ΔΙΙ - Ἀνάστασις (partie 6)

Aussitôt, le vent glacial se leva dans la salle. Jamais Daímôn n'avait ressenti un froid aussi intense, pas même en plein cœur du désert arctique. Chioné souleva sa main libre et déclencha une tempête de neige. Les fouets d'air cinglèrent le Primordial et l'Olympienne avec force fureur.

— Daímôn ! cria Athéna en se couvrant le visage de ses bras. Les armes sont sur la table de verre où nous étions à notre arrivée, au centre des sofas.

— Je sais ! répondit-il laconiquement, incapable de voir à plus d'un pas face à lui.

— Alors, va les chercher ! Je m'occupe d'eux.

Daímôn suivit la piste calorifique qui émanait de l'Omphalόs. La neige le noyait totalement, mais il n'avait nullement besoin de ses yeux pour se guider. Il avança, lentement, bravant les gifles de vent qui le frigorifiaient – son himation lui manquait tout à coup... Ses genoux butèrent dans la table de verre. Il vit sa lame posée sur le drap blanc que le serviteur avait apporté à Chioné, ainsi que les armes de Cupidon et le xíphos d'Athéna. Il tendit une main et s'apprêta à poser la main sur Díkê... mais une force le tira violemment en arrière.

Le vent le souleva avec brutalité et le ballotta sans merci. Il fut projeté contre le mur opposé à la table et sentit le terrible impact contre son front. Il se releva, plaqua sa main sur le filet de sang qui dégoulinait.

La chaleur dégagée par Díkê diminua, annihilée par la tempête de neige. Celle-ci semblait parfaitement vivante, laissait libre cours à son ire. Dans ce blanc infernal, Daímôn vit deux yeux rouges comme le sang se dessiner, tandis que le blizzard formait des bras aussi gros que des chênes. Les deux membres de neige et de glace le frappèrent brutalement, sans aucune pitié. Les ténèbres commençaient à s'emparer de son esprit...

Tu vas payer pour la mort de mes frères, Parjure de l'Olympe ! tonna la voix de Chioné, amplifiée par son pouvoir déchaîné.

Elle frappa, encore et encore et encore, son corps, uniquement fait de glace, renforcé par la force de Borée. Puis, les mains se serrèrent autour de sa gorge et l'air vint à manquer. Daímôn sentit ses yeux se révulser.

Et le Dragonique se manifesta.

Tout son corps se couvrit de flammes dorées. Les membres de neige se liquéfiaient et se reformaient inlassablement. Chioné se démenait pour supplanter le pouvoir antonyme... ! Daímôn frappa à son tour !

Les flammes sous ses pieds le soulevèrent et il dauba la forme enneigée de Chioné qui explosa en un nuage de brume.

Au son de la détonation – pareille à la déflagration d'un baril de poudre –, la grêle drue se mit à diminuer graduellement, jusqu'à disparaître totalement. Athéna, enfin ôtée de la cécité due à la tempête de neige, vit son instigatrice inerte sur le sol, à côté d'un Daímôn essoufflé, incapable de bouger.

Aaahh !

Le cri de Borée la ramena à son combat. Les épées s'embrassèrent et se séparèrent dans une danse folle.

— Tes actes ne resteront pas impunis, Athéna ! rugit Borée. La mort de mes fils, de mes soldats, le chaos que vous avez orchestré en mon royaume ! Les conséquences vous foudroieront bientôt ! Et ton protégé pourrira dans les pires souffrances que les dieux peuvent imaginer. J'y veillerai !

— La colère obscurcit ton jugement, comme toujours, roi de l'Hiver ! Nous ne sommes en rien responsables de tout ceci. C'est toi qui as débuté les hostilités. Nous étions venus en paix, pacifiques et indulgents à ton égard. Nous étions tes invités. Mais tu n'as guère respecté les règles auxquelles tout hôte doit s'assujettir ! Les Destins te punissent de cette faute par la mort de tes enfants !

Borée hurla à s'en époumoner et dévasta la salle de son pouvoir.

