Chapitre 3 : Polyvalente

Spica se leva ce matin comme tous les autres depuis des années. Elle devait aller travailler, comme six jours par semaine, comme trois cent douze jours par an. Ce matin-là, elle se munit d'un bloc de feuilles de papier et d'un crayon gris bien taillé pour faire quelque chose en attendant les humains dans sa source.

Demain, Ada deviendrait Polyvalente, elle avait tout de même un peu de mal à admettre que sa demande ait été acceptée. Il fallait posséder d'excellentes compétences pour y arriver. Elles n'étaient que quatre Polyvalentes de tout Ondia, sans encore inclure Ada qui n'en était pas vraiment encore une.

La doyenne était Viris, une Ondine très grande au visage austère et sévère, aux jambes presque squelettiques. Les deux autres étaient Dhaça, une Ondine au visage ovale et sympathique avec de courts cheveux blonds aux reflets dorés, et Jiya, qui ressemblait un peu à une enfant avec ses grands yeux verts et ses longs cheveux d'un brun qui ressemblait à celui de l'écorce des arbres de la forêt. Voilà pourquoi on la surnommait parfois Jiya l'Écorce.
Spica était la plus jeune Polyvalente jamais promue. À seulement cinquante ans, elle avait reçu le rang, et également métier, de Polyvalente, alors que la moyenne de promotion se trouvait plutôt entre deux ou trois siècles. D'ailleurs, toutes les Polyvalentes actuelles avaient entre trois et cinq cents ans, alors que Spica, elle, venait à peine de fêter deux siècles, ce qui était très jeune pour une Ondine. Surtout pour une Polyvalente si expérimentée.
Mais Polyvalente ou non, elle n'était appréciée d'aucune autre et si Dhaça et Jiya la toléraient sans pour autant lui parler ou l'apprécier, Viris ne cessait de la tourmenter. Une vieille pie doublée d'une mégère presque pire qu'Ada elle-même, c'était tout dire !

Spica s'approcha avec lenteur du Portail Aquatique, le passage vers sa source attribuée. Un Ondin vint la voir avant qu'elle put adresser la parole à l'Ondine qui se chargeait des transferts et du bon entretien du portail.
-Polyvalente Spica, bien le bonjour. Le prince Arcturus vous demande immédiatement à la salle de conférences avec toutes les autres Polyvalentes.
La jeune Ondine eut un air étonné mais suivit bon gré mal gré l'Ondin jusqu'à arriver devant Arcturus. Elle esquissa un début de révérence avant de se redresser. Les deux frères, tout comme leurs parents, lui avaient déjà dit de ne pas trop user de l'étiquette des Ondins avec eux, car elle faisait, malgré elle, quasiment partie de la famille.

-Spica, tu pourrais te montrer un peu plus respectueuse envers notre prince !
L'Ondine sursauta presque en entendant la voix acerbe de Viris, sortant de l'ombre des arcades entourant la salle du trône. Arcturus éleva la voix :
-Viris, silence, je te prie. Ce n'est pas à toi de donner les ordres. Être la doyenne des Polyvalentes ne te donne pas tous les droits.
-Veuillez pardonner mon inexcusable impolitesse, mon prince, se rétracta l'Ondine, piteuse, en s'inclinant bien bas devant Arcturus.
Pendant sa longue et profonde révérence, le jeune Ondin adressa un clin d'œil amusé à Spica qui eut un bref sourire qu'elle laissa bien vite s'effacer pour ne pas montrer encore plus explicitement sa proximité avec Arcturus.

-Nous voici, annonça une voix claire au tintement distinct dans l'immensité de cette salle.
Jiya venait d'arriver suivie de près par Dhaça. L'Ondine blonde affichait une mine contrariée, probablement car aujourd'hui était son jour de congé hebdomadaire.
-Merci à vous quatre, Polyvalentes, d'être venues aussi rapidement. Je souhaite quérir votre avis personnel sur un sujet quelque peu particulier.
-Nous vous écoutons, prince, répondit Viris avec le début d'une esquisse de sourire, celui qu'elle réservait uniquement pour les membres de la famille royale.
Spica ouvrit grand ses oreilles. Arcturus avait un ton légèrement soucieux et cela ne lui ressemblait pas. Entre Altaïr et lui, c'était clairement le plus âgé des deux qui avait le plus d'assurance et il semblait donc presque impossible à la jeune Polyvalente qu'Arcturus soit à peine anxieux à propos d'un quelconque sujet.

