Chapitre 21 - Les Têtes
J'ai pensé qu'il n'y avait que dans cette salle que je pourrais reprendre mon souffle après les émotions d'hier soir. Je suis exténuée, à tous les niveaux.
L'envie de rentrer sur mon île m'obsède, mais c'est une option inaccessible. Toutefois, je me suis souvenue qu'une part de Grand-Mère était figée dans le Palais de Trèfle pour toujours.
"Votre Majesté ? Je suis surprise de vous trouver ici en plein après-midi".
La Gouvernante s'approche pour se positionner à mes côtés. ensemble, nous contemplons la large toile sur laquelle le portrait d'April Fleck, dans toute sa jeunesse, me surveille avec une douceur qui a depuis déserté ses traits. Sur le tableau, elle porte une somptueuse robe bleu clair assortie à ses iris océan. Ses mèches dorées cascadent le long de la dentelle. Autour de son cou, un collier en or incrusté d'émeraudes scintillantes. Ses joues sont légèrement rosées, comme si celui qui tenait le pinceau l'avait suffisamment complimentée pour la faire rougir.
Elle respire la jeunesse, la beauté et l'intelligence.
Ma mère était tout aussi jolie, mais elle ne lui ressemblait pas.
En revanche, personne ne pourrait douter de notre lien de filiation s'il me voyait contempler ce tableau sous les traits de Suzanne et non sous ceux de la Reine.
"L'avez-vous connue ?" je demande à Clarence, perdue dans mes pensées.
Elle hoche la tête, toujours aussi rigide dans chacun de ses gestes.
"J'étais jeune à l'époque du Bannissement, je travaillais comme dame de compagnie pour la Reine".
"Comment était-elle ?"
"La Reine ?"
Surprise, je me tourne dans sa direction.
"Non, April Fleck".
Ses sourcils se froncent d'interrogation. Elle doit sans doute se demander pourquoi Regina se préoccupe des Jokers qu'elle n'a jamais connus.
" J'ai toujours beaucoup aimé ce portrait", je justifie en un faible sourire.
Derrière les verres épais de ses lunettes, son regard semble s'illuminer, comme si une flamme s'était allumée au fond de ses yeux. Sa voix, habituellement si cassante devient plus légèrement plus douce.
"April était intelligente et bienveillante, mais elle avait un caractère bien trempé. Quand elle est arrivée au palais, nous ne savions pas à quoi nous attendre. Une nouvelle Joker, si jeune, alors que deux résidaient déjà au château, c'était inattendu. Mais April était faite pour la politique de cour. C'était une oratrice qui subjuguait son auditoire et tout le monde l'admirait dès qu'elle ouvrait la bouche. Moi la première".
Elle parle de ma Grand-Mère avec énormément d'affection. A travers ses mots, je sens la profondeur de leur lien, la complicité qui les unissait et la force des souvenirs qui perdurent malgré le temps qui passe.
"April est devenue célèbre pour ses talents dans le Monde des Cartes, les autres Royaumes enviaient nos souverains de Trèfle d'avoir obtenu d'une telle Joker de travailler pour eux".
"Qui étaient les deux autres Jokers ?" je m'enquiers.
Son regard semble se voiler légèrement.
"L'Ensommeilleur, Gary Rosman et..."
Son silence m'apporte la réponse qui me manquait.
"L'Usurpateur", je complète dans un souffle contenu.
"Marcus Nilson", soupire-t-elle tristement."April est tombée amoureuse de Marcus, lui aussi était fou d'elle. Lorsque je les ai vus ensemble, j'ai su qu'il était trop tard. Quand ils se regardaient, le monde entier s'effaçait autour d'eux. Ils se comprennaient sans un mot. Même dans les gestes les plus simples, on pouvait sentir la passion qui brûlait en eux. Ils étaient comme une évidence, comme des âmes liées à travers les âges. Ce genre d'amour fascine, vous savez ? Je me surprenais souvent à les observer, à les écouter rire, à guetter leurs mains qui se frôlaient, leurs yeux qui se cherchaient. J'étais si jeune, je n'avais jamais vu deux personnes capables d'arrêter la cadence du temps en un regard. Je ne l'oublierai jamais".
