• Chapitre 17 •


Les mots de Chana tournent encore en boucle dans ma tête. J'analyse encore et encore le comportement de notre professeur. J'ai beau ne pas avoir beaucoup d'expériences dans les relations scolaires, je connais un minimum les professeurs. Ma mère en est une. Je l'imagine avoir le même comportement avec une élève. Ça ne me choque pas tant que ça. Ses élèves l'adorent et je sais qu'elle a toujours été proche d'eux. Peut-être que je devrais lui demander à elle ce qu'elle en pense ? Non, c'est une mauvaise idée. Si jamais elle a le même avis que Chana, je suis bonne pour arrêter mes études tout de suite. Adieu Toulouse !

En tailleur dans le canapé, je grignote ma pizza. Victor est allongé de son côté, comme d'habitude et, entre nous, Teddy roupille les pattes arrières touchant ma cuisse, les pattes avant touchant celle de Victor. On a lancé une nouvelle série ce soir, Moon Sea ou Silent Sea, quelque chose comme ça. Et, bien que l'univers me plaisent, je n'arrive pas à complètement me perdre dedans. Mon esprit est bien trop occupé ailleurs et m'empêche de saisir toute l'histoire.

– On échange ?

– Hein ?

Mon bout de pizza en suspend devant ma bouche, je me tourne vers Victor. Il me montre la boite qui est sur ses genoux, dans laquelle il reste la moitié de son repas. C'est nouveau ça. D'habitude, c'est chacun la sienne.

– Euh... Si tu veux.

Je regarde tour à tour ma part et le carton, ne sachant comment m'organiser. Je finis par mettre le bout de ma pizza dans ma bouche et attraper la boite avec mes deux mains. Le morceau retombe mollement contre mon menton, mais je fais comme si de rien était et donne le reste à Victor. Il rit.

– Tu pouvais prendre le temps de finir de manger, tu sais.

La bouche pleine, je réponds :

– T'inquiète !

Nous échangeons nos boîtes à pizza au dessus de la tête de Teddy qui ne bouge pas d'un pouce. A part sa passion des escaliers, ce chat est parfait.

Prête à me replonger à cent pourcent dans notre série, je reporte mon attention sur l'écran et bois chacun des mots qui sont prononcés. C'est eux qui doivent tourner dans ma tête et pas le reste. Surtout pas le reste, car je sais très bien que si je continue d'y penser, cela va devenir une source d'angoisse.

– Tu ne m'as pas l'air dans ton assiette. Ça va ?

D'un revers de la main, j'essuie mon menton et reviens sur Victor. Je lâche :

– Ça se voit tant que ça ?

Il hausse une épaule en goûtant ma pizza, mais continue de suivre la série.

– Disons que tu as l'air à l'ouest.

– Figure toi que c'est tout à fait ça.

Victor reporte enfin son attention sur moi. Je soupire. Il me regarde de haut en bas.

– Qu'est-ce qu'il se passe ?

C'est la question que j'attendais pour commencer à tout lui raconter. Comme une boîte à musique que l'on vient de remonter, je débite :

– Aujourd'hui, j'ai eu une discussion avec Chana qui me reste dans la tête. Enfin, pas vraiment la discussion, mais plutôt ce qu'elle, elle m'a dit et je n'arrive pas à savoir si elle a raison ou non. Parce que si elle a raison, et vraiment, je n'ai pas envie qu'elle ait raison, ça va changer beaucoup de choses pour moi. Enfin, non, pas beaucoup de chose, mais ça va changer une chose importante pour moi et je ne te cache pas que ça me fait peur. Parce qu'on n'a pas du tout la même vision des choses, elle et moi. Du coup, je ne sais pas si c'est elle qui dramatise ou juste moi qui suis aveugle. Parce qu'on sait très bien que ça m'arrive beaucoup trop souvent que je me trompe complètement sur une situation.

