7
Un jour de repos. C'était rare.
Aucune répétition, aucun tournage, aucun rendez-vous imposé par son manager. Rien.
Alors, lorsque Ushijima lui avait proposé de passer la journée dans un ryokan à Miyagi, sa préfecture natale, Kiyoomi avait accepté.
Parce que c'était ce qu'il était censé faire.
Parce que c'était le rôle qu'il jouait depuis toujours.
Ils avaient marché à travers les jardins du ryokan, échangé quelques mots en admirant les érables rougis par l'automne, partagé un déjeuner dans une salle privée où seul le bruit discret des couverts venait troubler le silence.
Sourire au bon moment.
Hocher la tête quand il fallait.
Dire exactement ce qu'Ushijima voulait entendre.
C'était une mécanique bien rodée, une partition qu'il connaissait par cœur.
Mais ce jour-là, plus que les autres, quelque chose coinçait.
Depuis qu'Atsumu et Oikawa lui avaient fait remarquer qu'il était creux, quelque chose en Kiyoomi commençait à bouger.
Même s'il ne voulait pas l'accepter, il commençait à se rendre peu à peu compte que ses actions n'étaient peut-être pas naturelles.
Son sourire lui paraissait trop tendu, sa voix trop posée. Même la manière dont il tenait ses baguettes, raide et précise, trahissait une tension qu'il refusait de voir.
Pour lui, c'était juste être bien élevé. C'est ce qu'il se disait. Être à sa place, irréprochable, présentable.
Mais au fond, c'était bien plus que ça : c'était vital. Un réflexe ancré. Il ne supportait pas l'imprévu. Il avait besoin que tout soit à sa place — les mots, les gestes, les silences. Comme s'il marchait en équilibre sur un fil invisible, et que la moindre déviation risquait de le faire chuter.
Et le plus troublant ? Il ne se l'avouait même pas.
Il se pensait détendu, disponible. Il se disait qu'il profitait du moment. Mais tout, en lui, criait le contraire.
Il contrôlait jusqu'à son regard, jusqu'au moindre muscle de son visage. Parce que s'il se laissait aller ne serait-ce qu'une seconde, il avait peur de ce qui remonterait.
Alors il s'accrochait à ce qu'il connaissait : le calme apparent, les bons mots, les silences dosés. Même dans un jardin paisible, entouré de feuilles rouges et de ciel clair, il restait en vigilance.
Parce que s'il lâchait prise, il n'était pas certain de savoir ce qu'il restait derrière.
Et ça, il n'était pas prêt à le découvrir.
*
En fin d'après-midi, dans la chambre.
La lumière tamisée créait des ombres mouvantes sur les cloisons en papier. L'odeur du tatami, du bois chaud et du thé encore fumant flottait dans l'air.
Kiyoomi était étendu sur le futon, les jambes ouvertes sous le poids d'Ushijima.
Leurs corps s'imbriquaient avec la même précision que d'habitude. Toujours le même rythme, les mêmes gestes, la même chorégraphie apprise par cœur.
Et comme toujours, Kiyoomi jouait son rôle à la perfection.
Comme à chaque fois, Kiyoomi faisait ce qu'il savait faire de mieux.
Jouer son rôle.
Il savait quand cambrer les reins, quand contracter ses muscles juste assez pour feindre l'abandon. Il connaissait l'intonation exacte à donner à sa voix, le frisson qu'il devait imiter lorsque les mains d'Ushijima glissaient sur sa peau.
Tout était calculé. Tout sonnait juste. Et pourtant, tout sonnait faux
Personne ne pouvait dire s'il jouait ou s'il était sincère.
Même lui ne savait plus.
Alors qu'Ushijima glissait ses lèvres contre son cou, sa voix grave effleura son oreille :
— Je t'aime, Kiyoomi... Et toi, que ressens-tu quand je te tiens comme ça ?
Un frisson remonta le long de la colonne vertébrale de Kiyoomi.
Mais ce n'était pas un frisson de plaisir.
C'était un signal d'alarme.
Une panique douce et silencieuse qui serra sa gorge.
Ses lèvres s'entrouvrirent. Il aurait dû répondre. Il aurait pu. Il connaissait les phrases qu'on attendait dans ces moments-là. Il en avait entendu des dizaines, dans des scénarios, sur des plateaux. Il savait comment dire « Je t'aime aussi. » avec le bon ton, la bonne intensité, le bon regard.
Mais rien ne sortit.
Le vide.
Pas parce qu'il n'avait rien à dire. Mais parce qu'il ne savait pas ce qu'il ressentait. Et pire encore : il ne supportait pas de ne pas savoir.