Je sens une onde de choc me traverser.
L'Usurpateur.
Grand-Mère était éprise de l'homme qui voulait détruire les Atouts ? De celui qu'ils ont tué avant de nous bannir sur cette île ?
Comment a-t-elle pu me cacher cette partie de son histoire ?
La Gouvernante lâche un long soupir, le regard perdu dans ses souvenirs qui semblent aussi beaux que douloureux.
"J'étais présente le jour où April a compris ce qu'il comptait faire. L'arrêter, le dénoncer, ça a été la décision la plus difficile de son existence".
Je comprends mieux pourquoi la douceur a quitté les traits de ma grand-mère à présent.
"Est-ce que ça va, Votre Majesté ? Je suis navrée de vous avoir parlé de ces vieilles histoires, je ne suis pas du genre à m'étaler sur mes souvenirs en temps normal".
Je ne peux pas laisser transparaître l'impact de ses révélations.
Pas maintenant.
Pas devant elle.
Alors je hoche la tête d'un air détaché, mettant de côté cette information pour quand mon esprit sera disposé à y prêter l'intérêt qu'elle mérite.
"Votre Majesté ?" m'interpelle Madoc depuis l'entrée de la salle à manger. "Il est temps".
Je lâche un long soupir.
"Allons-y".
Je regagne l'entrée où des domestiques s'affairent, les bras chargés de malles qui doivent contenir mes vêtements et ceux du Roi.
Alexandre s'incline quand il me voit tandis que ma gorge se serre au souvenir amer de notre dernière conversation.
"Ma Reine", me salue-t-il en s'inclinant élégamment.
Je lutte pour refouler mes émotions et me concentrer sur les défis à venir.
Ça n'en a pas l'air, mais nous partons en guerre.
Nous prenons la route, notre carrosse doré glisse en douceur sur le chemin pavé, tiré par des cheveux blancs majestueux. Les rues sont déjà bordées de gens venus de tous horizons pour apercevoir les souverains se diriger vers le Tapis central, où les Atouts doivent faire leur entrée. Des acclamations résonnent dans l'air, les cartes saluent notre passage avec enthousiasme.
À l'approche du palais, des portes massives s'ouvrent lentement, révélant une allée décorée de tapis rouges déroulés jusqu'aux marches du grand édifice. Des arches florales de toutes les couleurs encadrent le chemin, embaumant de parfums envoûtants.
Notre diligence s'immobilise devant le majestueux escalier, sur lequel se tiennent déjà les As et les Valets, alignés de chaque côté de l'entrée.
Alexandre descend en premier, me tendant que je saisis avant de sortir, suivie de près par les volumineux jupons de ma robe.
Je porte un corsage brodé de trèfles assorti à une jupe ample ornée de perles scintillantes et de gemmes précieuses incrustées dans le tissu, créant des éclats discrets qui capturent l'attention. Bien que ce ne soit pas la tenue que je mettrai au Bal, elle est appropriée pour l'arrivée des monarques et des Atouts au Tapis. Sire Caroll l'a confectionnée avec soin.
J'ai troqué mon diadème contre une imposante couronne à trois feuilles d'or, assortie à celle de mon faux mari. Alexandre revêt un costume impeccable dont les détails sont en harmonie avec ceux de ma toilette.
Ensemble, nous saluons la foule en liesse, puis gravissons les marches de l'escalier.
Les quatre As sont les premiers à nous accueillir, s'inclinant avec la même discipline.
Sur notre droite, Madoc se tient aux côtés de l'As de Pique, un soldat au charme éclatant. A gauche, une guerrière relativement âgée coiffée d'un heaume en forme de Cœur, ce doit être la fameuse Germaine, et une autre jeune femme, l'As de Carreau.
Viennent ensuite les Valets.
Je reconnais immédiatement Etienne dans sa tenue cramoisie, il m'adresse un sourire encourageant. Le Valet de Carreau qui se tient près de lui, Hector, présente un certain embonpoint lui conférant une stature imposante. De l'autre côté, Lance Lottard porte un costume vert sobre. Ses yeux se détournent lors de mon passage, il m'en veut encore depuis notre dernière conversation au palais.
