Chapitre 3 : « Destins liés »
"ʟ'ɪɴᴛᴇʀᴠᴇɴᴛɪᴏɴ ᴅᴇꜱ ᴅɪᴇᴜx, ᴄ'ᴇꜱᴛ ᴀ ᴅɪʀᴇ ʟᴇ ᴅᴇꜱᴛɪɴ, ꜱᴇᴍʙʟᴇ ᴘᴀʀꜰᴏɪꜱ ɪɴᴊᴜꜱᴛᴇ ᴇᴛ ᴄʀᴜᴇʟʟᴇ : ᴛᴏᴜᴛ, ᴅᴀɴꜱ ʟᴀ ɴᴀᴛᴜʀᴇ, ᴇꜱᴛ ꜱᴀᴄʀᴇ ᴇᴛ ʟ'ᴏɴ ᴘᴇᴜᴛ ᴇᴛʀᴇ ꜱᴀᴄʀɪʟᴇɢᴇ ꜱᴀɴꜱ ʟᴇ ᴠᴏᴜʟᴏɪʀ, ᴇᴛʀᴇ ᴘᴜɴɪ ꜱᴀɴꜱ ʟ'ᴀᴠᴏɪʀ ᴍᴇʀɪᴛᴇ."
O V I D E
Lundi, la semaine d'après, elle se réveilla tôt, plus tôt encore que les autres jours, s'apprêta d'une jolie tenue, attacha ses cheveux indisciplinés en un chignon lâche et s'en alla pour retrouver la ville encore somnolente. Arrivée à la gare, qui s'éveillait, elle marcha dans la rue piétonne jusqu'à retrouver l'écriteau chaleureux qui s'agitait dans le vent matinal. Elle jeta un coup d'œil à son téléphone, qui lui indiqua l'heure pixellisée. 7h15. Elle arrivait juste à temps pour ouvrir le café. La clé glissa dans la serrure de cuivre, et le cliquetis familier rendit le cœur de la jeune fille léger. Dehors, la nuit étalait encore ses ombres mais le ciel s'éclaircissait lentement, espoir d'un jour nouveau, effaçant la douloureuse preuve de l'absence des étoiles. Elle afficha le petit panneau « Ouvert » sur la devanture, alluma les lumières qui attaquèrent ses rétines, et prépara le service du matin. Elle ne put s'empêcher de râler silencieusement en voyant que ses collègues n'avaient pas terminé le travail correctement le jour précédent et finit de nettoyer le comptoir brillant.
C'était son « petit boulot d'étudiant », ce café où elle passait deux matinées par semaine, où se croisaient tellement d'existences fascinantes, où dans l'ombre des tasses dormaient les paresseuses discutions, où s'activaient derrière le décor boisé les milles ronflements des machines à café, qui dispensaient leur précieux nectar dans les récipients et les âmes fatiguées.
Dans la petite boutique chaleureuse s'affairait Aurore, seule le lundi matin. Elle était assez tranquille, et connaissait les réguliers par cœur, si bien qu'elle n'avait pas même besoin de venir prendre leur commande. Elle dansait entre le comptoir et les tables, la terrasse réduite à quelques chaises seulement et riait toujours en croisant le regard de ses clients, s'emballant dans la douce odeur du café. À raison de deux matinée par semaine, elle pourrait payer ses cours de danse ainsi que ses dépenses complémentaires. Sa patronne, la sachant bonne travailleuse et appréciée, lui avait accordé cette deuxième tranche de la semaine. Ainsi, elle voltigerait de 7h30 à 12h le lundi et le mercredi, dans l'atmosphère tendre de cet endroit qu'elle adorait tant.
Ce matin fut comme les précédents durant la première heures. Peu de gens, quelques costards pressés qui ne s'attardèrent pas, quelques cravates qui ne lui adressèrent pas un sourire, puis les tables hébergèrent quelques personnages plus âgées, des retraités venus là le temps de quelques heures s'épancher sur leur vie à des camarades ainés.
Mais à 8h30, sorti d'un songe, apparu une silhouette qu'elle connaissait bien, un sourire ravageur qui jeta sur le café un voile chimérique.
- Un express, s'il vous plait, sur place, déballa-t-il en cherchant dans ses poches quelques pièces de monnaie qui cliquetèrent sur le comptoir lorsqu'il les posa.
- Eh, tu peux me tutoyer, j'ai pas 50 ans, plaisanta Aurore, reprenant leur premier dialogue.