Je lève la main droite et, d'une voix aigu, fait semblant de lui parler :

– « Je vais à l'anniversaire de Marion, je suis trop contente, elle est trop gentille » Bam, je me retrouve à me faire appeler l'intello et faire la rédaction de français de toutes les filles présentes, pendant qu'elles jouent à Just Dance et Mario Kart.

Je baisse la main droite et lève la gauche. Cette fois-ci, je prends une voix grave et dis :

– « Les garçons veulent jouer aux Avengers avec moi, ils sont vraiment plus cool que les filles qui font comme si j'existais pas » Bim, on me désigne pour jouer Loki et c'est moi qui me fais taper dessus parce que je suis le grand méchant.

Mon regard revient sur Victor. Il a les sourcils haussés et, malgré son air amusé, semble véritablement investi dans ce que je raconte. Je continue :

– Bref, du coup, je suis hyper inquiète et je sais que la meilleure personne pour répondre à mes questions, c'est ma mère, mais si je lui parle, elle va en faire tout un plat et me demander de rentrer à Blessac. Enfin, si elle est de l'avis de Chana, parce que si elle est du mien, ça va juste me rassurer. Mais il y a vraiment, je pense, d'énormes chances qu'elle en fasse tout un plat.

Je marque une pause, réalisant que Victor et Maman ne sont pas forcément les seuls à qui je peux parler. Je réfléchis à voix haute :

– Peut-être que je pourrais demander l'avis de Meïleen. Je n'y avais pas pensé avant, mais Meïleen est franche et ne me jugera pas.

Comme si j'avais une idée de génie, j'insiste :

– Oui, on va faire ça, je vais appeler Meïleen.

Pour illustrer mes propos, je sors mon téléphone portable. Victor m'arrête :

– Waw waw... Tu ne vas pas t'arrêter comme ça.

La bouche ouverte, je le dévisage. Il s'est complètement retourner vers moi. Ses sourcils sont haussés tellement haut qu'ils se cachent derrière les mèches qui retombent sur son front. Il souligne :

– Soit tu en as trop dit, soit pas assez. Dans les deux cas, j'ai besoin de connaître la raison de ce monologue paniqué.

Toujours avec la même expression sur mon visage, je cligne plusieurs fois les paupières, comme si j'étais en train d'analyser ses paroles. Soudain, je sursaute légèrement quand je réalise qu'il vient de poser ses doigts sur mon menton et qu'il le frotte. Il se justifie :

– Tu avais de la sauce tomate.

Il s'écarte. Je pique un phare et, énergiquement, je frotte ma peau.

– Alors ?

– Alors quoi ?

– Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Et, tu n'es pas obligée de rentrer dans les détails. Va droit au but.

Calculant la façon dont je vais le formuler le plus concis possible, j'acquiesce. Ma réflexion prend plus longtemps que prévu. Face au silence, je réalise alors que Victor a mis Netflix en pause, sans même que je ne le remarque.

– En cours, aujourd'hui...

C'est un bon début.

– Mon prof de coding, qui est aussi mon prof référent, monsieur Dubois...

Un peu trop de détails, mais ça va, ça passe.

– Alors que j'étais en train de m'énerver sur l'exercice qu'il nous avait donné, parce que je ne comprends rien au C et au C++, parce que je pense vraiment que le coding, ce n'est pas pour moi, puisque ce que je veux faire c'est créé les univers de jeux vidéos et les graphismes, pas les mettre en route...

Réalisant que je m'emporte, je m'arrête et me re-concentre.

– Enfin, monsieur Dubois m'a proposé des cours de soutien.

Pour voir la réaction de mon coloc, je me tourne vers lui. Il plisse les yeux. J'attends son analyse. Il finit par simplement lâcher :

– C'est tout ? Parce que si c'est tout, je ne vois pas le problème. Au contraire, c'est plutôt cool qu'il soit investi avec ses élèves.

