Chapitre 2-2
Erik
Ellard nous avait prévenu juste à temps. Dès le village suivant, nous croisâmes des chasseurs de tête et des gardes officiels. Dans chaque bourgade des affiches placardées sur la place publique. Ellie y était décrite comme une dangereuse mage ayant sombré dans la folie et son portrait était d'une fidélité surprenante.
Ils n'avaient rien laissé au hasard ! La couleur de ses yeux et de ses cheveux étaient strictement identiques à la réalité. Ils avaient même été jusqu'à la représenter avec le pendentif d'argent que Kral lui avait offert. Le seul point qui différait de la Ellie que je connaissais c'était la haine et la folie qu'ils avaient mise dans ses yeux.
Nous avions été imprudent depuis le début du voyage. J'avais été imprudent ! Mon père m'avait élevé pour faire face à tous les imprévus, à toutes les menaces. J'aurais dû prévoir, qu'un jour ou l'autre, son identité serait révélée.
- Erik, le camp est installé. J'ai envoyé Kara et Einar patrouiller aux alentours. Je ne suis pas très à l'aise avec la bande de mercenaires qui nous avons croisés ce matin. Ils nous ont vraiment regardé avec insistance.
- Tu as bien fait Marek. Je ne pense pas qu'ils en aient après elle. Je crois que c'est plutôt notre cargaison qu'ils visent. Monte la garde et soit prudent. Quand Kara et Einar reviendront, envois-les me chercher. Je te remplacerais.
- Oui Chef, dit-il en s'inclinant avec un sourire en coin.
- Et prend Lupo avec toi. Son flaire nous a plus d'une fois sauvé la mise.
La dynamique du groupe avait bien changé depuis quelques temps. Par la force des choses une scission s'était opérée entre les mages et les combattants. Ce n'était pas volontaire, mais depuis maintenant une semaine nous avancions dans des zones bien trop peuplées pour pouvoir quitter nos rôles. Mercenaires d'un côté, marchands de l'autre.
Au sein de mon équipe, j'étais plus que jamais reconnus comme chef. J'aurais dû m'en réjouir, mais cela n'avait qu'empiré mon isolement. Je n'étais plus vraiment leur compagnon, j'étais leur supérieur. Ils étaient moins familiers avec moi et moi plus sévère. En tant que responsable de l'expédition, j'avais dû à plusieurs reprises leur donner des ordres désagréables ou leur faire des remontrances. Nous étions toujours amis, mais je sentais une distance s'installer entre nous.
Ma réflexion avait dû me pousser hors du temps, car je commençais déjà à sentir l'odeur alléchante du dîner.
Un bon gros lièvre à la broche ! C'était vraiment du luxe de voyager avec un loup. Sortant de mon introspection, je rejoignis les deux autres autour du feu.
- Maître Elias, Mademoiselle Emie, le camp est sécurisé et deux de mes hommes sont en patrouilles pour retrouver la trace des énergumènes de ce matin, dis-je en feignant de m'incliner avec déférence.
- Merci Olson. Voulez-vous vous joindre à nous pour dîner ? répondit Elias.
- Ce serait un honneur, dis-je en envoyant un regard amusé à Ellie.
Elias était vraiment doué pour la comédie et nous avait tous permis d'entrer dans nos rôles. Grâce à lui cet exercice était devenu comme un jeu. Mais un fois arrivé à Milisia et une fois embarqué sur le navire cela deviendrait une nécessité vitale pour nous. Alors autant prendre l'habitude dès maintenant.
Après que nous ayons mangé en silence, Elias se leva et déclara :
- Monsieur Olson, j'ai besoin d'aller faire l'inventaire du chariot. Je compte sur vous pour protéger ma nièce en mon absence, dit-il avant de s'éclipser.
Il venait subtilement de nous offrir un peu d'intimité. Décider à ne pas gâcher ce cadeau rare, je décidais de me lancer :
- Mademoiselle Emie, vous offusqueriez-vous si je m'asseyais à vos côtés?
- Non, bien sûre, dit-elle en s'inclinant comme une jeune fille timide.
Une fois assis à ses côtés, je la sentis se détendre et une sensation de bien-être m'envahit. Elle était heureuse de ma présence.
- Tu vas bien ? chuchotais-je.