Ushijima se figea contre lui. Puis, sans une parole, il se retira, se redressa et quitta la pièce.
La porte coulissante se referma en silence. L'air sembla se contracter autour de lui.
Kiyoomi resta allongé, nu sous les draps défaits, les yeux fixés sur le plafond en bois. Il sentait encore la chaleur du corps d'Ushijima contre lui. Et pourtant, il se sentait seul. Terriblement seul.
Il aurait dû le retenir. L'appeler. Courir après lui.
Mais ses membres refusaient de bouger.
Que pouvait-il dire ? Qu'aurait-il pu dire ?
Il n'avait pas de réponse.
Il ne savait pas ce qu'il voulait. Il ne savait pas ce qu'il ressentait. Il ne savait pas qui il était, en dehors de tout ce qu'il contrôlait.
Et cette prise de conscience, soudaine et brute, le glaça.
Kiyoomi avait toujours cru que garder le contrôle le protégeait. Que se tenir droit, savoir quoi dire, rester maître de lui-même, c'était être fort. Mais là, dans ce lit vide, face à sa propre incapacité à ressentir clairement, il comprenait que ce besoin de maîtrise l'isolait plus qu'il ne le protégeait.
Et il avait peur.
Pas de perdre Ushijima.
Mais de ne pas être capable de se trouver lui-même.
*
Le train filait à toute vitesse vers Tokyo, le paysage défilant par la fenêtre en une succession floue de montagnes et de villes endormies sous la lumière tamisée du crépuscule. Kiyoomi était seul.
Ushijima n'avait pas pris le même train que lui. Il était resté à Miyagi. Et Kiyoomi n'avait pas cherché à rester plus longtemps avec lui.
Il ne savait même plus quoi lui dire.
Il n'était plus sûr de rien.
Alors qu'il fixait distraitement son reflet sur la vitre, il entendit une voix enfantine résonner non loin de lui.
— Maman, tu sais quoi ? Ma couleur préférée, c'est le rose !
La mère, attendrie, lui demanda pourquoi.
— Parce que c'est une couleur joyeuse ! répondit le petit garçon, comme si c'était une évidence.
Kiyoomi baissa les yeux vers ses propres mains, posées sur ses genoux.
Quelle était sa couleur préférée, à lui ?
Il n'en avait aucune idée.
Parce qu'il ne s'était jamais posé la question.
Il ne savait pas ce qu'il aimait.
Il ne savait pas qui il était.
Un étrange malaise s'insinua dans son ventre, un poids lourd et glacial.
Toute sa vie, il avait suivi un script invisible. Il avait grandi dans une famille où l'excellence était la norme, où les émotions étaient un signe de faiblesse. Il avait appris à s'adapter. À être ce qu'on attendait de lui.
Mais lui, Sakusa Kiyoomi, qu'aimait-il vraiment ?
Rien.
Ou plutôt, il ne savait pas.
Miya avait raison. Oikawa avait raison. Ushijima avait raison.
Il était vide.
Un pantin, façonné par les attentes des autres, qui n'existerait pas sans eux.
Il fixa le sol du train, les poings serrés sur son pantalon.
Le reste du trajet fut un long moment d'introspection, noyé dans un silence lourd.
Tokyo.
Il descendit du train et traversa le hall de la gare sans se presser. La nuit était déjà tombée, les néons de la ville projetant une lumière artificielle sur le béton humide.
Il sortit son téléphone. Son appartement n'était qu'à quelques stations de métro.
Mais il n'avait pas envie d'y rentrer.
Il n'avait pas envie de retrouver cet espace qu'il partageait avec Ushijima.
Pas envie de faire semblant.
Ce soir, il voulait être seul.
Presque sans réfléchir, il ouvrit un message de Konoha, son manager.
"Si un jour tu veux essayer quelque chose de différent, passe au Nighthall. C'est discret, privé, et personne ne t'emmerdera."
Le Nighthall.
Un club privé, exclusivement fréquenté par des célébrités. Un endroit où personne ne viendrait poser de questions.
Kiyoomi inspira profondément.
Et il prit un taxi.
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🧳
NDA :
Au cas où ça n'aurait pas été évident, tout ce qui se passe dans ce chapitre et le chapitre précédent se déroulent le même jour. Donc, le même jour, Atsumu découvre que Shoyo et Tobio s'aiment et de son côté, Kiyoomi et Ushijima se sont disputés (pas directement, mais on peut le dire). Atsumu n'a pas envie de rentrer et Kiyoomi n'a pas non-plus envie de rentrer. Vous arrivez à deviner ce qui va suivre ?
À mercredi prochain !
✨Hoshi_Steph✨
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