Douce lumière - Part 2
LIANE
Mes paupières me paraissent peser un poids insupportable. La tête lourde, ma nuit s'achève dans un tourbillon de cauchemars. J'attire les draps froissés contre moi et ne serre que le vide. Le jour perce par les persiennes et Oscar n'est plus là, depuis un bout de temps. Sa place dans le lit est glaciale, son oreiller à peine fripé. Courbatue, je me redresse entre les couvertures, les yeux gonflés fixant l'heure. 08h12. J'ai dormi dix heures et la fatigue continue de me ronger sournoisement. Mon cerveau redémarre, les mêmes questions qui m'ont hantée hier soir accourent en hurlant, mettant à bas le bref instant d'indolence qui suit le réveil. Mes sens se raniment avec tellement de vigueur que je sens mon cœur s'emballer et une bouffée de chaleur désagréable baigner mon corps.
08h13
Une minute de cette journée et je pars déjà en vrille. Je respire bruyamment, avec lenteur, puis extirpe mes jambes du lit. Pieds plaqués contre le sol, je flageole jusqu'au bureau auquel je m'agrippe, le froid s'insinuant dans mes veines. Le paysage derrière la fenêtre n'est que grisaille dans la brume contre laquelle le soleil patine.
J'enfile un long pull de Noël, un pantalon trop large qui tombe sur ma taille et des chaussettes. Après avoir rangé mes cheveux en bataille derrière mes oreilles, je descends les escaliers. La pénombre de la nuit baigne encore le rez-de-chaussé. Le manoir guette dans le silence. Je perçois des bruits ténus qui émanent de la cuisine. Contournant le chambranle des escaliers, je m'y glisse et mes yeux rencontrent la silhouette familière d'Oscar. Il me présente son dos, penché au dessus du plan de travail. Absorbé par sa tâche, il est vêtu d'un polo à manches longues gris et d'un jean. Rare chez lui. Je m'approche à pas de loup. Au moment où j'allais le surprendre, il fait volte-face. Son regard essoré s'illumine lorsqu'il rencontre le mien. Sur ses traits gravite un magma d'émotions. Je sens cette habituelle tension agréable connecter nos deux corps. Je plisse les yeux pour tenter de comprendre ce qu'il était en train de manigancer. Le plan de travail est vide et ses mains tremblent. Instantanément il vient les fourrer dans mes cheveux et m'embrasse à pleine bouche. Le souffle coupé je demeure interdite alors qu'il me couvre de baisers pendant de longues secondes, collant son bassin contre le mien et enlaçant ses bras dans mon dos. Sonnée, il me rend mon souffle après avoir mangé mes lèvres, le visage plus serein, rassasié. Il respire tout près, effleurant doucement ma bouche de la sienne. Je pose mes mains sur ses épaules et le recule de quelques centimètres. Il tremble toujours, imperceptiblement. Après quelques instants où je tente de comprendre ce qu'il se passe et où les yeux fermés, il semble aux prise avec un dilemme intérieur, il redevient l'homme que je connais, apaisé. Chassées les ombres de son visage, son teint s'illumine, confiant et il m'adresse un sourire appuyé.
Terminé. Son élan de folie a été passager et n'est plus qu'un mirage, une illusion. Je flippe, parce que je sais que ce n'est pas le dernier. Il a cette façon de disparaître à moitié de son visage, de s'en aller brûler l'intérieur de ses pupilles, un va-et-vient entre ses yeux, les reflets de son âme et ses mains qui ne parlent que le langage des vérités. Je le reconnais, ce tressautement de l'esprit, ce déraillement soudain du cerveau qui fonce sur la carrosserie des sentiments et leur ouvre le crâne en deux et les laisse gémir sur le bas-côté, pissant le sang sur la route, pissant le sang dans nos chairs et.
J'ai oublié de respirer. Oscar caresse doucement l'arête de ma joue livide. Les nuages, boursouflées sur l'horizon, irradient d'une lumière orageuse, qui vient rayer les carreaux de la fenêtre au dessus de l'évier. Le visage d'Oscar, son teint hâlé, brillent de mille feux.
- Tu veux peut-être manger un peu non ? Reprendre des forces.
J'acquiesce.
- Il ne reste plus grand-chose, nous avions oublié de faire les courses. Les garçons y sont partis il y a une demi heure. Ils seront bientôt de retour.
Il soupire et me tend un quignon de pain.
- En attendant je peux te proposer cela.
