• Chapitre 4 •

C'est rare que je me sente rapidement bien dans un nouvel environnement. D'habitude, il me faut un certain temps d'adaptation. Pourtant, dans le T3 de Victor, qui devient le mien par la même occasion, je dois admettre que je m'y sens bien. Je suis déjà ici depuis deux heures et mon corps ne s'est pas encore mis en mode autodéfense, qui mène souvent au mode autopilote, voir mise en veille. Non, pour l'instant, le lieu m'est chaleureux. Cosy comme à dit Maman. Peut-être parce que les meubles anciens et dépareillés lui donnent une âme et qu'il ne semble pas tout droit sorti d'un catalogue Ikea. Je crois même en reconnaître quelques uns qui appartenaient à ses grand-parents, au milieu des plantes vertes et des affiches vintages d'Air France.

Attablée à la limite du salon et de la cuisine, j'écoute d'une oreille distraite mon frère, ma mère et Victor qui rattrapent les années perdues. J'apprends qu'il est ici depuis deux ans et qu'il paye tout entièrement de sa poche, grâce à son salaire d'alternant en Ingénierie aéronautique. Il ne parle pas de chiffres, mais je devine que pour une alternance, il gagne bien sa vie, certainement mieux que maman et son travail de professeure d'arts plastiques qu'elle a depuis une vingtaine d'années. Elle dit qu'elle le fait par passion, mais je crois qu'au lieu de sacrifier sa carrière pour sa relation toxique avec mon père, elle aurait du accepter le poste de galeriste qu'on lui avait proposé à Paris.

– Et toi du coup, Néra ?

En entendant mon prénom, j'arrête mon inspection de l'appartement et reporte mon attention sur Victor avec un « mmmh ». Il porte sa tasse de café à ses lèvres et attend visiblement que je réponde. Je regarde ma mère puis mon frère pour qu'ils me viennent en aide. C'est finalement Victor qui éclaire ma lanterne :

– Toujours passionnée par les jeux vidéos ? C'est pour ça que tu as ce gros ordinateur ?

J'acquiesce. Il continue :

– Hélène m'a dit que tu faisais une école d'art, c'est pour les jeux vidéos aussi ?

– Mmmh, c'est pour le graphisme.

Je pince les lèvres et me mets à jouer avec mon verre de jus d'ananas.

– Comme pour l'animation, genre studio Ghibli tout ça ?

Vivement, je secoue la tête et plisse le nez.

– Pas du tout, comme tu as dit tout à l'heure, c'est pour les jeux vidéos. J'aimerai créer mon propre jeu, mon propre univers.

Derrière sa tasse, il me sourit d'une façon amusée, je le vois à ses yeux qui se plissent. Quand on était plus jeune, il avait cette expression quand il cherchait à me charrier et que je tombais la tête la première dans le panneau. Est-ce que c'est ce qu'il a fait tout de suite ? Est-ce qu'il a cherché un moyen de me piquer pour que je devienne un peu plus loquace ?

– Un univers un peu d'horreur ?

Suspicieuse, je hausse simplement les épaules pour ne pas rentrer dans son jeu et me contente de dire :

– Peut-être bien.

– Avec des fées, des squelettes et des tonalités à la Tim Burton ?

Cette fois-ci, je fronce les sourcils et suis à court de mots, involontairement. Il me laisse coi. Après quatre ans, j'aurai pensé qu'il aurait tout oublié de moi. Peut-être suis-je simplement prévisible. J'admets que je ne change pas beaucoup de centres d'intérêt et qu'en quatre ans, rien n'a changé pour moi. Mon monde est toujours le même. Enfin, jusqu'à aujourd'hui.

– Peut-être des choses un peu plus joyeuses, non ?

Maman me regarde avec une moue soucieuse. Nous avons régulièrement cette discussion, alors sans même avoir tourner sept fois ma langue dans ma bouche, je réponds :

– Tu es fascinée par Goya, qui a quand même peint Saturne dévorant son enfant, donc tu n'as rien à dire !

– Un point pour Néné !

Je donne un coup de poing dans l'épaule de mon frère. Il a beau avoir pris mon parti, rien ne l'excuse pour l'utilisation de ce surnom affreux.

– Aïe...

Il se frotte le bras et me foudroie du regard :

– Je retire ce que j'ai dit que Maman gagne ce combat !

– Arrête de m'appeler comme ça, j'ai plus cinq ans Luke. Déjà à l'époque, c'était moche !

Je me retiens de dire que ça l'est encore plus que mon prénom, mais c'est un autre débat que je ne souhaite pas lancer. Il y a plusieurs sujets tabous dans notre famille : l'argent, moi-même et tout ce que je représente et mon père, surtout mon père.

Certainement gêné, Victor intervient :

– Ok, évitons les sujets qui fâchent.

Il affiche toujours son sourire poli. Celui qui ne laisse pas apparaître ses dents mais qui dessinent quand même deux légers traits sur ses joues.

– Et revenons à nos moutons.

Par « nos moutons », je suppose que Victor veut dire qu'il va reprendre une discussion avec moi. Peut-être que j'aurai du éluder et aller voir dans ma nouvelle chambre si Teddy était enfin réveillé. Malheureusement, il est maintenant trop tard et, de toute façon, il va bien falloir que je me fasse une raison : j'habite avec Victor, parler avec lui va donc être une obligation.

– Tu connais déjà un peu la ville, tu as visité ton école tout ça ?

Avec une grimace, je secoue la tête. Victor penche la tête sur le côté, comme hésitant à parler, mais ma mère le devance. Il se tourne vers elle.

