21. Gueule de bois (1)
Thomas
J'eus un mal fou à me réveiller. Et pour cause : j'avais une gueule de bois fracassante.
Je posai mon avant-bras sur mes yeux pour les protéger de la faible lumière. Ma tête me lançait douloureusement, et j'étais certain qu'à l'instant où je me redresserais, je serais pris de nausées.
Putain de merde. Je ne savais même plus pourquoi j'avais bu. Ni comment j'étais arrivé jusqu'à mon lit, d'ailleurs. Je n'avais plus le moindre souvenir de la soirée à partir du moment où j'avais fini la première bouteille de vin.
Je me frottai le visage en grommelant. Cela faisait des semaines que je n'avais pas été bourré et, franchement, ça ne m'avait pas manqué. Qu'est-ce qui avait bien pu me faire craquer pour que je cède à l'alcool ? Pourquoi maintenant ?
Je roulai sur le flanc et me relevai lentement, mon crâne pulsant comme si mon cerveau essayait d'en sortir. J'avais de la chance : je n'avais pratiquement pas mal au ventre. J'eus suffisamment de force pour me lever et marcher à tâtons jusqu'à la porte, une main devant les yeux pour les protéger de la lumière.
Je jurai lorsque je me cognai l'orteil contre un meuble. Je trouvai enfin la poignée et sortis à pas lents, n'osant pas regarder autre chose que mes pieds nus. Je fis mon chemin jusqu'à la salle de bains et m'engouffrai dedans sans allumer : la petite fenêtre floutée suffisait bien à voir ce que je faisais.
Je fis mes besoins, et lorsque je voulus me laver les mains, je vis mon reflet dans le miroir. J'eus un hoquet de surprise. Pourquoi y avait-il du sang sur ma joue ?
Je touchai la substance sèche du bout des doigts. Non, ce n'était pas du sang. C'était du vin. Mais pourquoi diable avais-je du vin sur la figure ? Était-ce si catastrophique que cela ?
Quelle connerie ai-je encore faite ?
Je reniflai rapidement mon tee-shirt et décidai de prendre une douche. Je puais l'alcool, et il était hors de question que j'aille travailler comme ça. J'allumai le jet et attendis que l'eau chauffe.
Une fois propre et habillé, je descendis dans la cuisine pour découvrir que Clémentine n'y était pas. Après tout, nous étions dimanche. Elle devait être en train de s'octroyer une grasse matinée. Une partie de moi ne put tout de même pas s'empêcher de se demander si elle allait bien.
Je me mis sur la pointe des pieds pour attraper la boîte de paracétamol qui trônait en haut du frigo, et me forçai à avaler le cachet avec un grand verre d'eau – Dieu que je détestais boire de l'eau plate de bon matin, mais c'était ce dont mon corps avait besoin. Je mangeai un petit-déjeuner relativement simple et facile à digérer, espérant de tout cœur que je n'aurais pas envie de vomir plus tard dans la journée. Ma tête était toujours aussi douloureuse, et mes yeux se mettaient à brûler dès que j'avais le malheur de regarder une lumière trop vive, aussi je les gardai fermés le plus possible. Je me sentais un peu con, à mâcher paupières closes, et pour une fois, j'étais bien content que Clémentine ne soit pas là. Je ne voulais pas qu'elle assiste à ça.
Ce fut quand je voulus jeter un emballage que je vis le nombre de bouteilles dans la poubelle de tri. Je m'accroupis et fis l'inventaire des dégâts, horrifié. Trois bières, trois bouteilles de vin – dont un grand cru, sûrement offert par Léopold, que j'avais siphonné – et une de vodka. Merde. J'avais vraiment bu tout ça ? Clémentine devait me haïr. Comment m'avait-elle retrouvé ?
Un flashback de la veille me revint avec la force d'une gifle. De l'eau sur ma tête. Des mains sur mon crâne. La voix de Clem. « Je suis là, je m'occupe de toi. » Oh non... Elle m'avait fait prendre une douche. Je lâchai la bouteille que je tenais, et elle s'écrasa sur les autres dans un grand fracas. Clémentine m'avait fait prendre une douche ! Y avait-il une honte plus terrible que d'être incapable de se laver seul à cause de l'alcool ? J'enfouis mon visage dans mes mains et me forçai à respirer. Je devais rester calme. J'avais la gueule de bois, et d'ici une demi-heure, j'allai être derrière un appareil photo 4K. Il ne fallait surtout pas que je panique maintenant. Je sentis une boule se former dans ma gorge, mais je la ravalai : j'avais trop mal à la tête pour pleurer. Ce n'était que des larmes de fatigue.