Le vent, plus lacérant que jamais, semblait même capable de déchirer la peau. Athéna fut violemment projetée en arrière et percuta Daímôn de plein fouet, alors que ce dernier tentait de se relever. Ils s'aidèrent mutuellement. Daímôn grimaçait de douleur et sentait ses forces diminuer croissant, comme si sa force vitale s'était fait l'effet d'un fleuve se jetant dans la mer. Athéna, bien qu'également affaiblie, le gratifia d'une vague de soutien qui apaisa quelque peu le mal lancinant. Les yeux pers rencontrèrent les iris turquoise. Ils savaient que la complicité entre eux deux, la meilleure coopération possible, viendrait à bout de tout et de tous. Alors Borée échouerait également. D'un accord tacite, ils surent qu'il était temps.

Ils se campèrent sur leur position en toisant le dieu du Vent du Nord au visage décomposé par la haine. Le corps inerte de sa fille gravement meurtrie n'arrangeait en rien la folie qui le consumait. Pis, les assassins de ses enfants se tenaient debout, prêts à se battre ! En découdre avec eux, seul, implantait une rage plus terrible encore en son cœur. Ses doigts frémirent, poignèrent son épée jusqu'à ce que les phalanges devinssent blanches comme le marbre, et son corps trembla.

— Je vais vous tuer ! délira-t-il. Qu'importe l'acte impardonnable, je vous bannirai dans les profondeurs des Abysses. Je le jure !

La salive écuma aux commissures de ses lèvres.

— Que comptes-tu faire ? s'inquiéta Athéna à l'attention de Daímôn. Tu ne peux le tuer. Pas comme tu l'as fait avec les Boréades. C'est un dieu à part entière. Il est formellement prohibé de l'annihiler.

— Je ne le tuerai pas, car il doit avant tout me dire où se trouve Éros, répliqua Daímôn. Je mettrai simplement fin à sa folie. Quant à Calaïs et Zétès...

— On trouvera un moyen de les faire revenir.

Encore..., songea l'Olympienne pour elle-même.

— Je l'espère.

La déesse ne douta pas que le Primordial fût sincère. Il avait dû les éliminer pour sauver leur vie. Mais maintenant que l'acte était accompli, il fallait le réparer. Coûte que coûte. Car tel était le devoir du Díkaios !

Daímôn lui sourit et s'avança en présentant la lame de Zétès.

— Tu oses me défier avec l'épée de mon fils que tu as tué de tes propres mains ? fulmina Borée tandis que Daímôn prenait position face à lui. Quelle outrecuidance !

Borée s'élança et frappa Daímôn de part en part. Le Primordial sentit la même dangerosité mortelle de son adversaire que lors de son premier duel contre lui. Mais celle-ci était encore plus tangible face à son affaiblissement certain. User autant de son pouvoir avait alourdi ses sens et son corps. Pis, il ne possédait pas sa propre lame. La fronde de Zétès n'était pas mauvaise, au contraire, mais elle n'était pas faite pour Daímôn. Seule Díkê épousait parfaitement sa main et son jeu d'escrime.

Les étincelles fusèrent à chaque contact des lames.

Parades, fentes, bottes. Le bras de Daímôn répondait minutieusement aux schémas de combat établis et orchestrés par son esprit. Mais Borée estoquait sauvagement, piquait précisément, feintait rageusement. Plus d'une fois sa lame passa trop près de son cou ou de sa poitrine. L'essoufflement vint, puis le tremblement du bras qui peinait à soulever l'épée.

Un instant de faiblesse plus intense que le précédent permit à Borée de clouer son adversaire au sol. L'épée glissa loin de ce dernier. Daímôn était perdu... et le savait : si l'un des deux bretteurs chutait, le combat était fini.

— Prépare-toi à mourir, Parjure de l'Olympe ! rugit Borée en se positionnant au-dessus de Daímôn, sa lame prête à déchirer son visage.

Le trait d'acier mortel, effilé comme un rasoir, fila droit vers ses yeux clos, prêt à sectionner verticalement en deux son visage.

Cling !

Le souvenir se fit aussi net que l'instant qui se répétait : la lame du xíphos de bronze d'Athéna à quelques centimètres de ses yeux, bloquant l'épée sur le point de le tuer.