- Oui ça va. Nos soirées en pleine forêt me manquent. Et la solitude me pèse depuis que je dors seule dans la tente.
- Je sais mais nous avons renforcé les tours de garde, Kara t'aurais réveillée plusieurs fois par nuits.
- Je sais. Ce n'était pas un reproche.
- Ellie, si tu savais comme tu me manques. Tu as toujours été ma confidente, ma meilleure amie. De ne pas pouvoir te parler librement c'est une torture... dis-je plaintif.
- Oui c'est vrai mais je pensais plutôt que ça t'aurait arrangé...
- Pourquoi dis-tu cela ?
- Bah, tu n'as pas l'air à l'aise en ma présence. En dehors de cette mascarade avoue que tu fais tout pour entretenir une distance entre nous ! dit-elle en baissant les yeux.
C'est vrai qu'au départ j'avais été plutôt chaleureux mais plus elle devenait entreprenante plus je devenais distant. C'était le comble. Elle m'en voulait de vouloir rester chaste, de protéger sa vertu !
- Ellie, je suis désolé si je t'ai donné l'impression d'être fuyant. Je t'aime, n'en doute jamais. Mais je crois en la chasteté avant le mariage.
- Mais pourquoi ? C'est ma vertu ou la tienne que tu veux protéger ? Et puis mariés ou non, qu'est-ce que cela change si nous passons notre vie ensemble ? A moins que tu aies encore des doutes.
- Des doutes ? Je n'ai aucuns doutes sur notre amour, mais c'est tout le reste qui me fait douter. Je ne sais pas ce que l'avenir nous réserve.
- Désolé d'interrompre votre conversation, mais Marek nous a dit de venir te voir, annonça Einar en approchant de notre feu de camp.
Je ne l'avais même pas entendu arrivé ! Comme chaque fois que j'étais avec Ellie, j'avais perdu la notion du temps et de l'espace. L'ennemi aurait pu arriver en silence, je ne l'aurais même pas remarqué !
- Mademoiselle, je dois vous laisser. Le devoir m'appel, dis-je en lui caressant la main du bout des doigts dans la pénombre.
- Bien, allez-y. Nous reprendrons cette conversation une autre fois je l'espère, dit-elle en me serrant la main avant de se diriger vers le chariot.
Mon cœur se pinça en la voyant s'éloigner si abattue. Elle n'avait pas tort, cette situation m'arrangeait. Cela m'évitait de devoir sans cesse résister à son charme. Je m'étais fait le serment de rester chaste mais c'était bien plus difficile à faire que ce que j'avais imaginé.
- Si cela t'intéresse, nous avons retrouvé leur trace, déclara Kara avec un regard accusateur.
- Où sont-ils ? Pensez-vous qu'ils soient une menace ?
- Ils sont à quelques lieues d'ici. Ils ont installé leur campement près du cours d'eau. Ils ne sont pas une menace. Pour ce soir, du moins, dit Einar irrité.
- Très bien. Nous garderons un œil sur eux. Restons vigilant, ils ont plus l'air de bandits que d'honnêtes mercenaires. Reposez-vous, je prends le prochain tour de garde. Ensuite, Einar me remplacera puis Kara prendra le dernier quart, dis-je en m'éloignant pour relever Marek.
*****
La nuit était tranquille et plutôt douce pour une nuit d'automne. Lupo était pressé contre mon flanc pour me réchauffer. Et en dehors des petits bruits des rongeurs et des chouettes, je n'entendais rien.
Einar avait raison, s'ils nous attaquaient ce ne serait surement pas cette nuit. Pas alors que la lune était pleine et le ciel dégagé.
Je sentis Lupo se tendre quelques secondes avant de percevoir sa présence.
- Je peux m'asseoir ici ? demanda Einar en s'approchant sans bruit.
- C'est déjà ton tour ? Je pensais qu'il restait une heure.
- Oui, mais je n'arrivais plus à dormir, dit-il bougon.
- Vous vous êtes disputés ?
- Oui et c'est à cause de toi ! dit-il en essayant de maîtriser sa voix.
- Qu'est-ce que j'ai à voir dans vos histoires de couple ? dis-je surpris.
- Tu es mon meilleur ami et Kara est comme une sœur pour Ellie. Quand il y'a des tensions entre vous, il y'en a entre nous.
- Je ne comprends pas.