– Néra a passé ses entretiens par correspondance.

– En visio, en fait. Tu sais avec ...

Je ne sais pas pourquoi j'hésite sur le terme, Victor me connaît.

– Avec mon autisme, j'ai un régime spécial.

– Ce même régime spécial qui aurait pu lui permettre de suivre cette formation par correspondance, mais Néra est têtue et préfère foncer dans l'inconnu tête baissée.

Maman me dévisage. Je lui rends son regard en secouant la tête. Sujet tabou numéro deux : moi-même.

– Ok, j'ai encore abordé un sujet qui fâche à ce que je vois.

Luke le rassure, alors que maman et moi continuons de nous regarder en chien de faïence.

– T'inquiète pas, depuis que Néra a choisi de venir à l'école ici, toutes les excuses sont bonnes pour qu'elles se prennent la tête.

– Elle n'a pas choisi, elle s'est mal exprimé auprès des responsables de l'école. C'est différent.

Je m'emporte :

– Non, j'ai choisi, maman, parce que je voulais voir autre chose que le même village, le même paysage et les mêmes personnes que ceux que je vois depuis vingt ans.

Je serre les dents. J'attends qu'elle m'assène son habituelle « à 400 km de tout ce que tu connais ». Elle n'en fais rien. On continue de se fixer. Ses narines frémissent. Mes mâchoires commencent à me faire mal, mes phalanges aussi. Des répliques plus cinglantes les unes que les autres volent sous mon crâne. Malgré la colère, je ne veux pas lui faire de mal, pourtant, une phrase finit par m'échapper :

– Je veux vivre.

Elle a tellement glisser entre mes lèvres que je ne suis pas sûre que quelqu'un l'ait entendu. J'espère que personne ne l'ait entendu. Parce que je crois que c'est ma plus grande faiblesse, cette sensation de ne faire qu'exister, d'errer sur terre en accomplissant ce que tout le monde attend de moi, simplement parce que j'ai peur que si je fais ce que moi je veux, ce soit une erreur. Il faut toujours que je me justifie, que je montre que je ne fais pas des choix sur un coup de tête ou sous le coup de mes émotions incontrôlables, que je réfléchis. C'est épuisant.

– Je comprends Néra.

La voix de Victor est descendue d'un octave. Un frisson vient parcourir mon dos et fait trembler mes épaules. Malgré sa prise de parole, Hélène ne détourne pas le regard. Elle continue de me dire en silence tous les mots qu'elle m'a déjà dit.

– Si elle veut réaliser son rêve et découvrir qui elle est vraiment, il faut qu'elle sorte des sentiers battus.

Ce n'est peut-être pas les termes que j'aurai utiliser, surtout pas pour ma mère qui part du principe qu'il ne faut pas prendre de risque, mais je lui suis reconnaissante qu'il prenne ma défense.

– Et puis, elle n'est pas totalement dans l'inconnu. Je suis ici et je l'aiderai. Je serai son guide.

J'entends le sourire de Victor dans sa dernière phrase et, du coin de l'œil, je le vois se tourner vers moi. Il essaye de détendre l'atmosphère et c'est tout à son honneur, seulement ma mère est bien plus têtue que ça, même face à Victor. D'ailleurs, je trouve ça irrespectueux qu'elle aborde ce sujet et parle ainsi devant l'ami de mon frère, alors que c'est elle qui lui a imposé ma présence.

– Victor, je suis désolée, mais...

– Maman, il a raison.

A ma grande surprise, c'est Luke qui a pris la parole et c'est suffisant pour que je rompe le contact visuel avec Hélène. Depuis quand Luke intervient lors de ce genre d'altercation avec ma mère ? En temps normal, il aurait tendance à faire la sourde oreille. C'est peut-être son meilleur ami qui lui redonne du courage.

– Néra ne pourra pas toujours rester vivre enfermer avec toi. Elle a besoin de construire sa propre vie et ses propres souvenirs.

– Je ne comprends pas pourquoi vous revenez sur ce sujet, alors que si nous sommes ici, c'est bel et bien parce que j'ai déjà accepté qu'elle vive sa propre vie.

Je ferme les yeux pour retenir ma colère. Elle est sur la défensive, ce qui fera que la discussion va tourner en rond et je sais pertinemment que je serai celle qui lui donnera de l'élan. J'ai besoin de prendre du recul, avant que mes émotions ne prennent le dessus et que je dise des choses que je regretterai.

Sans un mot et lentement, très lentement, je me lève. Je ne regarde personne, lorsque je pousse ma chaise sous la table. Je me tiens extrêmement droite en ramassant mon verre. Je ne fais pas un pas plus grand que les autres en me dirigeant vers l'évier où je dépose ma vaisselle sale. Je ne jette pas un seul regard en arrière, lorsque j'explique :

– Je vais aller dans ma chambre quelques instants.

Pas un bruit ne se fait dans mon dos. Je mesure chacun de mes mouvements quand je traverse le couloir. Première porte à gauche : la salle de bain. En face, les toilettes. Juste après : la chambre de Victor, qu'il ne nous à pas fait visiter. Deux mètres plus loin et sur le mur opposé : la mienne, enfin. Comme un robot, j'ouvre la porte et rentre dans ce lieu qui me sera bientôt familier, mais qui est pour l'instant la pièce la plus impersonnelle de l'appartement. Les cartons de mon ordinateur et mes valises sont parterre. La caisse ouverte de Teddy est sur le lit, simplement composé d'un sommier et fait avec des draps blancs et froids. Je m'avance, m'assois dessus et fonds en larme.  

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