- Oh, mais Aurore, que fais-tu ici ? s'étonna-t-il, arborant un visage presque abasourdi.
- Je travaille là, le lundi et le mercredi.
Peut-être que, secrètement, elle espérait que cette information le ferait revenir plus souvent.
- Oh, je savais pas du tout ! Quelle chance ! On dirait que nos destins sont liés, continua l'homme avec un clin d'œil malin.
Le cœur de la jeune fille fit quelques soubresauts mais elle reprit ses mains tremblantes pour saisir une tasse de porcelaine, et commencer à installer une nouvelle dose de café moulu entre les dents de la machine, qui gronda de contenement lorsque la serveuse appuya sur les boutons et lui fit cracher le délicieux breuvage. Pendant ce temps, Marc s'installait au comptoir. Elle remarqua l'élégance dont il faisait preuve, avec son col roulé qui se lovait en-dessous de son menton dessiné, sa sacoche de cuir qu'il déposait précautionneusement à ses côtés, et ses cheveux faussement décoiffés. Elle le fixait au-dessus de la machine, prétextant vérifier l'écran lumineux qui clignotait, sans réaliser vraiment qu'il était là. Oui, il avait raison. Leur existence semblait s'entremêler d'une étrange façon. Mais peut-être se faisait-elle des illusions.
- Du coup, je t'ai jamais demandé ce que tu faisais de beau ici, dans notre jolie région, amorça la jeune femme en lui apportant son café.
Comme si son tablier faisait office de déguisement, elle revêtait le masque de l'assurance derrière le comptoir et en profitait pour engager la conversation, ce qu'elle n'avait jamais osé faire en temps normal.
- Oh, compliqué. Je travaillais sur Genève avant, mais j'ai dû partir, et me voilà ici, lui dépondit-il, l'air évasif, évitant son regard.
- Et tu t'y plais, dans ce bled paumé qu'est C*** ?
- Oui, c'est sympa. La maison est énorme mais je l'ai eue pour pas trop cher. Mais je pense louer l'étage du dessus, parce que je ne l'utilise presque pas...
Elle commença à sortir la vaisselle et à la sécher, la ranger, tout en continuant sa discussion.
- Mais j'ose te demander ce que tu fais comme boulot ?
- Oh, je suis juriste pour une entreprise d'ici. Je voulais faire avocat de base, mais ça prend trop de temps avant de gagner de l'argent, trop d'énergie. Je voulais rapidement vivre bien, gagner plein de pépettes, ria-t-il.
Elle sourit, réalisant les différences fondamentales qui les séparaient. En revanche, il s'entendrait bien avec sa mère.
- Et toi, étudiante je dirais. En lettres, ou en musique. Théologie ?
Elle secoua vivement la tête avec la mention de cette dernière branche.
- T'avais raison pour lettres. Je suis en francais et philosophie.
- Génial ! Enfin, jamais j'aurais pu, pas assez concret et les débouchés... Mais chouette si tu t'y plais !
Elle agita vivement la tête.
- C'est génial, et puis ça me laisse quand même du temps à côté pour mes loisirs.
- La danse ? demanda-t-il avec un rictus craquant.
- Oui, mais pas que ! Je faisais du violon, je continue parfois mais sans cours, je dessine aussi, j'écris parfois, déballa la jeune fille, qui se livrait sans arrière pensées.
Elle ne comprenait pas tout à fait l'aisance qu'elle avait à parler à ce Marc, sorti d'un seul coup des ténèbres pour jaillir entre ses jours trop ternes, qui semblait apporter un peu de lumière quand les matins devenaient trop sombres.
- Et tu veux faire quoi après ? Prof ?
Elle secoua vivement la tête et lui fit part de ses intentions encore indécises. Écrivaine, éditrice, gardienne de musée, conservatrice, journaliste, danseuse, elle ne savait pas. Elle voulait tout faire, et à la fois ne rien faire. Elle voulait voyager sans quitter ce pays où tout son confort résidait. Elle voulait embrasser les plus hautes montagnes et explorer les abysses, vivre une vie de collectivité infinie et demeurer recluse entre des murs de bibliothèques, tout lire et tout vivre.
- Eh bien, un sacré programme, sourit Marc. Je peux te redemander le même ?
Il désigna sa petite tasse vide et elle s'empressa de la remplir à nouveau, avant d'aller débarrasser les deux vieilles dames qui s'en allaient. Quand elle revint, Marc s'apprêtaient à la quitter lui aussi.