- Kara me cuisine depuis des jours pour savoir pourquoi tu ne touches pas Ellie ! dit-il en rougissant.
- Mais c'est évident, je suis censé être le chef du convoi et elle, la nièce du marchand qui m'emploie. Je ne suis pas censé avoir de contact avec elle.
- Bon je vais être plus direct puisque tu fais mine de ne pas comprendre. Apparemment, tu es plutôt distant et tu repousse ses avances même dans l'intimité. Kara m'a chargé de te parler.
- Ah ça....
- Oui ça ! C'est aussi gênant pour moi que pour toi. Mais je crois qu'entre bons amis, cela se fait de parler de ce genre de choses.
Voilà qu'Einar et Kara s'y mettait aussi. Depuis quand cela était une faute de vouloir rester chaste ! Depuis quand être un gentilhomme était mal ? Tous me pressaient pour que je cède. Comme-si ce n'était déjà pas insupportable pour moi de résister au désir. Je n'étais pas un moine, j'étais comme tout jeune homme envahit par les pulsions et les désirs charnels. Mais j'étais avant tout un protecteur et j'avais appris à respecter les règles. A sacrifier mes envies pour le bien d'un autre.
- Erik, explique-moi pourquoi tu résiste ? Ellie est une fille magnifique et elle t'aime. Comment peux-tu la repousser ? Tu as peur de ne pas être à la hauteur ? Si c'est cela, je peux te donner deux ou trois conseils, dit-il en se raclant la gorge, gêné.
- Non ce n'est pas ça. Kara devrait le savoir, elle !
- Je ne comprends pas. Encore cette histoire de serment ? Je croyais que c'était loin derrière toi.
- Bon manifestement, tu es aussi ignare que tous les autres habitants de la vallée. Rappelle-toi tes cours d'histoires, dis-je agacé.
- Je ne vois pas en quoi l'histoire a un rapport. Tu essayes de changer de sujet mon vieux là, souffla-t-il énervé.
- Tu te rappelles pourquoi nous avons dû teindre les cheveux d'Ellie?
- Oui, parce que Kara a dit que cette couleur était rare et qu'elle représentait sa famille. Mais je ne vois pas où tu veux en venir.
- La couleur rubis. C'est la couleur de la royauté !
- Hein ? Je ne comprends pas ! Tu veux dire que l'expression le "Roi Rouge", ce n'est pas juste une image?
- Non. Les membres de la famille royale d'Hallmar ont presque tous la même caractéristique dominante. Ils ont les cheveux rouges. Pas roux ou blond vénitiens mais bien rouges. Rouge rubis comme ceux d'Ellie et de sa mère. Comme ceux de son cousin germain le roi Ingvald. Rare sont ses membres à ne pas avoir cette caractéristique notable. Je crois qu'Alrek était le seul depuis un siècle à naître brun.
- Alors tu veux dire qu'Ellie fait partie de la famille royale ? C'est une princesse ? dit-il ébahis.
- Oui et si les rumeurs sont vraies et que le Roi Ingvald n'est plus qu'un pantin dans les mains du sorcier noir, alors elle est en seconde position après sa mère dans l'ordre de succession.
- Elle est si proche que ca ?
- Sa grand-mère était la sœur jumelle du Roi Jorun, le père d'Ingvald. Mellissandre est donc la cousine du Roi.
Cela avait été une surprise pour tous quand la sœur du roi avait épousé un roturier. L'homme n'était ni de la noblesse ni un mage. Rompant avec la tradition elle avait fait un mariage d'amour.
La surprise avait fait place à la stupéfaction quand Alrek était née. Un enfant brun ! Cela était la preuve que cet homme n'était pas digne de la royauté puisque son enfant n'en portait pas la marque.
Heureusement le garçon avait vite démontré des dons indéniables dans le domaine onirique, renouant avec les caractéristiques de sa lignée. En effet, la famille royale avait toujours eu des dons oniriques développés. Pratiques pour diriger un pays quand l'on peut communiquer à distance et parfois entrevoir l'avenir.
La naissance de sa sœur avait par la suite redoré la réputation du couple princier. Une mage, avec des pouvoirs extraordinaire qui plus est !
- D'accord, c'est une princesse mais qu'est-ce que cela change ?