Le Valet de Pique, Hogier, celui qui a bénéficié du Pactole il y a deux ans, est un homme sans âge, décharné comme un cadavre sous sa tenue noire. Il ressemble à un croque-mort, je ne suis pas surprise qu'il n'ait pas mangé depuis des lustres.
Lorsque nous atteignons le haut de l'escalier, Alexandre se retourne vers l'assemblée et prononce la devise du Royaume de Trèfle.
"Dans le silence de la réflexion vient la puissance", scande-t-il.
Un tonnerre d'applaudissements et des cris de joie lui répondent.
Nous prenons place sur la droite dans la lignée des deux autres figures de Trèfle, et attendons l'arrivée des souverains de Carreau.
"Tout va bien ?" me demande Alexandre dans l'oreille.
Mes doigts raffermissent leur prise dans sa main. Je ne l'ai pas lâché depuis que nous avons quitté le carrosse. Ce contact chaleureux est comme un baume apaisant sur mes nerfs à vif.
"Je suis terrifiée", j'avoue.
Son pouce commence à caresser doucement ma paume dans un geste de réconfort.
"Je suis là".
Ces mots, si simples, viennent bouleverser mon coeur.
D'une façon ou d'une autre, nous serons séparés à la fin du Grand Tarot.
Quand les souverains de Carreaux descendent de leur carrosse pour nous rejoindre au sommet des escaliers, leur devise résonne dans l'air : « Bâtir les fondations, ériger la victoire ».
La Reine Rachel Thorn attire le regard avec sa robe élégante, d'un orange vif qui contraste avec la fluidité de ses mouvements. A côté d'elle, se tient un homme immense qui la dépasse d'au moins deux têtes.
Étienne m'a appris qu'en plus d'être un génie de l'artisanat capable de manipuler n'importe quel matériau — bois, métal, textile, verre, papier ou autre, le Roi Jules est également d'une immense intelligence.
Arrivent ensuite les souverains de Pique, David et Pallas Spiner. Le couple royal impose un silence dans le public.
Le Roi de Pique est vêtu d'une armure blanche richement ornée, plutôt que d'un costume royal, son plastron scintille sous les reflets cuisants du soleil. La Reine Pallas demeure tout aussi majestueuse et guerrière dans sa robe à la fois élégante et adaptée au combat, avec des épaulettes et un corset en cuir qui remonte jusque sous sa poitrine.
Ils sont jeunes, beaux et fascinants— lui, son habit pâle et sa chevelure noire ; elle, sa tenue sombre et sa crinière blanche.
Ils représentent l'union des opposés, la dualité complémentaire, l'harmonie des contraires. Chacun de leurs pas sur les marches du palais claque au rythme de la foule qui chante leur devise : « Force, Courage, Persévérance ».
Quand David se positionne derrière Alexandre, sa main s'appuie fermement sur son épaule.
"Cette année, tu n'as aucune chance de l'emporter", le provoque-t-il.
D'un mouvement de bras, le Roi de Trèfle se libère de sa prise. Il ne se retourne pas et continue de fixer l'horizon sans lui prêter attention.
Des doigts glacés viennent alors frôler mon dos nu en formant des arabesques.
"Toi non plus, Regina", susurre Pallas comme si nous étions amantes.
Sa main remonte avec sensualité jusqu'à ma nuque qu'elle pince légèrement. Mon corps se crispe sous la caresse chargée de menaces.
"Cette fois, personne ne me volera la victoire. Pas même toi", me menace-t-elle.
Je lâche un rire jaune.
"C'est ce que nous verrons", je réplique avec une assurance que je n'ai pas.
Les lèvres d'Alexandre esquissent un sourire en coin.
"Ne sous-estime pas ma Reine, Pallas. Cette année plus que nulle autre".
Les monarques de Pique rient avec provocation dans notre dos, mais toute mon attention se déporte sur le dernier carrosse qui s'arrête face à l'escalier.