Arcturus prit un épais dossier de feuilles reliées entre elles par un cordon et le brandit devant lui en disant :
-Je sais bien que les Ancêtres ont accepté la requête de l'Ondine de trois cents soixante-sept ans nommée Ada afin qu'elle puisse accéder au titre et à la profession de Polyvalente, mais je viens de consulter son dossier et je ne trouve rien de particulièrement exceptionnel à ses capacités, bonnes je le conçois, mais pas incroyables au point de l'élever au rang de Polyvalente. Je viens donc demander votre avis à vous, les quatre seules Polyvalentes d'Ondia actuellement, afin de savoir si elle mérite réellement de recevoir cette illustre position.
Spica fut impressionnée de voir qu'Arcturus avait aligné autant de mots à la suite, lui qui d'ordinaire s'exprimait assez peu. Mais elle était encore plus énervée de devoir juger les capacités de celle qui lui cherchait sans cesse des noises. Elle ferma ses yeux une seconde de plus que d'habitude mais ne lâcha pas un seul soupir, bien que l'envie ne manque pas. Arcturus reprit :
-Elle a passé quelques examens devant les Ancêtres qui, comme lors de la préparation de votre propre promotion, ont pris et donné des notes. J'ai donc vos résultats et les siens et je vous demande de comparer tout cela.
Viris monta le petit escalier qui séparait Arcturus d'elles et prit le dossier volumineux des mains du prince. Elle redescendit et montra les résultats à ses collègues.
Bien évidemment, elle tint Spica un peu à l'écart mais l'Ondine parvint tout de même à déchiffrer les documents de loin.

Ada était bonne, ça, Spica ne pouvait pas le nier. Ses résultats, aussi bien physiques qu'intellectuels étaient probablement légèrement au-dessus de la moyenne des Ondins. Mais de là à la faite parvenir au rang de Polyvalente...Les résultats finaux de ses examens faisaient un peu pâle figure à côté des siens et de ceux des autres Polyvalentes actuelles. Le métier le plus rarissime de tout Ondia était très convoité mais extrêmement peu d'Ondins pouvaient y parvenir.
Spica se disait souvent que si Arcturus et son frère cadet Altaïr n'étaient pas les princes d'Ondia, ils seraient également des Polyvalents à ses côtés mais justement, ils étaient les deux princes, héritiers du trône et futurs rois d'Ondia.
Viris ferma les documents une fois la lecture de ces derniers terminée. Arcturus s'enquit :
-Viris, toi la première. Qu'en penses-tu ?
-Je vais peut-être me montrer un peu dure, commença l'Ondine avec un petit sourire de ceux qu'elle ne montrait qu'à la famille royale. Mais je pense que cette jeune fille, Ada, ne tiendra pas une semaine une fois au rang de Polyvalente. Ses résultats, globalement assez bons par rapport à la moyenne, sont bien trop faibles, voire médiocres, pour faire d'elle une vraie Polyvalente. On risquerait de se moquer de nous à l'avenir si elle intégrait notre groupe d'exception.
Spica faillit sourire d'amusement. La langue acérée de cette vieille harpie avait encore frappé, et bien fort, comme toujours. Et pour une fois, Spica était bien contente de ne pas être la cible de ces paroles blessantes et peu scrupuleuses. Ada n'aurait certainement pas apprécié la chose si elle avait entendu ce que venait de dire Viris.

-Et toi, Jiya, en quelque sorte la deuxième doyenne des Polyvalentes, quel est ton opinion ?
-Si vous voulez une réponse franche, mon prince, elle a des résultats assez bons et je pense que la promouvoir à notre niveau ne peut que la faire progresser encore plus.
Spica n'apprécia pas cette réponse. Pour atteindre le niveau moyen d'une Polyvalente si on avait des capacités dites normales, il fallait au moins un millénaire et encore, ce n'était pas sûr de réussir à la fin de ce laps de temps. Et Ada n'était pas travailleuse au point de vouloir progresser autant. Quoique, pour atteindre le niveau inaccessible de Spica, elle serait capable de tout...

