- Chapitre 26 -
Le pendentif en croix marquait la peau de sa main. Alina n'avait jamais gravi aussi vite la colline. Midi approchait et la traite devait être largement terminée. Après avoir fait le tour des bâtiments, elle se dirigea vers l'atelier d'un pas déterminé. Méchoui se prélassait au soleil, la langue à demi-sortie pour attraper quelques brins d'herbe. Ses oreilles se levèrent quand il remarqua le comportement étrange de la nouvelle arrivante. Son mufle se frotta contre sa jambe.
— Éloigne-toi de là, grommela la citadine.
Ignorant la déception de l'animal, elle se faufila dans la pièce toujours lumineuse. Maé se tenait derrière l'armoire où se situaient de multiples tableaux.
— Oh tu es là ! s'exclama-t-elle en lui lançant un sourire radieux.
Ses fossettes se relâchèrent à la vue de la mine déconfite de sa partenaire. Alina aperçut l'œuvre d'art qui l'intéressait : celle où une galerie y était dessinée avec des yeux dorés dans le fond. L'eau était présente à ce moment-là sous forme d'un ruissellement.
— Tu prétends utiliser l'art pour te décharger de tes sentiments, tu m'as parlé d'obsessions. Je suis vraiment une imbécile.
Elle reprit une profonde respiration pour parvenir à articuler une phrase cohérente :
— Le pire c'est que tu m'as laissé croire que Paul était le coupable. Ton envie de trouver cette satanée église passe encore, mais me mentir droit dans les yeux alors que je te parlais de la personne qui a volé le collier, ça m'écœure.
La campagnarde fixa les mains où une croix dépassait.
— Où l'as-tu eu ?
Une grimace déforma le visage de l'ancienne étudiante.
— Tu devrais le savoir non ? J'ai fait un petit tour sous la terre, cela ressemble vachement à ce beau tableau d'ailleurs. Il manque les pupilles dorés de Méchoui et les traces de craie sur les parois. Ce n'est pas bête cette technique pour se repérer là-dessous.
Une expression de surprise apparut sur le faciès de la conscrite, mais Alina était trop préoccupée par sa tirade.
— Alors avoue-le moi, est-ce toi qui l'as volée quand j'étais en train de jouer au tarot ?
Elle acquiesça, le regard vissé sur ses chaussures de sécurité.
— Tu n'es jamais allée voir Alex et le carnet en bas des escaliers, ce n'était pas un hasard. Oh j'ai encore mieux, quand on était au bord de la rivière là-haut, tu ne voulais pas que je découvre quoi au juste ? Un passage ? Tu voulais le garder pour toi ? Et hier ? Qu'as-tu fait ?
Son débit de paroles était trop élevé pour que la fermière réussisse à lui donner des réponses.
— Une vraie hypocrite à me dire que j'en fais trop pour un simple bâtiment. Donc, selon toi, qu'est-ce que cela va t'apporter ?
— Tu ne peux pas comprendre, murmura l'exploitante.
Alina n'en revenait pas, si encore elle s'excusait, cela pourrait s'arranger. L'explosion de colère était présente. Les cartes annonçaient un avenir plus prometteur, mais là, son envie la plus chère était de s'éloigner. D'ailleurs, son géniteur devrait partir tôt avec l'apprenti cuisinier pour l'emmener jusqu'à la gare.
— Je dois dire au revoir à mon papa, annonça-t-elle d'un ton froid.
La bergère lui attrapa un instant le poignet pour la retenir.
— Tu reviens, hein ?
Sa voix se brisait, ses iris noisette pétillaient et ses fines lèvres ne se relevaient plus pour afficher ses jolies dents. Alina arrêta son observation, tourna les talons pour repartir vers le village. Essoufflée, elle se précipita dans l'auberge où Jean-Grégoire se tenait accoudé au bord, un torchon entre les mains.
— Louis vient juste de partir.
Ses cernes lui mangeaient la moitié de la figure. Son dos se courbait au-dessus du comptoir.
— Vous allez mieux ? interrogea la cadette.
Les anciens n'étaient pas présents, sûrement trop préoccupés par les problèmes du puits.
— En pleine forme.