J'accepte et mes mains se mettent à le dépecer. Une couche fine de miettes ne tarde pas à recouvrir le coin de la table où je me suis assise. J'en grignote quelques unes, absente.
- Tu as bien dormi ? Murmuré-je d'un ton faussement détaché.
Oscar croise les bras sur son torse.
- Oui. Et toi ?
- Bien, je mens, mais le lit était froid.
Il hausse un sourcil, goguenard, pensant que je plaisante mais ce n'est pas le cas. Il rabat une mèche imaginaire en arrière. Ses yeux se voilent soudain et il prononce d'une voix intransigeante :
- Il faut qu'on parle d'autre chose, pourquoi as-tu bu autant Liane avant-hier soir ?
Mon cœur cogne dans ma poitrine. Je ne peux pas lui dire pourquoi.
- Je ne sais pas... notre subterfuge ne fonctionne plus, c'est peut-être cela qui m'a foutu les jetons.
- Avec Stefan... tu es sûr qu'il n'a rien découvert de plus que...
- Non. Il a juste découvert que je me payais sa tête.
- Vous vous êtes disputé ?
- Oui... je sais plus....
- Il t'a fait du mal ?
Je fronce les sourcils.
- N-o.. Non !
- Il t'a agressée.. sexuellement ?
- Quoi ? Mais non bien sûr que non mais qu'est ce que tu dis ?
Il prend sa tête entre ses mains puis bafouille :
- Non rien... pardonne moi. Ça me rend nerveux que tu aies fait ça... je me fais du souci pour toi.
Une pique chaude s'enfonce dans mon bas ventre. Je le dévore des yeux. Il rougit. Doucement, alors qu'il reste prostré sur sa chaise, je viens enlacer ses épaules, m'arc-boutant pour poser mon menton sur le haut de sa tête. Ses cheveux bruns tombent sur son front.
- C'est normal. Tu veux mon bien, non ?
- Plus que tout au monde. Souffle-t-il en frottant sa joue contre ma main.
- Alors dis-moi où est Evan.
Je ressens pleinement le sursaut qui soulève son corps, de sa naissance profonde dans les creux de ses reins à sa propagation anarchique dans l'entièreté de ses membres. Il tente de s'écarter brusquement mais je le retiens, je le plaque contre ma poitrine et lui parle en lui crachant mon souffle dans les oreilles :
- Dis-moi !
- Liane putain ! C'est terminé !
- Mais qu'est ce qui est terminé ?
- Tu veux pas que l'on essaye d'être normaux, pour une fois ?!
Il se débat et réussit à m'échapper. Nous nous faisons face, debout. Pouls contre pouls, harnachés l'un à l'autre par des fureurs ambivalentes.
- Tu es mon frère ! Crié-je. On ne sera jamais normaux.
Un instant la tristesse vole sur ses traits. Un putain d'instant qui nous brise en deux, qui nous dit que nous ne serons jamais un nous, juste un je, un moi, un moi-même, et toi ?
- Sérieux Oscar... je croyais que l'on valait plus que cela.
J'avale ma salive, amère.
- Plus que tout au monde, c'est ça ? Réponds-moi alors, je te jure. Fais-le ou on je n'y survivrai pas.
Il me contemple longuement. Je peine à déchiffrer ses émotions, alors que je suis une ruine à ciel ouvert où tout s'emmêle et où tout se voit. Je redresse les épaules. Il ne pourra pas m'endormir, encore. Je m'éloigne, pour briser l'attraction indicible qui nous enchaîne, cette attraction plus forte que celle que la lune a pour la Terre, elle tourne la lune, elle ne tombe pas, alors que je fonce sur lui et qu' il se fond en moi.
- Nous n'y survivrons pas. Précisé-je en arrachant les mots du fond de ma bouche.
Il a mal. Il creuse de ses yeux verts quelque part où il pourra enfouir sa déception, son désespoir et il trouve. Il trouve par la fenêtre aux carreaux frottés par les cieux, cisaillés par les longues tiges d'or de l'orage, il trouve ses frères qui, sacs de courses dans la main, visages gorgés de la sainteté du mensonge et auréolés par les ombres jaunes des nuages tuméfiés, lui rendent un effrayant regard de connivence. Je voudrais vomir, lui étaler sur le visage toute ma peine et ma confusion. Qu'ais-je à gagner avec lui ? Il ne me dira rien. Il m'a quittée cette nuit, je crois qu'il n'a pas compris que c'était pour toujours. En attendant je ne veux plus qu'il me sache, qu'il m'enlace, qu'il me prenne, que je lui appartienne, par mes actes, par mes pensées, par mes vides.