-Quant à toi, Dhaça, quel est ton avis ?
La plus jeune Ondine avant Spica se racla la gorge avant de dire :
-Je pense comme Jiya, tout en me disant que si elle a besoin de conseils, nous sommes là. Ce n'est pas comme si elle était la première promue ou comme si nous allions la laisser tomber et se débrouiller toute seule pour se relever.
Spica eut une courte envie de rire en imaginant la scène suite à la prise au pied de la lettre une expression. Et dans ce cas-là, elle laisserait sans aucun scrupule Ada se dépêtrer de cet impossible casse-tête seule. Après tout, elle aussi avait dû tout apprendre seule, étant donné qu'aucune des trois Ondines n'avaient voulu la prendre sous leur aile ou même l'aider un peu.

-Spica ? As-tu quelque chose à partager ? demanda Arcturus en la fixant droit dans les yeux.
Spica aperçut clairement la lueur d'amusement sadique dans les pupilles noires de son ami d'enfance. Il savait qu'Ada et elle se crêpaient le chignon, et bien plus encore si l'expression le permettait, mutuellement et surtout constamment. La jeune Ondine prit une légère inspiration et déclara avec un ton clair et une voix assurée :
-Mon avis est le même que celui de Viris. Ses capacités sont assez impressionnantes par rapport au niveau des autre Ondins mais pas assez exceptionnelles pour en faire une Polyvalente.
-Tu dis ça parce que tu ne veux pas te retrouver à supporter Ada encore plus qu'avant, c'est ça ? la provoqua Jiya, qui semblait bipolaire tant sa pensée agressive s'éloignait de son visage d'enfant angélique.
Bien évidemment, tout le monde connaissait ses ennuis perpétuels avec Ada. Spica toisa son interlocutrice avec un regard noir, ses longs cils recouvrant une grande partie de ses yeux noirs comme la nuit. Elle répondit avec un calme parfait et une maîtrise d'elle-même exemplaire et impresionnante :
-Nos relations n'ont rien à voir là-dedans. Je ne donne que mon avis, le plus objectif du monde, sur ce cas de figure, comme nous a demandé de le faire le prince Arcturus.
Jiya se tut mais crispa imperceptiblement ses lèvres. Elle ne voulait pas perdre la face devant le prince aîné d'Ondia, car la répartie cinglante et dénuée du moindre scrupule de Spica était assez célèbre. Ç'aurait été stupide de sa part, tout comme le fait de provoquer verbalement Spica d'ailleurs. Arcturus mit fin aux hostilités en déclarant :
-Merci à vous quatre d'avoir pris de votre temps de travail pour me répondre. Je vous suis reconnaissant. Vous pourrez disposer de votre après-midi. À présent, je voudrais rester seul.
-Merci à vous pour votre amabilité, répondit instinctivement Viris en penchant son buste en avant pour faire un semblant de révérence.

Les quatre Polyvalentes quittèrent la pièce dans le plus grand des silences. Spica savait qu'il n'était pas bon de contester une décision prise par les Ancêtres mais même Arcturus, un des deux princes, avait des doutes. L'Ondine baissa le regard. Elle n'avait absolument aucune envie de penser à tout cela et surtout pas à Ada.

La jeune prodige revint de sa source vers midi et comme Arcturus le leur avait permis, elle décida de rester dans sa maison cet après-midi. Pour ruminer ses pensées encore plus. Elle se prépara donc un thé avant d'aller s'asseoir dans son fauteuil rembourré favori.
Puis elle se ravisa. Elle sortit par l'escalier de bois légèrement caché derrière la maison et monta sur le toit plus ou moins plat.

Ici, entre les feuilles d'un arbre que le vent faisait doucement bruisser à chaque fois qu'il se levait et l'odeur proche de celle du sapin qui montait jusqu'à elle, Spica se sentait bien, totalement à l'aise, immergée jusqu'au sommet de la tête dans son monde à elle.
Elle se coucha sur le dos longtemps.
Elle ne sut pourquoi mais elle songea à nouveau à son rêve étrange. Elle ne savait pas ce qui avait pu brûler ainsi en plein ciel. Puis elle secoua son visage. Pourquoi se prendre la tête à analyser des songes la plupart du temps dénués de sens et toujours dépourvus de toute forme de logique ?
Elle se redressa et, à présent assise, se mit à dessiner. Le paysage, un visage masculin serein, une frimousse féminine complice...
Le crayon semblait danser entre ses doigts délicats qui soignaient pression et précision des traits.

Le soir venu, l'Ondine, après un repas frugal, se mit au lit habillée d'une simple chemise de nuit fine et s'endormit, en appréhendant le lendemain approchant inexorablement qui annonçait immanquablement la promotion catastrophique d'une Ondine imméritée.

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