• Chapitre 18 •


Nous voilà revenu à la case départ. Victor ne me parle plus que pour me dire des politesses. Il est venu me chercher devant l'école le dernier jour avant les vacances. Ça a été une véritable histoire sans parole. Quand je suis sortie, il était nonchalamment appuyé contre un poteau. Je me suis dépêchée de le rejoindre, laissant rapidement Chana alors que je ne vais pas la voir pendant une semaine. On a filé dans le métro, puis on est rentré à l'appartement, chacun dans notre chambre. Chana se sent coupable de cette tension dans la coloc. La seule coupable, c'est moi, peut-être à cause de ma naïveté, sûrement à cause de ma langue bien pendue.
Après avoir passée une journée devant l'ordinateur et entourée de mes carnets à dessin, je me suis enfin autorisée à prendre une douche. Enfin, autorisée est un bien grand mot : j'ai enfin ressenti le besoin de prendre une douche. Quand je reste à la maison, perdue dans mon propre univers, j'ai tendance à oublier les besoins de base, tel mon hygiène personnel, parfois même me nourrir et aller aux toilettes, au point d'en avoir mal au ventre. Pourtant, une fois que je suis sous l'eau, j'y resterai des heures.
La tête baissée vers l'avant, je laisse l'eau chaude détendre mes muscles. Elle ruisselle sur ma peau comme des petits serpentins, puis va mourir à mes pieds, où le jet se répercute en petites gouttes semblables à des paillettes. Sur ma droite, derrière la vitre de la douche, Teddy me surveille. Il ne me lâche pas d'une semelle depuis que je suis en vacances, sauf quand Victor est à l'appartement. Dans ce cas là, nous avons la garde partagée et c'est mon chat qui décide de qui à le droit à sa présence et quand.
Comme pour m'informer que cela fait déjà bien longtemps que je laisse couler l'eau et que l'eau, ça coûte cher, Teddy miaule.
– J'ai compris...
À contre cœur, j'éteins la douche et me secoue pour faire tomber le surplus d'eau, puis m'entortille dans ma serviette. Teddy m'attend déjà derrière la porte.
– Tu es bien pressé. Laisse moi au moins le temps de m'habiller.
Sauf que pour avoir le temps de m'habiller, il faudrait déjà que j'ai des habits. Je tourne sur moi-même à la recherche de mes affaires. Teddy miaule. Je râle et m'obstine à trouver mes vêtements que j'ai vraisemblablement oublié. Je finis par l'admettre en soupirant.
– Génial...
Avant de sortir de la salle de bain, je vérifie l'heure sur mon portable. 18H32. Victor n'est pas encore rentré du travail et il ne rentrera certainement pas avant plus d'une heure, heureusement pour moi. Par sécurité, je resserre tout de même la serviette autour de ma poitrine, puis passe d'abord la tête dans l'ouverture de la porte, pour m'assurer que le couloir est vide. Je tends l'oreille. Je n'entends rien. Je me lance.
Comme si cela pouvait changer quoique ce soit, je me hâte sur la pointe des pieds. Un coup d'œil par dessus mon épaule : rien dans le salon. Un coup d'œil devant moi : je me fige, manquant de lâcher ma prise sur ma serviette. Victor. Victor de toute sa hauteur et dans tout sa froideur actuelle se trouve non seulement face à moi, mais aussi et surtout à seulement quelques centimètres. J'ai failli le percuter de plein fouet. Il me regarde de haut en bas, le visage fermé. Je balbutie :
– Je... Euh... J'ai...
Il ne dit rien et se contente de me contourner, le regard de nouveau fixé au loin. Bêtement, je réussis enfin à dire :
– Je pensais que tu n'étais pas rentré.
– Et bah si...
Je laisse retomber mes épaules et fixe son dos. Comme depuis trois jours, il n'ajoute rien de plus. J'en suis presque déçue. Qu'est-ce que j'espérai ? Qu'il se jette sur moi ? Qu'il m'embrasse en s'excusant de sa froideur ? Et moi, j'espérai réussir à lui dire quoi ? « Excuse-moi, Vic, tu avais sûrement raison, mon prof est un con. Merci de me protéger ! » Quelle idiote je fais...
Cette fois en traînant les pieds, je me dirige vers ma chambre. C'est assez paradoxal : je me suis précipitée quand je pensais que personne n'était là et maintenant, je prends mon temps. De toute façon, que peut-il m'arriver de pire ? Je viens déjà de tomber nez à nez avec Victor en étant à moitié nu.
– Je peux prendre la douche ?
Je sursaute et n'ose même pas me retourner. Je me contente de répondre « oui », en me réfugiant dans ma chambre. Il ne manquerait plus que ce soit moi qui me retrouve nez à nez avec le torse nu de Victor. Je ne suis pas sûre que je réussirai à être aussi stoïque que lui. Je me rappelle encore du choc que j'avais eu lorsque l'été de mes quatorze ans, on a été à la rivière comme d'habitude, mais que le corps de Vic, lui, n'était plus le même que les autres années. Un truc bizarre s'était passé dans mon ventre.
