• Chapitre 23 •

 Les minutes s'étire comme des heures et j'ai l'impression que cela fait une éternité que j'ai quitté le confort de ma chambre et les ronronnements de Teddy. Je ne me sens pas spécialement mal au sein de toute cette agitation, mais je ne me sens pas spécialement bien non plus. Me voilà maintenant dans un bar dansant, entourés de jeunes pour la plupart ivre, ce qui ne m'était jamais arrivé auparavant. Il semblerait que ce soit la soirée des premières fois, est-ce que cela est censé rimé avec soirée des possibles ? J'aimerai le croire. Peut-être vais-je enfin apprendre à lâcher prise et surtout, à prendre plaisir.

Intimidée, je reste à une distance raisonnable de Chana, pour éviter de la perdre, mais aussi éviter d'avoir l'air trop pot de colle. Je copie mes mouvements et mon attitude sur la sienne. Lorsqu'elle rit, je souris, même si je n'ai pas écouté la blague. Lorsqu'elle se met à danser, je gigote aussi. Quand elle boit son cocktail, je sirote mon verre d'eau que j'ai eu honte de demander. Imiter ma camarade m'évite d'avoir l'air d'une folle en regardant beaucoup trop de fois autour de moi et de façon beaucoup trop insistantes. En général, ça m'amène à remarquer des détails insignifiants pour les autres, mais qui finissent quand même par créer des petits scénarios anxiogènes dans mon esprit.

– Tu viens danser ?

Le souffle chaud d'Edgar percute ma nuque, alors qu'il me chuchote ces mots à l'oreille. Je me raidis et rive mes yeux sur le sol, en secouant la tête.

– Allez, ce n'est pas amusant de rester coller au comptoir. Tu vas finir par te faire bousculer.

Toujours sans le regarder, j'analyse la foule qui se dandine au milieu du bar. Il croit vraiment que là-bas, je ne me ferai pas bousculer ? Ce sera peut-être même pire, je me ferais piétiner.

Je mens :

– Je ne sais pas danser.

Ce n'est pas un si gros mensonge que ça. Mes capacités de danseuse s'arrêtent à gesticuler dans tous les sens sur l'album des Rita Mitsouko que ma mère écoutait en boucle quand elle faisait le ménage. J'ai une chorégraphie entière sur Marcia Baïla, que j'ai grandement honte d'avoir créer maintenant que je connais la réelle signification de cette chanson.

– Parce que moi oui ?

Je m'autorise enfin à regarder Eugène. Il me sourit, puis fait un petit signe de tête vers la piste. Comme pour avoir son approbation, je jette un coup d'œil à Chana. Le petit-ami d'Eugène reprend vite mon attention :

– Elle veut rester papoter avec Mathis.

C'est donc ça le prénom du garçon qu'elle ne lâche pas depuis le début de soirée.

– Et ne me dis pas que tu es mieux ici, tu ne participes pas à la discussion.

Prise au piège, je grimace et ne trouve rien à dire. Il prend mon verre pour le poser sur le bar, puis, avant même que je n'ai pu protester, il m'attrape par la main et me tire à travers la pièce. Je n'ai pas vraiment le temps de paniquer à son contact, je suis projetée dans le genre de marais humaine que j'évite en général. Mon épaule percute celle de quelqu'un, je m'excuse ; je trébuche sur les pieds d'un homme, je tente de lui sourire ; ma main effleure les fesses d'une jeune femme, je la plaque contre ma poitrine pour que cet accident ne se reproduise pas ; Edgar s'arrête, je lui rentre dedans. Son petit-ami, que l'on vient de rejoindre, pose alors une main dans mon dos et mon souffle se coupe.

– Doucement ma belle, on va éviter de finir aux urgences ce soir.

Je déglutis difficilement et acquiesce vivement. Il me dévisage, puis ses yeux glissent sur mes mains jointes contre ma gorge, mes jambes raides comme des piquets et j'ai même l'impression qu'il remarque mes orteils qui se plient et se déplient dans mes mocassins, telle Camille la Chenille.

– On dirait Bambi.

– Pardon ?

Eugène me sourit, pas amicalement. Je crois que je lui fais de la peine. Cette supposition se confirme lorsqu'il me tend son verre d'alcool en ajoutant :

– Bois ça, il faut vraiment qu'tu t'détendes.

– Je vais bien.