- Lee.... chuchote-t-il d'une voix vibrante.
Des larmes fondent à mes yeux.
- Je ne veux pas te perdre.
Dimitri claque violemment la porte d'entrée et s'insinue dans la cuisine pour larguer ses sacs sur mes pieds.
- Qui c'est qui fait encore des siennes ? demande-t-il.
Je garde les yeux baissés. J'ai besoin de réfléchir, seule, mais ils ne me lâcheront pas.
- Liane... bégaie Oscar.
- On est dimanche.
Martin, Paulo et Jacques se pressent à l'embrasure de la cuisine. Tous me fixent alors.
- Allons à la messe. Chacun a besoin de se recueillir près du seigneur. Bafouillé-je avec un air perdu.
Je lance un regard mélancolique à Dimitri. Il me sonde, suspicieux, cherchant les tenants et les aboutissants de mes pensées, cherchant à savoir si je vais craquer, échapper à son contrôle, cherchant mes motivations, cherchant à savoir s'il ne devrait pas m'enfermer au fond d'un placard. Son visage n'est pas exsangue, ni dépravé, il est armé d'une sérénité charismatique aiguisée à toute épreuve. Placide, dominateur, le calme sur ses traits inspire la soumission. Il me faut du temps pour raisonner et trouver comment me défaire des liens sépulcraux qui m'unissent à ces pièces rapportées, semblant de famille stable, semblant de gage variable, variant en fonction des intérêts.
- La messe est dans vingt minutes.
Dimitri marque une pause.
- Allons-y.
Je lâche un soupir de soulagement mais il enchaîne, se tournant vers ses frères. Martin arbore un regard désespérément perdu dans le vide.
- Mais avant nous avons un cadeau pour toi.
Paulo lui tend une boîte tendue de velours marron. Dimitri, un sourire de vainqueur aux lèvres, me tire par la manche, si bien que je sens son souffle frais s'attarder dans le creux de mon cou. Il ouvre le présent juste devant mes yeux. Dans un écrin noir, repose un fin collier. Sur le pendentif brillent des fleurs sauvages couleur de suie. Oscar dans mon dos pousse un cri de surprise étouffé. Je lève les yeux vers Dimitri qui incendie la pièce de son effroyable rictus satisfait. D'une voix sourde il prononce :
- Vas-y ouvre-le.
Mes mains sont parcourues d'un instant d'hésitation révélateur. Leur cadeau me dégoûte. Le regard de Dimitri change. Brutalement il me prend la main et pose le sautoir dans ma paume. Sa surface est glaciale entre mes doigts. La respiration forte, Dimitri débloque le pendentif ovale en tirant sur la languette. Son contenu s'offre à moi : une minuscule photo de nous sept prise il y a six mois le printemps dernier lors de notre séjour dans les montagnes. Mon cœur me semble subitement chuter dans mes talons.
Nous nous étions arrêtés au sommet d'une crête rocheuse et Grand Ma' avait immortalisé le moment. Paulo contre Jacques comme s'il était son accoudoir. Dimitri serrant Oscar et Martin dans ses bras, un sourire triomphant aux lèvres. Evan à leurs pieds, souriant, qu'ils fixent tous d'un regard empreints d'amour et moi, seule sur la gauche, mes mains cachées dans les manches trop longues de mon pull, à fixer l'objectif avec un air étonné. Je suis à peine visible, comme émergée du brouillard qui lustre les sommets dans notre dos.
La tension vibre dans mon corps, atteignant des proportions démesurées. Dimitri sourit toujours. Evan s'est intégré dans cette famille, malgré qu'elle ne soit pas la nôtre, il a pleuré et ils ont pleuré lorsque Grand'Pa et Grand'Ma nous ont adoptés, pleuré d'émotion alors que je serrais mon gobelet de jus de fruit dans le bureau de la mairie jusqu'à le faire éclater entre mes mains, à penser à Papa mort dans ce stupide accident en Inde, pour cette femme mère des cinq nouveaux frères que la vie venait de m'attribuer légalement, ce jour-là. Il y a trois ans, j'ai perdu toutes les constantes de ma vie, excepté Evan, pour qu'on m'en donne d'autre, Oscar, Paulo, Jacques, Martin, Dimitri, Grand'Pa et Grand'Ma. Evan a toujours été les deux pieds dans cet ensemble recomposé, patchwork effiloché, il a tiré la couverture à lui ou il n'a pas eu à le faire, il est facile d'adopter le petit garçon plein d'avenir et d'espoir, risqué d'accueillir dans ses rangs l'adolescente en construction et déconstruction perpétuelle.