La Reine Judith et le Roi Charles descendent dans un déferlement de cris provenant de la foule. Le couple de Cœur a toujours été le plus admiré de tous.
La paisible souveraine à la chevelure fauve sourit avec une joie non feinte et salue gracieusement le peuple en contrebas tandis que le Roi hausse les épaules et lève le menton.
Ils sont la définition même de la grandeur royale et de la bonté noble.
Judith glisse un bras sur celui de Charles, saisit avec grâce sa large jupe pourpre, et monte les marches, les yeux rivés sur le palais avec déférence et respect.
Je la trouve si belle et élégante qu'elle me donne aussitôt le sentiment d'être minuscule.
Lorsque son regard croise le mien, probablement chargé d'admiration, j'observe un léger mouvement du menton.
Elle sait qui je suis, et qui je ne suis pas.
Quant à moi, je prends conscience que nous allons devoir rapidement nous entretenir. C'est elle qui a voulu que je porte la couronne de sa sœur et que je mène une enquête qui s'avère bien plus complexe que je ne me l'étais imaginée. Nous sommes liées par la même promesse.
Mais quel rôle a-t-elle vraiment joué dans cette histoire ?
Je mets de côté mes interrogations quand un homme, habillé tout de violet, fait son apparition sur le parterre. Il s'incline dans notre direction en ôtant son chapeau imposant puis reproduit la même révérence face au public silencieux.
Il sort ensuite de la poche intérieure de sa veste un énorme coquillage d'un rose éclatant.
"Citoyens du Monde des Cartes, bienvenue pour le trois cent trente-troisième Grand Tarot !"
Il parle à travers la conque et sa voix résonne dans l'air avec une puissance impressionnante.
"Je me présente, pour ceux qui l'ignorent, je suis votre maître de cérémonie : le Croupier. Je n'existe que le temps de ce tournoi avant de retourner dans le sommeil, aussi je compte sur vous pour me donner un délicieux spectacle cette année encore !"
Quelques applaudissements timides retentissent.
"Les Atouts arriveront lors du Bal de lancement, ce soir. En attendant, je vous laisse profiter des festivités dans tout le Tapis central. N'oubliez pas toutefois d'être vigilants, cet endroit peut se montrer... capricieux".
Je fronce les sourcils. Comment ça, « capricieux » ?
"Quant à vous, chères Têtes, je vous prie de me suivre dans vos appartements du Château de Cartes".
L'homme remonte l'escalier en quelques petits sauts et tend le bras en direction de l'entrée.
Deux gigantesques statues de rois, sculptées dans la pierre, montent la garde autour de la porte principale en ivoire et ébène. Leurs yeux semblent observer chacun d'entre nous avec vigilance tandis que nous pénétrons dans l'édifice.
Le hall ressemble à un musée, c'est une ode à l'Histoire des cartes et des Atouts. Des vitrines immenses longent les murs et exposent des reliques des quatre Royaumes. Même quelques références aux Jokers sont glissées çà et là : quelques portraits des grandes figures de mon peuple, la présence du tatouage aux symboles sur nos joues, ainsi que quelques éléments rappelant la façon dont nous sommes désormais dépeints, dans la tenue de bouffons royaux.
Le sol est un damier géant, les dalles alternant entre le noir et le rouge. Les colonnes qui soutiennent le plafond sont ornées de chiffres qui s'enroulent comme des vignes.
Plus loin, un vaste salon sert de lieu de divertissement, des artistes sont en pleine représentation. Ils jonglent avec des cartes immenses tandis que des acrobates se lancent dans des motifs complexes. La musique est assourdissante, emplie de joie et d'allégresse.
Je contemple chaque détail avec fascination. Je n'avais jamais vu d'endroit comme celui-là. Des portes semblent apparaître et disparaître sur les murs, des objets se métamorphosent et bougent par eux-mêmes. Bientôt, les artistes sont partis, laissant la place à des acteurs aux costumes colorés qui se donnent la réplique.
J'ai l'impression de perdre l'esprit.
"Le Château de Cartes est un lieu étrange, n'est-ce pas ?" m'interroge alors Alexandre.