- Ça change tout ! En tant que membre de la famille royale elle n'a pas le droit au mariage d'amour. Pas si elle devient l'héritière du trône. Tu imagines un simple protecteur comme-moi devenir Roi ?
- Alors tu préserve sa vertu pour qu'un autre puisse un jour l'épouser? Tu as perdu la tête mon vieux. Elle va t'étriper si elle l'apprend. Vu comment vous aimez entretenir le secret dans ta famille, je suppose qu'elle n'a aucune idée de ses ascendances royales?
- Tout juste. Mais tu comprends pourquoi je ne lui dis pas ?
- Oui je comprends. Son destin est déjà bien trop compliqué, sa quête bien trop lourde. Tu ne veux pas lui enlever l'espoir d'une vie normale après sa tâche achevée, dit-il compatissant.
Depuis qu'elle avait eu connaissance de son identité, de son destin, elle avait perdue toute son innocence, sa légèreté et même sa joie de vivre dans un sens. Elle ne pouvait pas se permettre d'être une jeune fille comme les autres, faire des expériences, des erreurs. Elle avait le poids d'Istrïa sur ses épaules.
Et je savais, que ce qui la faisait tenir jour après jour, c'était l'espoir d'un jour meilleur, d'une vie plus simple. Elle m'avait plusieurs fois répété, qu'une fois ses parents libérés, elle les laisserait se charger du sauvetage du royaume. Et qu'après cela, nous irions vivre à la ferme dans une campagne paisible. J'avais peur qu'en apprenant que ses responsabilités envers le royaume ne cesseraient jamais, qu'elle perde espoir.
- Bon je comprends ce qui t'inquiètes. Après-tout, le jour où tu demanderas sa main à ses parents risque d'être un jour intéressant. Mais tu la connais. Tu sais qu'elle ne se laisseras pas dicté sa conduite. Elle suivra son cœur et il t'appartient. Je suis désolé mon vieux mais c'est la réalité. Elle t'a pris dans ses filets et elle ne te lâchera pas. Alors cesse de vous torturer, cesse de la faire attendre.
- J'ai tellement peur de son père. Tu n'imagines pas comment il réagira quand il apprendra que non seulement sa fille aime un homme d'un rang inférieur mais qu'en plus il n'a aucun pouvoir. Pour lui ce serait comme un double sacrilège.
- Très bien ton futur beau-père est un despote et un imbécile. Mais ce n'est pas avec lui que tu as une relation. C'est avec Ellie, et crois-moi si tu ne te décide pas c'est elle qui décideras pour vous ! dit-il avec un sourire espiègle.
- Quoi ? Tu insinue qu'elle pourrait me forcer la main ? Elle est miniature, elle ne pourrait pas avoir le dessus, dis-je en riant.
- Gros bêta, je ne dis pas qu'elle va te violer. Mais disons que les femmes savent s'y prendre pour persuader un homme, déclara-t-il hilare.
- D'accord je vais y réfléchir. Mais là je suis crevé, alors tu vas commencer ton tour de garde et je vais aller dormir, dis-je en baillant.
- D'accord chef, dit-il en riant de plus belle.
Une fois dans ma couche, je réfléchis aux paroles d'Einar. Au final, il avait raison. Je n'étais pas honnête dans cette situation. J'avais dit à Ellie que je l'aimais et que j'acceptais de faire voler en éclat toutes les règles et les serments pour être avec elle. Mais je n'avais pas joué franc jeu, je ne m'étais pas réellement donné entièrement dans cette relation.
En réalité, ces dernières semaines, je n'avais fait que feindre une assurance que je n'avais pas. Je n'avais rien donné de moi-même et j'avais tout fait pour que cette relation soit la plus platonique possible. En un sens ce n'était pas vraiment elle que je protégeais, mais plutôt moi. Car au fond de moi, j'avais peur que si je baissais ma garde, la douleur soit insurmontable le jour où elle réaliserait que je ne suis pas celui qui lui faut.
Parce que malgré son amour qui par miracle semblait réel, je ne pouvais m'empêcher de penser que cette relation était une erreur. Je l'aimais plus que tout et elle aussi pour l'instant. Mais quand elle apprendra qui elle est vraiment. Quand elle sera auprès de ses véritables parents, alors son regard sur moi changera. Et si ce n'est pas le cas, alors nous serons deux à souffrir ! Car j'en étais convaincue : son père n'approuverait jamais notre union !
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