L'Olympienne jeta son épaule sur le poitrail de Borée qui recula vivement, puis lui cogna le ventre du pied. Borée glissa et chut, offrant à Athéna le temps de relever Daímôn d'un geste du bras tendu.

Non ! gronda Borée.

La tempête éclata, plus sauvagement que jamais. Meubles, statues et tableaux volèrent dans la pièce, à l'instar de Daímôn qui fut percuté de plein fouet par un courant latéral. Il finit par rencontrer un mur en plein face, lui coupant le souffle. Il vit rouge, souffrit de cécité jusqu'à ce que ses yeux se réadaptassent. Il sentit du sang couler de son nez et recouvrir ses lèvres brûlantes de douleur.

Il vit Athéna escrimer ardemment avec Borée. Sa première pensée fut de la rejoindre pour lui prêter main forte, mais il avait perdu la lame de Zétès qui s'était envolée et était désormais introuvable. Alors, fermant les yeux, il repéra aussitôt l'énergie calorifique de Díkê, elle aussi projetée lors de la brusque tornade au sommet de l'escalier de glace, prête à le dévaler. Daímôn courut vers elle et la saisit. Dès que sa paume toucha l'Omphalόs, celui-ci le gratifia d'une incroyable quantité d'énergie, plus revigorante que les bienfaits du nectar et de l'ambroisie réunis. Le rugissement de Phúlax vint ensuite, à la fois de soulagement et de colère.

« Maudit sois-tu ! »

« Ce n'est pas le moment d'ergoter, mon frère. Nous avons un ennemi à vaincre, et Éros à sauver. »

« Tu ne perds rien pour attendre, autant que Borée ! »

Tout sourire au ton sauvage de son dragon, Daímôn s'élança vers Borée et Athéna. Il profita d'une ouverture dans la garde du dieu de l'Hiver pour lui flanquer un magistral coup de semelle en plein estomac. Borée recula, étranglé.

Les yeux injectés de sang, ce dernier se protégea en dardant de multiples courants sur ses deux assaillants ; mais en infériorité, à la fois numérique et énergique, épuisé de tous ses échanges de coups, il ne fallut guère longtemps à Daímôn pour briser ses dernières défenses et le mettre à terre, la lame de Díkê pointée sur son cœur glacé de haine.

— Dis-moi où est Éros ! ordonna fermement Daímôn en appuyant sur la poitrine de Borée.

— Tue-moi ! Il le vaudrait mieux.

Daímôn en mourrait tant d'envie... !

Athéna vint serrer fermement l'épaule du Primordial.

— Allez, Parjure de l'Olympe ! harangua Borée. Accomplis donc ton véritable devoir : celui de détruire toute forme de vie !

L'esprit de Daímôn s'emplit de lassitude et d'ire. La fureur du Dragon enfouie en l'Omphalόs lui fit lever le bras...

— Daímôn, non...

Mais la voix d'Athéna ne paraissait plus que comme un lointain écho inaccessible.

Vas-y !

L'épée s'abaissa...

Il suffit ! tonna une voix dans la pièce.

La pointe ne s'arrêta qu'à un pouce de la poitrine de Borée.

Chioné se tenait debout et regardait avec impuissance son père et son assassin, le bras en écharpe et pissant l'ichor.

— Cupidon est plus haut dans les appartements. Il est enfermé dans la chambre privée de mon père. Je t'en prie, fils de Kháos. Laisse-le, et partez ! Ça n'en vaut pas la peine.

Daímôn toisa Chioné, ne sachant s'il devait la croire ou non.

« Ne doute pas de sa sincérité », fit Phúlax.

Il frappa alors Borée à la tempe avec le pommeau de Díkê et projeta une sphère enflammée sur Chioné qui explosa à son contact.

Les dieux de l'Hiver étaient désormais tous deux inconscients.

— Daímôn, je..., balbutia Athéna.

— La prudence est de mise, la coupa-t-il. (Il se tut et observa l'escalier.) Viens. Il est temps de sauver Éros et de partir.

Daímôn alla au préalable chercher l'arc et le carquois de son frère, puis les deux divinités montèrent sans piper mot.


(suite du chapitre 12 en suivant...)

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