J'imprime la photo sur ma rétine, le geste imperceptible d'Oscar, sa main qu'il me tend discrètement contre son flanc et je sais que je l'ai aimé parce qu'il me donnait l'impression de faire parti de quelque chose. C'était mon pont, ma liane, ma route qui me mènerait tôt ou tard vers le reste, mon point d'attache vers ses frères. Lorsque je les fixe à présent, je sais qu'il n'a fait que m'éloigner du tout que je cherchais à atteindre.
Dimitri me tend un verre d'eau. Absorbée par mes pensées, je ne sais pas si mon immobilité a duré quelques secondes, ou quelques minutes. Je reprends mes esprits, Dimitri a refermé le pendentif. Il m'incite à boire, ce que je fais, tremblante, puis de ses mains libres, il saisit le collier et me le glisse autour du cou. Le fermoir, froid, vient brûler ma nuque. Je baisse les yeux.
- Allons à la messe alors. Prononce-t-il d'un ton détaché.
Instantanément Paulo, Jacques et Martin enfilent à nouveau leurs manteaux. Après m'être habillée de ma lourde veste noire et de mes bottes, nous sortons. Le ciel est à présent froid et gris. Alors que je m'apprêtais à monter derrière Oscar sur sa moto, Dimitri me retient par le bras et ordonne :
- Non. Toi Lee tu montes avec nous. On va passer par un chemin spécial. Oscar, on te rejoint à l'église, réserve nous les places en attendant.
Alors qu'il me traîne jusqu'à la 4L, mon regard passe par dessus mon épaule et coule sur le visage mortifié d'Oscar qui pour une raison que j'ignore, ne me retient pas.
LIANE
Lorsque je m'extirpe hors de la voiture, mes yeux sont gonflés de larmes. Le visage rouge, je quitte l'habitacle pour le parvis de l'église balayé par le vent et par une fine bruine. Je n'attends pas que Paulo, Jacques et Martin me rejoignent et je m'engouffre dans le lieu saint. Derrière moi, alors que le silence profond des vieilles pierres m'engloutit, j'entends Dimitri qui fait vrombir la Quatrelle pour aller la garer quelques rues plus loin. Je décris les allées du regard. La messe vient tout juste de commencer. Je repère la touffe brune d'Oscar à travers les têtes clairsemées des habitués. Je me glisse à son côté sur le banc en souriant à Madame Colette, la directrice du catéchisme qui me fait chanter lors des offices dès qu'elle en a l'occasion. J'aime entendre ma voix résonner dans les lézardes de l'antique bâtiment, monter dans les hauteurs de la nef pour se répercuter contre les vitraux baignés de lumière et les visages de l'assemblée, ébahie. Je ne crois plus en aucun dieu depuis que mon père a trouvé la mort dans son accident mais je continue de me rendre à la messe au bras de Grand Ma' et je chante pour toute la famille, pour les vieilles vies qui s'accrochent à la sainte lumière en espérant ne jamais y basculer, pour les gargouilles et les vieilles poutres.
Paulo, Jacques et Martin nous rejoignent sur le banc. Lorsque Dimitri s'assoit à la droite d'Oscar, le prêtre récite tout juste la première bénédiction. Je ferme les yeux, tentant de calquer ma respiration sur celle qui tourne dans tous les édifices religieux du monde, ce souffle divin, intangible que l'on croit tiré des voies impénétrables mais qui vient des millions d'âmes qui depuis la nuit des temps, se sont agenouillées et abandonnées sur ces bancs, confiant au rêve furieux du jour après la mort, toutes les nuances des traits humains : leurs doutes, leurs peurs, leurs hontes. Ce sont leurs bruissements que l'on entend, leurs voix qui psalmodient leurs désirs les plus profonds, ce qu'ils ont de plus personnel et de plus commun : la volonté d'une vie avec lendemains.