Prévoyant de passer ma soirée en tête à tête avec Outlast II, j'enfile mon pyjama. Quelqu'un vient alors toquer à ma porte et je ne sais que trop bien qui est ce quelqu'un. A demi-voix, je réponds :
– J'arrive.
Je me sens un peu nerveuse à l'idée de me retrouver de nouveau face à face avec lui. Que peut-il bien me vouloir ?
En tirant sur le bas de mon t-shirt, bien que je porte un short, je viens ouvrir la porte. Victor est encore une fois bien trop près, appuyé nonchalamment contre le chambranle de la porte. Mon corps ne recule pas, alors que mon esprit l'implore de le faire.
– Tu as oublié ton téléphone.
Il me le tend. Je m'empresse de le récupérer, en accompagnement mon geste d'un « oh, merci ». Pourtant, Victor ne part pas, mais ne dit rien non plus. Je bascule d'avant en arrière, la gêne commençant à s'intensifier en moi. Je n'ose même pas lui demander ce qu'il veut de plus, de peur de le brusquer ou, pire, de le blesser.
– Je suis désolé...
Surprise que ce soit ces mots là qui sortent de sa bouche, j'échappe un « pourquoi ? ». Victor garde les yeux rivés à ses pieds.
– D'avoir réagit aussi fort pour ton professeur.
– Oh...
– C'est juste que je sais que, même face au grand méchant loup, tu resterais la gentille petite Néra qui voit le bien en tout le monde, nous laissant beaucoup trop de secondes chances.
Il n'a pas tord et je le sais, pourtant cette remarque me fait chaud au cœur.
– Tu vas finir par te faire croquer.
D'un geste inattendu, Victor me donne un petit coup sur le nez. Je le plisse.
– Et je ne veux vraiment pas que tu souffres. La vie a déjà été bien assez dure avec toi.
J'essaye de lui sourire et cherche quelque chose à répondre. Je ne peux pas lui dire « avec toi aussi », car cela impliquerait de lui reparler de ses grands-parents et il m'a bien fait comprendre de ne plus le faire.
– Tu n'es pas mon garde du corps.
Ses lèvres s'étirent légèrement quand il hausse les épaules.
– Non, mais je tiens à toi.
Contre ma volonté, le ridicule petit rictus que je lui adressais disparaît. Ma gorge devient sèche et des millions de fourmis se mettent à courir sur ma nuque. Je tape mes doigts.
– Je ne voulais pas te faire peur.
Muette, je secoue la tête. Victor attrape ma main et me force à arrêter mon Tic nerveux. Je me raidis. Cette fois bien incapable de respirer. Ce n'est pas lui qui me fait peur, c'est moi-même. Nous ne sommes pas aussi proche que la dernière fois, mais cela pourrait tout aussi mal se passer. Je ne me fais pas confiance. La preuve, je suis incapable de formuler une parole convenable ou de prendre mes distances.
Ses yeux fixent les miens. Je déglutis avec difficulté. Son pouce caresse le dessus de ma main. C'est comme si le temps s'était figé. Exactement comme il y a quatre ans. Je ne peux pas refaire la même erreur et, pourtant, je crois que mon corps, ou bien mon cœur, je n'arrive plus très bien à les dissocier, en a envie.
La pomme d'Adam de Victor tressaute, juste avant que ses lèvres ne s'entrouvrent. J'ai chaud. Je serre ses doigts. Mes yeux ne cessent de faire l'aller-retour entre sa bouche et son regard qui m'appellent. Je ne sais même pas lequel des deux m'attirent le plus. Son physique, son âme ? La sécurité, le bien-être ? Il me perd et je ne peux pas me le permettre.
Mon portable se met à vibrer. Il nous sort tous les deux de notre torpeur. Je m'écarte d'un pas, en bégayant encore :
– Je... Euh... C'est ma mère... Il faut que...
– Vas-y décroche.
Nerveusement, j'acquiesce et lui tourne le dos. D'un doigt tremblant, je déverrouille l'appel.
– Allô ?
Ma voix est éraillée. Je toussote pour répéter plus assurément :
– Allô, maman ?
– Bonjour ma chérie, comment ça va ?
Je m'éclaircis encore la gorge.
– Ça va, merci et toi ?
– Tu es sûre que ça va ? Tu as une voix bizarre. Tu as mal à la gorge ? Si tu es malade, tu peux rentrer à la maison, tu reviendras pour lundi prochain.
Je lève les yeux au ciel et retiens le soupir qui me brûle les lèvres. À peine trente secondes dans la discussion et elle me demande déjà de revenir.
– Non, ça va, ne t'inquiète pas.
Je me retourne pour voir si Victor est toujours là, comme pour chercher du soutien. Cependant, la porte est fermée et Victor a disparu. Je ferme les yeux et laisse sortir mon soupire, en même temps que mon cœur se serre. Qu'est-ce qu'il vient de se passer au juste ? Qu'est-ce que je viens de ressentir ?
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