Son attention se focalisa sur les mains d'Alina où se tenait encore le bijou. Elle desserra sa prise : le contour de la croix s'y dessinait.
— Y a-t-il un bus qui va passer ?
— Dans dix minutes. Fais attention, Gabrielle est très à cheval sur les horaires.
Sans perdre plus de temps, elle fila dans sa chambre. Les lettres atterrirent dans la poche arrière de son jean. Puisque son père stressait dans les transports, il prenait beaucoup d'avance. Avec un peu de chance, elle réussira à prendre le même train que lui. Sinon, l'attente serait de quatre heures sur un quai désert. Les escaliers grincèrent sous ses pas précipités.
— Du coup, combien ça a coûté ?
— Tu es là depuis soixante-deux jours, récapitula-t-il en ouvrant son carnet de commandes. Mais c'est déjà tout réglé.
Alina mit correctement la bretelle de son sac sur son épaule.
— Comment ça ? C'est mon père qui a payé ?
L'heure tournait et les questions attendraient.
— En tout cas, merci pour tout.
L'arrêt de bus se situait derrière le bâtiment. Elle fila à toute vitesse, il lui restait moins d'une minute. Son bonjour se perdit dans son souffle. Son fessier s'affala sur le premier siège venu, cela lui évitera d'être malade. Quelqu'un accourra et fit des signes.
— Al' ! Écoute-moi je t'en supplie ! On me l'a volée, ce n'est pas moi qui ai mis ça dans le puits !
Maé se tenait à la porte, ses joues rebondies rougissaient sous l'effort.
— Désolée, je dois y aller, s'excusa la conductrice en fermant.
La citadine contemplait une dernière fois la solitaire qui avait su s'ouvrir aux autres. Sa mèche brune couvrait son petit front, son nez aquilin s'abaissait au fur et à mesure que le véhicule avançait et sa peau pâle se parsemait de larmes.
Sa décision de partir était en partie hâtive, mais elle se posait la question depuis l'arrivée de son géniteur. Quatre ans et demi à Lyon, deux mois chez son père et à Saint-Ambre. Le point commun entre ces trois lieux était le départ précipité, une envie viscérale de changer, de se renouveler.
— On n'a pas eu le temps de faire une dernière partie de tarot, lança Gabrielle, concentrée sur le virage en épingle.
Alina posa correctement sa valise sur le siège d'à côté.
— C'est dommage, murmura-t-elle sur un ton détaché.
— Tu aurais dû partir avec ton père, ça aurait été plus simple.
Gabrielle jeta un coup d'œil à son rétroviseur afin de visualiser les trois passagers. Habituellement, elle était très discrète pendant les jeux de cartes. Les deux femmes n'avaient jamais vraiment discuté ensemble.
— Ce n'était pas prévu, répondit Alina d'une voix sèche.
Elle venait de revêtir son masque, celui qui la rendait ferme et hautaine. Désormais, sa seule envie était de le jeter et de redevenir cette vingtenaire souriante et heureuse de vivre. La crise de Jean-Grégoire, la descente dans les souterrains et la révélation de la bergère l'avaient fatiguée. Son téléphone vibra dans son sac.
« Trop hâte de te revoir ! Avec Camille, on va te préparer un festin pour ton retour. »
Elle avait envoyé un message en partant à ses amis pour les prévenir. Une bouffée de culpabilité la saisit. Pendant plusieurs mois, ils n'avaient pas eu de nouvelles.
— Que penses-tu de Saint-Ambre finalement ? interrogea la conductrice en remettant sa tresse en épis sur le côté.
La touriste désirait éviter ce genre de questions, ce n'était pas le moment de regretter son choix.
— Ce village est plein de mystère.
Paul avait affirmé quand il lui avait rendu le collier que les véritables coupables se cachaient et n'assumaient pas leurs actes. Savait-il pour Maé ?
— Oh oui, tu as vu la fête des lumières. J'ai entendu dire que tu voulais toi aussi trouver l'église.
— Y a-t-il d'autres personnes qui la cherchent ?
Le sourire de son interlocutrice se fana et un soupir le remplaça.
— Pas vraiment, mais la famille Bailly a cette lubie depuis pas mal d'années.
Alina se redressa et jeta un regard aux autres passagers qui semblaient absorbés par leur musique.
