V i n g t - e t - u n

Ces sens se réveillèrent après de longues minutes de flou, au milieu des gravats de pierre aux portes de l'enfer, entre un trou noir et une vallée déserte à perte de vue, surplombant un ruisseau d'eau pourpre où naviguent les pensées d'un être secoué par l'ivresse des mots. Lorsqu'il reprit connaissance, la première chose qu'il vit fut le regard inquiet mais rassuré de Luna. Des yeux dont la courbe en amande, pouvaient en faire succomber plus d'un. L'une bleu océan, l'autre marron terre, ses pupilles étaient une fenêtre dont l'opacité ne permettait pas à Rémi d'y voir à travers. Même après tout ce qu'ils avaient vécu ensemble, elle restait un mystère.

– Bon retour parmi nous. lui souffla-t-elle, avec un semblant de jouissance dans la voix.

Tandis qu'il émergeait doucement, une douleur fulgurante à la tête l'éprit. Il se souvenait lentement de ce qui l'avait conduit ici. De simples mots sur du papier, une adresse, et une envie de jouer avec le feu en mettant les pieds dans un immeuble aux attraits de maison hantée. L'adrénaline. L'insouciance peut-être.

Sa mémoire se remettait à frémir, son cerveau était en ébullition, faisant bouillir son sang déjà chaud dans les veines caves et  creuses qui alimentaient son cœur. C'était un flot d'émotion, toutes les informations qu'il avait récoltées en à peine une journée sur ses origines lui grignotaient les neurones et lui secouait l'intérieur. Il ne savait déjà plus où donner de la tête, comme quoi, quelques heures en une vie pouvaient représenter autant d'étoiles dans une galaxie. Rémi se releva, saisissant à pleine main un sac de glaçon que lui tendait Luna, et tomba nez à nez avec son fauteur de troubles. Il sursauta légèrement épris d'un sentiment déconcertant.

– Qui êtes-vous ? bredouilla-t-il.

– Rémi, je te présente Joshua. On a pu faire connaissance pendant que tu faisais ta petite sieste.

L'homme en question était vêtu d'un vieux pull désuet en molleton en raccord avec un vieux jean taché qui lui tombait sur ses lourdes jambes. Son crâne pratiquement dégarni dévoilait une tâche rosée à l'avant de son crâne, et une barbe de trois jours lui donnait un air négligé. De plus, sa taille était démesurément imposante. Rémi eut l'impression que cet homme pourrait broyer n'importe quel objet rien qu'avec la force de ses mains. Et tout en détaillant cet édifice imposant, il revenait à lui et commençait doucement à regretter de s'être introduit ici.

Il cligna plusieurs fois des yeux, humidifiant sa cornée et sa pupille dilatée. Son poids tout entier s'enfonçait dans le mou du canapé aussi flasque qu'une guimauve, si bien qu'il n'arriva pas à trouver une position confortable pour remettre ses idées en place. Il frotta la paume de sa main sur ses tempes, sentant encore la douleur persister dans les parois de son crâne, avant d'apposer la témérité du froid sur le haut de sa tête afin de soulager son mal.

– Je voulais m'excuser pour le coup de tout à l'heure... Sans vouloir vous offenser, je pensais que vous étiez des voleurs. s'expliqua le gaillard, tout en considérant l'étudiant sidéré.

En effet, la réponse de Joshua surpris Rémi, il ne s'attendait pas à un tel pardon venant d'un géant de deux mètres à la voix aiguisée au couteau. Au moins, il prenait conscience que les apparences étaient trompeuses. Illusion cachant ce que vaut notre cœur, muraille en pierre entourant un trésor, prison de glace protégeant notre véritable personnalité. Derrière cette carrure de colosse, se cachait un homme inoffensif, totalement désarmé.

– Mais ton amie m'a tout expliqué, et je crois savoir ce que vous cherchez. s'empressa-t-il de rajouter, de sa voix de ténor.

Les yeux de Rémi s'illuminèrent, puis papillonnèrent dans un déploiement de cils. Sans attendre, le jeune homme plongea la main dans une des poches de sa veste pour en ressortir l'indice pour lequel il s'était éreinté durant ses quelques dernières heures.

– Alors, vous pouvez m'aider avec cela ? s'exclama-t-il, avide de réponses.

Il lui tendit le bout de papier tout fripé, que l'homme saisit à pleine main entre ses gros doigts de géant. Joshua leva les yeux vers les deux compagnons de route, un air de surprise se dessina alors sur les traits de son visage jusque-là durcis par l'impassibilité.

– Attendez-moi là, je reviens tout de suite.

Il s'empressa de se lever pour se diriger d'un pas rapide vers les tréfonds de l'appartement, laissant Luna et Rémi seule dans un salon ranimé par une flamme de vie, bien qu'empreint d'une aura des plus chaotique.

– Qu'est-ce que tu lui as dit au juste ? demanda Rémi, perplexe.

– Que nous étions des visiteurs à la recherche d'une pièce manquante à notre puzzle. déclara Luna, fière de sa réplique.

– Sérieusement ?

Elle leva son regard espiègle vers lui, avant de lui répondre en laissant glisser une monosyllabe affirmative sur le bout de sa langue.

Quelques fractions de minutes plus tard, et quelques claquements de portes plus loin, l'homme revenait parmi eux, suivit d'une vieille femme au dos vouté. Rémi la détailla d'un rapide coup d'œil. Elle portait un collier de perles nacrées, et un tablier vert à pois blanc recouvrant une robe en mousseline couleur saumon. De son reflet il distingua une peau laiteuse, des cheveux sel et poivre, des rides sillonnant sur son visage victime de l'âge, des bras potelés, une taille légèrement cambrée, un cou flétri, des yeux tout ronds, une bouche délicatement rosée et un sourire radieux qui lui fendait le visage. Cette femme lui inspirait toute la bonté dont pouvait être pourvue une grand-mère, et toute l'expérience que pouvaient détenir les personnes dépassées par l'œuvre du temps et de l'âge.