- Alors je sais que je reviendrai souvent. Merci du service et de l'accueil ! s'exclama-t-il en lui laissant un généreux pourboire.
Mais la plus belle récompense qu'il pût lui faire était le sourire taquin qu'il lui adressa en lui souhaitant une bonne journée.
Elle sera délicieuse, pensa Aurore en l'observant s'éloigner et disparaître dans la bruine.
Et elle réalisa qu'elle avait à nouveau oublié son médicament.
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- J'ai fais mon choix, déclara-t-elle le soir même, autour du repas, à ses parents.
Ceux-ci cessèrent de porter machinalement leur services à leur bouche et la fixèrent sans bruit.
- Je continue le semestre. Je veux pas retourner en clinique, annonça-t-elle avec assurance.
- Mais chérie, il faudra nous montrer qu'on a eu raison de te donner le choix, expliqua la mère, pincant ses lèvres fines. Tu continues à prendre des médicaments ?
Elle mentit. Sa mère se tut.
- Mais on est contente que tu te sentes mieux ! s'exclama le père en lui adressant un sourire.
Elle hocha la tête, et recommença à manger. C'était le premier pas pour leur faire croire à sa guérison.
Plus tard dans la soirée, alors que ses parents s'étaient affalés dans le salon, le verre de vin continuellement aux lèvres, elle s'évada quelques instants de la demeure pour faire quelques pas sur la route déserte. C'était cela, rien que ses chaussures claquant sur le goudron glacial, qui constituait le reflet d'une liberté absente. Marcher au centre de l'asphalte à la couleur de bile, la même bile qui remontait la gorge fine d'Aurore. Elle s'abandonna quelques minutes dans la musique silencieuse qui saupoudrait le village de quelques paillettes qu'elle seule apercevait, dansant entre les ombres des étoiles avant de s'asseoir sur la route. Rien que cela. Elle se sentait puissante, en contrôle, là sur le lourd bitume craquelé, entre les gravillons qui lui écorchaient les cuisses. Alors elle regardait le ciel, s'imaginait les mille constellations qui en faisait le rêve et entrait dans cette transe qui saisit les âmes en peine lorsque dans l'infini elles perdent leur yeux.
Ses parents la croyaient en haut, dans sa chambre, elle s'imaginait en haut, dans les cieux, comme les astronautes d'un temps, la tête entre les étoiles. A cet instant, un rire chaleureux comme le soleil s'élèva entre les brumes qui la saisissait et elle se retourna vivement pour apercevoir la silhouette de Marc la rejoindre. Elle rougit du spectacle qu'elle avait offert à celui qui occupait si souvent ses pensées à présent, sans qu'elle n'en comprenne vraiment la raison.
- Tu danses bien, dit-il en arrivant à sa hauteur.
Elle se releva, masquant aussi bien qu'il lui était possible sa gêne violente et épousseta ses vêtements en balbutiant :
- Oh tu as aussi vu ça !
- Je t'observe depuis que tu es sortie. Ça fait du bien, un peu d'animation dans ce bled.
- Alors ravie d'avoir pu servir de bouffon du village alors, lâcha-t-elle un peu trop violemment en se détournant pour rentrer.
- Non, le prend pas mal. C'était sincère. Tu danses bien, s'excusa rapidement Marc en lui attrapant le bras.
Une foule de feu envahit alors les doigts de la jeune femme, qui ne se dégagea pas et se laissa perdre entre les azurs des iris de l'homme, qui reflétaient la lumière des lampadaires trésaillants.
- Tu fais quoi dehors ? lui demanda-t-il finalement en relâchant son étreinte.
- Je tue l'ennui. Comme toi. Et puis ça me donne un peu une impression de liberté.
- On va tuer l'ennui ensemble ? Je vais me promener, lui proposa-il en souriant.
- De nuit ? s'écria-t-elle et il lui sembla que le son se répercuta sur les maisons endormies.
- Oui ! Je faisais tout le temps ça plus jeune, j'allais me poser dans un champs, et j'allais voir les ét- , enfin je réfléchissais en regardant le ciel quoi.
Elle avait bien remarquer ce qu'il allait dire. C'était la première fois qu'un adulte mentionnait les étoiles devant elle ; on avait tendance à taire le sujet, comme si ne plus en parler allait faire disparaître la raison pour laquelle elles avaient disparues, comme si masquer leur existence allait effacer leur absence.