Mes mots sont à moitié englouti par la musique. Heureusement, car mon ton aurait validé les pensés de mon parrain.

– Arrête d'me mentir. Ça s'voit comme l'nez au milieu de la figure.

Pour illustrer ses propres, Eugène me donne une tape sur le nez et approche son visage du mien, comme on le ferait à un bébé. C'est ça l'image que je donne ? Celle d'un petit faon perdu sans sa maman ?

Vexée par l'image que je renvois, je me laisse influencer et avale avec détermination une gorgée du liquide vert que m'a donné Eugène. Ma détermination s'évapore rapidement lorsque le goût fort de menthe envahi ma bouche et mon nez. La brûlure de l'alcool s'étire jusque dans ma gorge et mon estomac. Avec un haut-le-cœur et un regret immense, je rends le verre à son propriétaire. C'est une première que je ne recommencerais pas.

– C'est du Get.

– Super ! J'aime pas...

Cette fois, il rit sincèrement et moi, j'essaye de ne pas trop penser à la sensation désagréable qui est en train de m'envahir.

– Maintenant, danse !

Eugène me pousse vers l'avant. Je me rends alors compte que je viens de rejoindre un cercle de personne qui était à sa soirée. Tout le monde est là, à l'exception de Chana, son compagnon de bavardages, de Marjorie et de ses amies. Avec timidité, j'essaye de caler mon énergie et mes pas sur les gens qui m'entourent. Edgar, qui est un peu plus loin sur ma gauche, m'encourage d'un hochement de tête. Eugène finit par m'attraper la main et me fait tourner sur moi-même. C'est seulement à cet instant que je m'autorise à rire et à me relâcher un peu. Ils ne me veulent pas de mal. Personne ici ne me veut du mal. Je peux être comme les autres.

Le boom-boom rythmé de la musique résonne dans ma cage thoracique et embrouille mes sens. Je ne me concentre que là-dessus, mes mouvements suivent le son, je ne réfléchis pas. Il ne faut pas que je réfléchisse. Je ferme les yeux, ondule des hanches et des bras. J'ai sûrement l'air ridicule. Il ne faut pas que j'y pense. Je n'ai l'air ridicule que si je me convaincs que je suis ridicule. Si j'agis avec assurance, les gens ressentirons mon assurance.

Le boom-boom de la musique se mélangent à ceux de mon cœur. Ils résonnent sous mon crâne de façon bien trop régulière. Un pas en avant, un pas en arrière. Tout va bien. Je danse, je suis normale, je suis avec mes potentiels amis. Il n'y a pas de paroles, juste le son grave des basses. Je m'essouffle. Je devrais penser à faire une pause.

Le boom-boom de la musique s'amplifie. Il se répercute sur les murs, à droite à gauche, au plafond, au sol et moi, je suis au milieu, vibrant à chacune de ses vagues. Mon souffle est court. J'ai trop dansé. Je vais aller m'asseoir. Il faut que je prévienne les autres.

Brusquement, j'ouvre les yeux prête à chercher mes camarades. La pièce a changé. L'atmosphère est plus lourde, les corps plus serré et la lumière plus agressive. Beaucoup plus agressive. Je plisse les paupières pour m'aider à voir plus clair. Des faisceaux de couleurs percutent ma rétine. Bleu. Rouge. Jaune. Vert. Boom. Boom. Boom. Vert. Rouge. Jaune. Bleu. Boom. Boom. Boom. Boom.

Mon cœur s'emballe et ma respiration l'imite. Ma gorge se serre. Je ne vois plus mon groupe. La lumière, les sons : tout est plus fort. Une épaule percute la mienne. Je m'excuse du bout des lèvres. Mes poings se serrent et palpitent. Je me frotte les yeux, comme si les stroboscopes allaient disparaître. Boom. Boom. Boom. Boom.

Je suffoque. Les visages s'enchaînent devant moi. Je n'en reconnais aucun. Une nouvelle personne percute mon épaule, à moins que ce ne soit moi qui la percute, je ne sais plus. Je trébuche et attrape la main d'une personne à côté de moi. La lumière verte éclaire un sourire. La bleue me montre un regard. Je lâche ma prise et m'apprête à m'excuser. Sous la lumière rouge, il fait un pas vers moi. Il est prêt, trop prêt. Puis, soudain, il n'est plus là. Je me suis détournée ou, plutôt, on m'a forcé à me détourner.

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