— Mon tonton et Ambre, j'ai entendu...
— Paul ? Mais non, c'étaient Jean-Gé et sa sœur qui s'amusaient à explorer les souterrains et ça s'est très mal fini. C'est ton oncle qui a dû chercher le corps. Déjà que de bases, les deux ne s'entendaient pas, une véritable haine s'est développée entre eux.
La bouche d'Alina s'ouvrit et ses yeux noirs s'écarquillèrent. Cette version des faits ne concordait absolument pas avec celle du cuistot. Un mauvais pressentiment grandit dans sa poitrine.
— Je croyais qu'Ambre était proche de Paul et qu'il l'avait entraînée dans ces histoires.
Elle sortit précipitamment les lettres et relut encore une fois des passages.
« Je crois que je vais pas bien Louis. Je culpabilise tu sais, Alexandre a eu vingt ans en janvier. Et même après autant d'années, je pense encore à elle. »
Un mal de cœur la força à arrêter sa lecture ou alors c'était dû à cette boule de stress qui grossissait dans sa gorge. L'aubergiste lui avait délibérément menti. Mais pourquoi ?
— Ne te tracasse pas avec ça, c'est du passé. Puis, à ce que je vois, tu vas retourner en ville.
La citadine se mordilla les lèvres. Ses crises venaient de là : il était responsable de la mort de la mère d'Alexandre. Pourquoi avoir détourné la vérité alors que le village connaissait les véritables faits ? Elle s'était rapprochée du maraîcher pendant que Maé vagabondait dans la montagne. Cette dernière devait continuer à l'explorer. Paul n'aurait jamais aidé sa nièce si elle lui avait demandé des informations. Jean-Grégoire espérait peut-être la détourner de son objectif.
La carte de la Lyne venait de tomber : la trahison. Après celle-là, le diable amènerait avec lui le malheur. Était-ce à cause de ce tirage qu'elle se sentait aussi mal ou était-ce un pressentiment ?
— Et Jean-Gé ? Il veut toujours la trouver ?
Gabrielle appuya sur la pédale de frein, ce qui fit secouer tout l'habitacle.
— Je te l'ai dit, c'est une véritable lubie chez les Bailly. À croire qu'ils aiment se compliquer la vie. Cela fait des générations qu'on ne met pas la main sur un seul indice.
Alina savait qu'Ambre avait essayé de suivre le chemin lumineux, les galeries menaient sûrement quelque part et les symboles de Saint-Ambre semblaient les guider. Une telle ampleur pour un simple édifice religieux, voilà ce qui la tracassait le plus. La bergère affirmait qu'elle ne comprendrait pas. Y avait-il un trésor caché ?
Hier, le tremblement de terre était dû à l'effondrement d'une des galeries. Maé aurait pu être ensevelie ! Si elle se préparait à une expédition, pourquoi s'être donné un rendez-vous le soir même ? Et à quoi servait cette fichue croix finalement ? Trouver de l'ambre sur le sol serait comme suivre les cailloux du Petit Poucet, mais là, c'était parfaitement inutile. Un long frisson lui parcourut l'échine à l'idée que sa bien-aimée décide de tenter à nouveau de passer par les galeries. Elle ne s'arrêtera pas, tout comme Jean-Grégoire.
La gare et le fameux magasin se distinguèrent au loin. Le véhicule ralentit dans un crissement de pneu et les deux autres passagers s'empressèrent de descendre. La Twingo bleue était cette fois garée devant, son père devait déjà être sur le quai. Il lui restait du temps pour avoir le train.
— Je repars dans deux minutes, annonça Gabrielle en montrant l'horloge électronique.
Contrairement à deux mois auparavant, elle avait le choix de rester ou non dans le car, il ne lui passera pas devant le nez. La carte du diable était-elle passée ? Une douleur lui tiraillait le ventre. Paul avait raison d'être en colère contre cette quête impossible à résoudre et absurde.
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Coucou, nous voici bientôt à la dernière ligne droite ! Il ne reste plus que deux chapitres à présent.
Que va-t-il se passer ?
Va-t-elle retourner au village ?
Pourquoi Jean-Grégoire lui a-t-il menti ? Était-ce pour la ralentir ? La protéger ?
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