Cela finit par convaincre la jeune femme d'accompagner l'homme, sans arrière-pensée aucune. Elle n'avertit pas ses parents, et garda autour d'elle entourée l'immense écharpe dans laquelle son corps paraissait disparaître.
- Tu connais des chemins sympas, dans le coin ? lui demanda Marc.
Elle hocha la tête et lui indiqua la direction d'un pas lent. Ils contournèrent la fontaine du village, l'ancien arrêt de bus d'enfance d'Aurore, empruntèrent la terrible montée qui longeait l'ancienne forge, pour surplomber enfin le cimetière. Ils rejoignirent la forêt sans parler, s'imprégnant de la délicieuse atmosphère. Malgré la nuit et la saison, il faisait bon. Les rayons pâles de la lune semblait réchauffer un peu la terre, qui diffusait une lueur opaline, et on voyait au loin les montagnes refléter les miroitements de l'astre nocturne.
Lorsqu'ils s'engouffrèrent dans la forêt, ce fut comme un bruissement constant qui chantait autour d'eux. Les animaux dérangés dans leur sommeil fuyèrent leur pas tandis que les bêtes noctambules s'intriguaient de voir cet étrange couple déambuler dans leur demeure du soir.
Ils continuèrent à marcher sans bruit, jusqu'à ce que la jeune fille n'en tienne plus :
- Alors comme ça, tu as vu les étoiles ?
- Oui, tu dois me penser vieux !
- Non, mais j'ai l'impression que ça fait si longtemps qu'elles nous ont quittés. Enfin, on les a presque oublier.
- Je vois ce que tu veux dire. Mais elles ont disparu quand j'avais 15 ans.
Ils se turent. Une myriade de questions lui chatouillait les lèvres mais elle craignait l'importuner. Ils passèrent les refuges de bois, les cabanes d'enfants abandonnées pour l'hiver, et les brindilles sèches tombées sur le sol craquaient à chacun de leur pas. Quelques fois, un vent chaud passait entre leurs mains, comme si l'air lui-même aurait souhaité qu'ils s'attrapent l'un l'autre pour ne pas se laisser dériver. Aurore analysait son cœur éteint, cherchait les étincelles de ce nouveau sentiment qui chancelait entre ces cendres-là, mais ne parvenait qu'à dégager les mornes débris de souvenirs lointains.
Une chouette au loin hulula, et elle sursauta, ce qui fit rire Marc. Elle baissa les yeux, et il lui saisit le cœur.
Ils arrivèrent à la lisière du bois, où Aurore l'emmena à travers un buisson de ronces pour rejoindre la prairie, que la lumière baignait d'une atmosphère douce. Elle l'entraîna encore jusqu'à un vieil arbre, un noyer qui semblait jeter de nos bras sinueux au loin, dans une dernière tentative d'embrasser la mère des astres, et qui laissait sur le sol retomber les tristes contours de son échec. Elle aimait cet arbre, lui rendait souvent visite, comme si ce dernier fut emprunt d'une conscience propre, comme s'il fût animé des mêmes désirs que la jeune fille. Dans sa solitude accablante, elle s'y était souvent réfugiée, contre ce tronc rugueux qui faisait contre son dos comme un siège amical, et sous les feuilles frémissantes.
Cette fois, le feuillage gisait par terre, et ils s'assirent sur le tapis froid qu'il déroulait pour eux.
- C'est beau, chuchota-t-il.
- Alors tu joues les mystérieux, les profonds et tout ce que tu sors, c'est « c'est beau » ? le moqua Aurore, alors qu'elle pensait secrètement la même chose.
- Tu préfères des conversations plus intenses ? lui sourit-il du coin des lèvres.
Elle se tut, ne sachant comment interpréter cette dernière phrase. Ils regardèrent longuement le ciel, ou du moins c'est ce qu'elle se figurait. Car arrivée chez elle, sous les draps chauds de son lit, elle ne sut si ce voyage avait été réel ou si leur balade avait été le résultat de ses rêves, un songe animé par un désir secret.
(Je ne suis jamais autant productive qu'en période d'examens oupsi)
Coucou ! J'espère que vous allez bien !
nous avançons gentiment dans cette histoire, mais j'espère que le rythme vous convient tout de même ^^
petite curiosité de ma part : préférez-vous un ou l'autre personnage ?
j'ai décidé de commencer à mettre des titres de chapitres : ça m'aide à m'y retrouver et aussi ça ajoute un côté aesthetic hihi
n'hésitez pas à me dire ce que vous avez pensé de ce chapitre, de cette histoire en général ! A très vite !
Klara
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