– Alors, c'est toi le jeune Rémi... Tu as bien grandi depuis la dernière fois que je t'ai vue.

– Qui êtes-vous ? demanda-t-il, étonné par ses premiers mots.

– Il est tout à fait normal que tu n'aies aucun souvenir de moi... Je ne m'attendais pas à ce qu'il en soit tout autre. Mon nom est Esther.

Sa voix était douce comme le miel, et chaude comme les rayons du soleil. Elle avait un certain côté tendre et réconfortant, presque rassurant dans un tel lieu. Elle s'avança vers un Rémi fébrile et désemparé, dont la migraine semblait s'être évaporée. Quelle curieuse journée, il semblait aller de surprise en surprise !

– Nous nous connaissons ? demanda-t-il alors.

– Si tu savais... Cela fait longtemps que je t'attends. répondit-elle.

La vieille femme porteuse du prénom Esther, se dirigea vers la gracieuse table à manger, et invita Rémi ainsi que Luna à s'y installer.

– Vous voulez du thé ? J'allais justement en préparer. proposa Esther, chaleureusement.

– Non merci, je n'ai pas soif. répondit Rémi.

– Je trouve pourtant qu'il est toujours plus plaisant de raconter les histoires devant une bonne tasse fumante.

– Excusez-le madame, disons qu'il a plutôt soif de vérité. intervint Luna, dans son habituel dédain. Mais moi, je ne dis pas non à une tasse de thé. ajouta-t-elle à la volée.

Esther lui lança un sourire complice avant de partir rejoindre ses fourneaux. Laissant Rémi et Luna avec un Joshua muré dans son silence. Lorsqu'elle fut revenue, avec entre ses mains, un plateau où les boissons chaudes reposaient, le silence se tut comme si lui-même savait que les mots prononcés allaient être transcendants.

– Pouvez-vous m'expliquer la signification de ce message ? demanda Rémi, pressé de comprendre, toujours avec son papier à la main.

– Tant de souvenirs mon garçon... murmura-t-elle, tout en servant l'eau parfumée aux feuilles de thé verte et de jasmin.

– Quel genre de souvenirs ? s'empressa de demander Rémi.

– Il se trouve que certains mots peuvent en cacher d'autres.

–Shakespeare. souffla-t-il.

– Exact. Ce que tu lis ici, n'est que le premier message que l'auteur voulait montrer.

– Vous voulez dire qu'il y en a d'autres ?

Un éclair de génie semblait avoir traversé son regard à l'instant où Rémi posa son interrogation. Aussitôt, elle rehaussa ses lunettes sur le bout de son nez retroussé, puis se saisit d'une rondelle de citron qu'elle avait apporté au préalable sur son plateau garni. Elle le pressa au-dessus du mot, et le jus s'éparpilla sur le papier froissé. Puis, pour compléter ce rituel des plus farfelus, elle se saisit d'une lampe torche, avant d'ordonner à Joshua d'éteindre toutes les lumières. C'est alors, que des lettres apparurent une à une sous le message d'origine éclairé par un halo solitaire. Rémi en resta tout émoustillé.

« Fuyez avant qu'il ne vous retrouve. Fuyez avant qu'il ne soit trop tard. L'incendie, c'était lui. Vous savez tout désormais. » lut-il à voix haute.

Mais son excitation retomba très vite, ce deuxième message était si pauvre qu'il ne savait pas comment l'interpréter. Il s'agissait d'un avertissement, mais cela ne l'avançait à rien. Mais qui était il ? C'est alors qu'il se souvint d'une chose que ses synapses lui communiquèrent d'emblée, ce matin même, avant qu'il ne s'enfonce dans un tel périple, Luna lui avait dit qu'elle fuyait. Mais qui ? Il se rappelait soudain ses paroles creuses, pleines d'une peur inavouable.

« Il ne faut pas qu'il me trouve. »

Le jeune homme aurait voulu lui en toucher deux mots à l'instant même, mais choisit de remettre cette interrogation à plus tard, sachant qu'une dizaine d'autres attendaient dans son tiroir. Il soupira dans la pénombre, puis les lumières se rallumèrent une à une, faisant planer au-dessus de lui une ombre lumineuse.

– Tu dois savoir quelque chose mon garçon... Il fut un temps où j'ai personnellement connu ta mère. lui avoua Esther, après avoir plongé ses lèvres sucrées dans son thé.

– Ardea ?

– Oui. J'étais infirmière à l'hôpital psychiatrique où elle fut internée.

Rémi se rendit soudain compte que le mot n'était pas là pour assouvir sa soif de réponse, il n'était qu'un autre indice parmi d'autres, une pierre en plus à son édifice. Toutefois, leur but avait été de les conduire jusqu'à cette femme, car peut-être était-elle l'élément détenteur d'une vérité, et peut-être celle que depuis le début, ils cherchaient.

Tandis que le ciel nocturne glissait sous les nuages peinturlurés de gris, laissant la pluie déverser toute sa torpeur sur Paris, l'impétueuse Luna et le curieux Rémi restaient pendus aux lèvres de leur hôte dont le regard mesquin rendait son récit encore plus désirable. Mais étaient-ils prêts à entendre sa version de l'histoire ?

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