Je me suis arrêtée de suivre le groupe, subjuguée par cet endroit mystérieux.
"Comment est-ce... possible ? On dirait que tout change constamment".
"Oui, tout le Tapis central est en perpétuel mouvement, il s'adapte aux désirs et aux besoins des gens, comme s'il avait ses propres pensées. Durant les épreuves, il arrive aussi qu'il montre certaines... préférences ? Tous les candidats ne bénéficient pas du même confort. Il en va de même pour le Château de Cartes".
"C'est incroyable", je souffle.
Mon regard se reporte sur lui, il sourit avec tendresse.
"Ça l'est, en effet".
Je le rejoins en quelques enjambées.
Les Têtes ont déjà regagné le long escalier de marbre en colimaçon.
À l'étage, un couloir aux murs immaculés nous accueille dans un silence surprenant au vu du brouhaha qui régnait en bas.
"Vous trouverez vos chambres aisément. Sachez que chacune a été agencée avec soin, d'après vos goûts personnels. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, demandez-le au Château et il vous exaucera. Ou peut-être que non, selon son humeur".
Je repère rapidement une porte indiquant : « REGINA CLOVER » surmonté d'une couronne de Trèfle.
"Où logent les Atouts ?" demande alors Rachel Thorn.
J'avais presque oublié qu'elle n'était Reine que depuis le dernier Grand Tarot. Elle est la seule, avec moi, à ne jamais avoir mis un pied dans le Château de Cartes.
Le Croupier lui adresse un sourire avenant, mais ses yeux gardent une froideur qui me glace le sang.
"Dans le Temple, dont l'accès vous est absolument proscrit".
Rachel pose ses mains sur ses bras, comme pour contenir le frisson qui la saisit. Elle hoche docilement la tête et regagne la porte de sa chambre.
Je découvre avec joie que celle d'Alexandre jouxte la mienne. Je craignais que nous ne soyons séparés.
Il m'adresse un sourire énigmatique et pénètre dans ses appartements.
J'entrouvre délicatement et découvre avec ahurissante cette pièce qui m'est absolument destinée.
Les couleurs pastels, les dessins accrochés au mur, le lit moelleux, la peluche de perroquet au bord de l'oreiller, la douce lumière et surtout ce bruit.
Celui du ressac contre les rochers de mon île.
Les larmes me montent aux yeux alors que je découvre, en plein cœur du Tapis central, un morceau de ma vie d'avant. Je ne suis pas partie depuis très longtemps, pourtant la nostalgie me noue l'estomac.
Mes doigts se posent sur le bureau usé recouvert de croquis bariolés, je glisse mon index dans une petite encoche sur le rebord. Je l'avais cassé un soir avec la canne de Grand-mère alors que je jouais avec Pyv. La punition avait d'ailleurs été sévère, privée de parole pendant presque trois jours.
Je poursuis cette plongée dans mes souvenirs et survole les étagères chargées de mes livres préférés, les quelques beaux coquillages trouvés sur la plage et les jeux en bois datant de mon enfance.
Je me laisse tomber dans les draps et renifle le tissu dans l'espoir d'y retrouver l'odeur de mon foyer : celle des épices de Grand-Mère, de la mer, de l'hibiscus.
"Je suis rentrée", je lâche dans un soupir heureux, les larmes aux yeux.
Je ne réalisais pas à quel point cet endroit m'apporterait du réconfort.
"Cette chambre va devoir disparaître", retentit alors la voix d'Alexandre.
J'ignore si c'est son intrusion dans mon îlot de paix ou la phrase révoltante qu'il vient d'énoncer, mais mon courroux se réveille aussitôt.
"Que fais-tu là ?", je grogne à travers mon coussin, sans même relever la tête pour le regarder.
"Nos appartements sont communicants, tu n'as pas vue la porte sur la cloison ?"
Je marmonne, mais mes mots sont incompréhensibles à travers le tissu épais de l'oreiller.
"Peu importe. Soanne, tu dois demander au Château de changer cet endroit immédiatement".
Je me redresse sur les coudes et le foudroie des yeux.