Je m'essuyai les yeux et me relevai. Je n'avais pas le temps de me morfondre. J'aurai toute la soirée pour parler avec Clémentine et m'excuser ; d'ici là, il fallait que je pense au boulot, et seulement au boulot.
Je finis de me préparer, et avant de partir, je me souvins que j'avais acheté un portable, mais je n'avais absolument aucune idée d'où il se trouvait. J'avais dû le poser quelque part, hier... et n'en avait gardé aucun souvenir. Je me mis à fouiller dans le salon, et le retrouvai finalement à côté du téléphone fixe, sous les post-its. J'avisai de ces derniers quelques instants. Je me décidai et pris un stylo, notai un rapide message, puis le collai sur le plan de travail, bien en vue. Puis je mis mes chaussures et sortis, attendant que le chauffeur de Léo arrive.
Je ne pus m'empêcher de me retourner et de regarder les volets fermés de la chambre à Clémentine. Est-ce qu'elle allait bien ? Est-ce qu'elle m'en voulait ? À quel point avais-je foutu le bordel pour qu'elle ait un besoin de me doucher ?
Est-ce que je peuplais ses songes comme elle peuplait de plus en plus les miens ?
Mes pensées furent interrompues par le bruit caractéristique d'une voiture électrique : c'était le chauffeur. Il se gara juste devant moi et commença à se détacher, mais je fus plus rapide et entrai sur le siège arrière avant qu'il ne soit sorti. Il m'avait déjà fait le coup, hier : il était venu m'ouvrir la portière, comme il l'aurait fait avec une célébrité, ou quelqu'un d'important... Mais je n'étais que Thomas Harry, et je ne méritais pas un tel traitement. Alors je m'attachai tandis qu'il me souriait à travers le rétroviseur intérieur, amusé par mon comportement. Nous démarrâmes sans un bruit et filâmes dans les rues de Paris.
Le studio n'était pas très loin de chez Clémentine, aussi le trajet ne dura qu'une quinzaine de minutes. Je sortis seul après avoir remercié le chauffeur, et trottinai jusqu'à la porte d'entrée de l'immeuble, aveuglé par le soleil matinal. Je dus me forcer à réfléchir pour me souvenir du code, ce qui fit revenir ma migraine qui avait enfin commencé à s'estomper. Je fis un test, me trompai, puis la combinaison me revint subitement à l'esprit et je pus rentrer.
Je pris l'ascenseur jusqu'au dernier étage et sonnai pour qu'on vienne m'ouvrir. Ce fut Audrey, la maquilleuse, qui m'accueillit, apparemment ravie de me voir.
— Oh, Thomas, salut ! Comment tu vas ? Prêt pour une deuxième journée ?
Je lui rendis ses politesses en balbutiant. Audrey était une jeune femme en début de vingtaine pleine de vie et passionnée par son métier. La veille, alors qu'elle me maquillait, elle n'avait cessé de papoter à propos de sa vie. Je l'avais écoutée sans dire un mot, intrigué par les différents ustensiles et produits qu'elle utilisait sur moi, n'osant néanmoins pas lui poser de questions de peur de paraître ridicule. Une fois son travail terminé, elle m'avait laissé admirer le résultat, et je devais avouer que j'avais été époustouflé : le truc noir savamment disséminé sur mes yeux donnait une profondeur à mon regard que je ne savais pas avoir, et mes lèvres, teintées d'un rose frais brillant, paraissaient bien plus pulpeuses qu'à l'accoutumée. J'avais aussi eu l'air moins malade, certainement en raison de la poudre étrange qu'elle avait badigeonnée sur l'ensemble de mon visage et qui m'avait fait éternuer.
— T'as l'air fatigué, remarqua-t-elle en m'invitant à m'asseoir sur la même chaise qu'hier, face à un large miroir entouré de lumières. Mauvaise nuit ?
— On va dire ça.
Je n'arrivais pas à garder les yeux entièrement ouverts à cause de la clarté de l'endroit. Audrey rassembla tout le matériel dont j'avais besoin et sortit une bonne dose de coton d'un sachet.
— T'as le teint gris, remarqua-t-elle. (Elle prit un coton et versa du liquide dessus.) Je vais devoir redoubler d'efforts pour te donner l'air vivant.
— Merci du compliment, ne pus-je m'empêcher de plaisanter. Ça fait plaisir.