Je frisonne. Oscar me prend la main. Au bord de la nef, juste avant la travée, les paroles du prêtre me parviennent de plus en plus lointaines au fur et à mesure que je me déconnecte, pouvant enfin penser en paix, sans qu'il n'y ait ni enjeux, ni paroles, ni luttes. Les garçons s'absorbent dans la messe, faibles dévots qu'ils sont. Je sais qu'ils prient pour leur mère, qu'il n'y a qu'ici qu'ils se sentent si proches d'elle.
Une heure. Une heure pour penser à la fois à tout et à rien. Une heure pour leur faire croire qu'ils me tiennent et une heure pour me persuader qu'ils ne m'ont pas.
C'est effrayant l'attraction que peut exercer Oscar sur moi, qu'il a pu exercer sur mon être hier soir alors que je devrais déjà m'être jetée dans tous les commissariats de police, à écumer la région à coup de battues. Qu'est ce qui me retient encore de le faire ? Après leurs mensonges flagrants, leurs faux semblants douteux, leurs visages boursouflés de crainte. De quoi ont ils peur ? Qu'ont ils fait dont ils peuvent avoir aussi peur ?
Il me semble que cette question résume à elle même l'anéantissement improbable de mes dernières barrières. Si je vais voir la police, qu'adviendra t-il d'eux ? Qu'adviendra t-il du nous pathétique que nos parents ont formé et que nos grands-parents entretiennent avec tant d'efforts, ce nous que nous haïssions tant et duquel nous sommes devenus si dépendants ?
Je préfère que la police vienne à nous d'elle même car elle le fera. Et ce jour là je ne me noierai pas dans la culpabilité.
Une heure. Oscar serre ma main sans savoir que cela me révulse. Il me faut une suite logique d'actions à réaliser. Mon cerveau peine à réfléchir, il ressasse à toute allure les paroles cruelles de Dimitri. Malgré la peur qu'il a fait s'épanouir au creux de mon ventre dans la voiture, une fureur plus puissante encore en quête de vérité s'est aussi nichée dans mes veines. Ces deux émotions se vouent à chaque seconde une lutte perpétuelle, m'empêchant d'avancer dans une quelconque direction.
Je n'ai personne pour m'aider. Je me débats dans une solitude affligeante que seul Evan avait le pouvoir de briser. Que faire ? Leur faire croire que je vais me taire, sage, docile et en souterrain leur planter des couteaux dans le dos et mener mon enquête par mes propres moyens ? Ou me rebeller au grand jour, ouvrir ma bouche, leur distiller ma haine à chaque seconde tout en connaissant les conséquences de mes actes ?
« Tu quitteras la maison. Et pour aller où ? Tu le sais aussi bien que moi, oh oui tu le sais. Entends-je Dimitri ricaner en boucle dans ma tête. »
Ma peau s'imbibe de transpiration. Je dois lâcher du lest, maintenant. Colette m'adresse un signe de la main encourageant. Il n'y a personne pour célébrer les chants aujourd'hui. Je jette un regard au descriptif de la messe. Le rite pénitentiel sera lancé dans quelques minutes. Je me lève. Un vent étrange parcourt l'assemblée, comme m'encourageant, comme traçant un chemin jusqu'au pupitre où le micro grésille dans le vide. Oscar, de la main, tente de saisir ma manche. Je m'esquive et pose un pied sur le carrelage de la nef. Colette m'éblouit de son sourire joyeux. Le banc grince lorsque je le quitte, presque aussi fort que les dents de mes chers frères. Alors que je m'éloigne d'un pas assuré, un murmure s'éprend de leurs rangs, ils remuent, se bousculent, doivent se contenir pour ne pas se jeter sur moi et m'aplatir sur le sol. Ils ont peur que je fasse un nouveau scandale.
Très bien.
La panique que je perçois monter de leurs visages m'est la plus douce des sensations.
Colette me prend par la main sur les derniers mètres, m'embrasse puis fait un signe de tête au prêtre. L'harmonique démarre. Je me place au pupitre et la foule lève ses yeux, attentive, toute acquise aux premiers sons de ma voix qui jaillissent jusqu'au sommet de l'édifice.
Une heure. Une heure pour penser à la fois à tout et à rien. Une heure pour leur faire croire qu'ils me tiennent et une heure pour me persuader que je vais les vaincre. Dix minutes, dix minutes d'un chant cristallin, d'une litanie divine pour qu'ils se sentent émerger comme des dieux alors que c'est moi que l'assemblée écoute chanter la parole du Seigneur.
Amen.
Ainsi sera le sort de ceux qui pèchent.
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