"Pourquoi ferais-je une chose pareille ? J'adore ! C'est tout ce dont j'avais besoin !"
Son regard balaye lentement la chambre, se pose sur chaque objet, chaque souvenir.
C'est étrange de le voir là, plongé en plein cœur de ma vie, celle de la vraie Soanne et non de la comédienne en pleine représentation que j'ai fini par devenir au fil des semaines.
Peu à peu, un sourire attendri s'étend sur les lèvres d'Alexandre.
"C'est tellement... toi", rit-il doucement.
Il s'approche de mon bureau et attrape l'un de mes croquis à la pastel.
"Voilà donc ces œuvres très personnelles dont tu parlais durant notre entraînement ?".
"Ne crois pas savoir qui je suis Alexandre", je réplique, acerbe.
Je ne sais pas pourquoi je me montre agressive avec lui. Il ne fait rien de mal.
Mais sa présence annihile mon impression d'être de retour sur l'île. S'il est là, c'est que je ne suis pas là-bas.
Et d'une certaine façon, je lui en veux pour ça.
"C'est magnifique. Tu es talentueuse", me complimente-t-il.
Je soupire, me redresse et lui arrache le dessin des mains.
"Ne touche à rien".
Il me scrute attentivement et, pour une raison inconnue, je décide de retrouver ma véritable forme. Instantanément, son expression se radoucit et ses doigts se posent délicatement sur ma joue, effleurant chaque symbole avec douceur.
C'est devenue comme une routine dès que je redeviens moi-même. Je ne pourrais même pas compter le nombre de fois où il a fait ce geste. Et bien que je ne puisse le reconnaôtre, il m'est devenu précieux. Chaque fois que je réapparais devant lui, je l'attends.
Je me demande même si ce n'est pas pour cette seule raison que je l'ai fait, là.
"C'est tellement toi", répète-t-il d'une voix tout à fait différente de la première fois. "Cette odeur de fleur sauvage, ces couleurs qui habillent les murs, cette lumière chaleureuse et même cette peluche complètement ridicule !"
D'un mouvement de menton, il désigne le doudou de mon enfance, un perroquet usé par les années.
"Carpette", je murmure.
Il éclate de rire.
"Bien sûr".
Ses yeux glissent sur mes lèvres.
"C'est une réplique parfaite de ma chambre, sur l'île", je lui explique.
Il l'observe d'un œil nouveau.
"Personne ne rentrera ici à part toi, Alexandre. Laisse-moi la..."
"C'est trop risqué", me coupe-t-il en éloignant ses doigts de ma peau. "N'importe qui pourrait l'apercevoir quand tu ouvres la porte. La chambre est conçue sur mesure pour la personne qui l'habite, le Château ne l'a pas choisi au hasard.
Mes sourcils se froncent et une moue se forme sur mes lèvres.
"Il n'y a que toi pour vivre dans un endroit si chaleureux, beau et simple à la fois".
Ses mots semblent empreints d'une tendresse infinie.
"Régina serait même bien incapable d'en rêver".
Je baisse la tête, aussi émue par ses paroles mais tout de même déçue.
"Château", dis-je alors en me sentant un peu ridicule, "je veux que ma chambre soit identique à celle de Regina Clover lors du précédent Grand Tarot".
Instantanément, les couleurs vives s'évanouissent pour laisser place à des murs d'un blanc éblouissant et à quelques meubles sombres et fonctionnels.
La pièce semble désormais dénuée de toute âme.
Un long soupir m'échappe.
"Beaucoup de choses vont se jouer ce soir, Soanne. Après le Tirage, nous aurons une meilleure idée des épreuves qui nous attendent. Mais le Bal est également très important, toutes les cartes inscrites au Grand Tarot seront présentes. Observe-les, ne t'éloigne pas trop de moi, ne bois pas trop et, surtout, ne danse avec personne d'autre que moi".
"Pourquoi ?" je demande, intriguée.
Il pose son front contre le mien, les yeux clos, et murmure :
"Accorde-moi cette unique soirée à rêver que tu es vraiment ma Reine de Trèfle".
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