encore plus près de la tête imposante du dragon. Avec précaution, je pose une main tremblante sur son museau, sentant la chaleur qui émane de ses écailles rugueuses.
Le dragon laisse échapper un souffle chaud et apaisant, presque semblable à un ronronnement, alors que je laisse mes doigts caresser ses écailles rugueuses. J'oublie le monde autour de nous, les enjeux de l'épreuve, les regards confus des autres concurrents.
C'est alors qu'une larme rouge et luminescente s'échappe de l'œil du dragon, brillante comme une étoile dans l'obscurité. Elle semble suspendue dans les airs, vibrant d'une énergie mystique et captivante. Émerveillée, je tends délicatement la main pour la toucher.
Au contact de ma peau, la larme se transforme en un petit cœur de rubis, irradiant d'une lueur écarlate. Je la contemple avec émerveillement.
C'est un cadeau inattendu.
"Tu as volé son cœur", murmure Alexandre qui me rejoint en quelques pas. "Pourquoi ne suis-je pas étonné ?"
Son visage est marqué par l'inquiétude et le soulagement. Il pose son front contre le mien et lâche un souffle tremblant.
"J'ai..."
Un cri de surprise et d'horreur déchire l'air. Nous nous détachons brusquement l'un de l'autre et nous tournons vers la scène.
Judith, armée de son épée, s'est précipitée vers le dragon et a planté sa lame dans le cœur de l'animal. Les yeux de la bête s'écarquillent de surprise, un grognement bref lui échappe, puis ses paupières se referment, son regard vide plongé dans le mien.
"NOOOOOON !!!" j'hurle à m'en écorcher la voix.
Un silence de stupeur s'abat sur l'arène.
Une vague de dégoût et de colère monte en moi face à cet acte de cruauté impitoyable. Je tente de rejoindre Judith, mais, déjà, Alexandre m'attrape pour me retenir.
"POURQUOI ?" je crie. "POURQUOI ?!"
"Il me fallait son cœur", me répond-elle froidement en tailladant la peau du dragon pour récupérer l'organe gorgé de sang encore chaud entre ses doigts.
Les autres candidats restent figés, incapables de réagir, à l'instant même où résonne la cloche annonçant la fin de l'épreuve.
Trois cœurs lui ont été volés aujourd'hui.
Cassidy a revendiqué son trésor.
Judith a revendiqué sa vie.
J'entrouvre les doigts pour observer le petit éclat de rubis, alors qu'une larme de rage coule sur ma joue.
Et lui m'a revendiquée.
Moi.
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