— Léopold n'aime pas retoucher ses photos, même juste pour rehausser les couleurs, alors c'est à moi que revient le boulot de te rendre parfait. Et crois-moi, là, tu es loin de l'être. T'as beau être canon, on dirait que t'as la gueule de bois.
Je ne répondis rien. Je la laissai faire son travail sans la déranger, fermant et ouvrant les yeux selon ses ordres.
Une fois qu'elle estima que j'étais prêt – ce qui, apparemment, n'avait pas été du gâteau –, elle me laissa entre les mains du coiffeur qui, comme la veille, ne fit pas grand-chose à part mettre du gel effet mouillé dans mes cheveux et les peigner pour leur donner une forme plus structurée. Il m'avait dit qu'il adorait leur longueur, et qu'ils étaient agréablement épais, ce qui lui facilitait la tâche. Il me confia ensuite aux deux stylistes qui se réjouirent de me revoir. L'enthousiasme de l'équipe me remonta un peu le moral : Léopold avait l'air d'être quelqu'un qui choisissait scrupuleusement les personnes dont il s'entourait. Ici, tout le monde traitait tout le monde avec respect et bienveillance.
Finalement, je fus placé derrière la caméra, après que Léopold m'ait souhaité le bonjour d'une courte embrassade. Il m'expliqua ce qu'il attendait de moi, aujourd'hui, et je fis de mon mieux pour ne pas rater une seule de ses paroles, en dépit de l'immense lumière blanche braquée droit sur mon visage. La photographe fit les réglages de son appareil puis me dit quoi faire. On me donna une bouteille de parfum – je devais la tenir près de mon visage tout en regardant l'œil de la caméra. Je respirai un grand coup et fis ce qu'on m'avait demandé, tâchant de mon mieux de garder les yeux grand ouverts malgré la luminosité bien trop forte.
Une fois que la photographe confirma les photos d'essais, nous pûmes réellement commencer le shooting. Je n'étais pas forcément à l'aise, derrière un appareil photo, mais ce n'était pas insupportable non plus. Je le faisais parce qu'on me le demandait. Et puis, il y avait beaucoup d'argent, à la clé, et je devais avouer que c'était vraiment motivant. L'argent était prioritaire à mes états d'âme.
Au bout d'une heure, nous fîmes une pause, durant laquelle j'en profitai pour me faire un café et croquer dans un biscuit. Léopold vint vers moi et prit une mandarine, commença à la peler, et se tourna vers moi.
— Tu t'en sors plutôt bien, pour quelqu'un qui s'est mis une cuite, murmura-t-il.
Je faillis m'étouffer.
— Comment...
— Je te rappelle que je suis le meilleur ami de Clémentine. Elle passe son temps à me raconter sa vie et, hier soir, vers minuit, j'ai reçu un message comme quoi elle t'avait retrouvé dans un sale état, et qu'elle avait dû te mettre au lit tellement t'étais fracassé.
Je n'osai pas répondre. Je lorgnai la fumée de mon café, m'imaginant me noyer dans ma boisson.
— Elle se fait du souci, tu sais, continua-t-il. Elle a l'impression que c'est de sa faute.
— Ça ne l'est pas. C'est la mienne, et seulement la mienne.
— C'est à elle qu'il faut le dire, pas à moi. Ça va aller pour tenir la journée ? Si tu te sens mal, tu le signales, OK ?
— Oui, ça va aller. Je dois assumer les conséquences de mes actes. Tu m'as demandé de poser, alors je poserai.
Il engloutit un quart de sa mandarine avant de me tapoter l'épaule.
— J'aime ton état d'esprit. Mais ne force pas non plus, d'accord ? Ton bien-être est aussi important que le travail. Je suis exigeant, mais pas tyrannique.
Je lui souris et acquiesçai. Je me retins de lui répondre qu'au prix où j'étais payé, mon bien-être pouvait aller se faire foutre. Je pris une gorgée de mon café et il s'éloigna pour aller discuter avec l'ingénieur lumières.
Une part de moi haïssait être avide d'argent, mais je ne pouvais pas m'en empêcher : j'avais tellement souffert de la précarité qu'aujourd'hui, le moindre euro m'était précieux. J'étais conscient que ce travail était une opportunité tombée du ciel, et rien que pour ça, j'étais à jamais reconnaissant envers Léopold. Parce qu'il ne m'offrait pas seulement de quoi survivre : il m'offrait le privilège de ne pas m'inquiéter quant à l'argent. Être payé, c'était une chose, mais être payé suffisamment pour ne pas se demander comment allait être la fin du mois, c'en était une autre.
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