– C'est ce que je pense aussi. Sauf que, Chana, elle, elle pense qu'il a un comportement inapproprié. Elle dit que ce n'est pas normal qu'il soit aussi proche de moi et que...

– Stop !

Surprise par l'interruption de Victor, j'obéis. Son visage a changé d'expression.

– Proche comment ?

– Il m'a fait un massage.

– Quoi ?

Si je devais donner une illustration de « sa mâchoire se décroche », c'est Victor à ce moment même que je dessinerai. Sa réaction me noue l'estomac, alors pour dédramatiser, je me rapproche un peu de lui et pose mes mains sur ses épaules.

– Il a mis ses mains comme ça et il a fait ça.

Bien que je sois en face, j'imite le massage de monsieur Dubois. Sauf que le corps de Victor se tend et que son expression se durcit un peu plus. D'une voix sèche, il m'interroge :

– Il a fait autre chose ?

Je m'écarte et secoue la tête. Le regard noir, Victor ne se contente pas de cette réponse, alors j'ajoute :

– Il a posé sa main sur la mienne quand je tenais la souris, mais c'était un accident. Ça m'a embêté parce que je n'aime...

– Non, Néra, ce n'était pas un accident.

– Mais si Victor, je suis sûre que si.

Je l'implore presque. Je déteste voir la colère se peindre comme ça sur ses traits. Je ne comprends même pas pourquoi il réagit ainsi. Ce n'est pas si grave.

– Il n'a pas à te toucher Néra, arrête d'être naïve.

– C'est arrivé qu'une fois.

Victor affiche un air choqué en se penchant légèrement vers moi.

– C'est une fois de trop. Il faut qu'il te fasse quoi de plus pour que tu te rendes compte que ce n'est pas normal.

Vivement, je secoue la tête. Je n'aurai rien du dire.

– Tu surréagis.

– Redis moi son nom s'il te plaît.

Victor sort son téléphone de sa poche et commence à taper sur l'écran. Je secoue de nouveau la tête.

– Victor, s'il te plaît. Il ne m'a rien fait. C'est juste un gentil prof, un peu tactile.

– Néra, son nom !

La voix de Victor tonne et son regard me foudroie. Je déglutis difficilement.

– Dubois...

Il tape frénétiquement sur son écran. Je couine :

– S'il te plaît, ne fais rien...

Victor ne me répond pas. Il fixe son téléphone qui finit par émettre une petite sonnerie. Je m'obstine :

– Victor, jure moi que tu n'es pas en train d'intervenir. Ce n'est qu'un prof.

Cette fois, il me regarde. Il répète :

– Qu'un prof ? Justement, Néra, c'est un prof et il utilise son autorité sur toi.

– Tu dis n'importe quoi...

Des larmes me piquent les yeux. Victor lit ce qu'il s'affiche sur ses messages :

– « Il est un peu bizarre avec certaines élèves, oui. Il paraît que chaque année, il a une sorte de ''chouchoute''. Des filles disent qu'il aime particulièrement les petites brunes timides. »

Le regard bleu orageux de Victor revient sur moi. Il respire fort. Sa mâchoire se contracte alors qu'il pince les lèvres. Je ne sais plus quoi dire. Je suis sûre que ses informations viennent de Marjorie. Son silence me fait peur. Vic n'est jamais en colère.

– S'il te plaît...

Son téléphone émet une alerte. Victor lit en quelques secondes le message et me le résume :

– « Certaines filles se seraient plaintes, mais l'établissement n'a rien fait. » Si l'établissement ne fait rien, moi si.

– Qu'est-ce que tu veux faire ?

Mon cœur bat si fort qu'il résonne dans mes oreilles.

– Lui parler.

De nouveau, je secoue la tête et une larme m'échappe. Je l'essuie rageusement.

– Tu ne peux pas faire ça !

D'un voix soudain plus calme, Victor me répète :

– Il n'a pas un comportement normal pour un prof.

– Tu vas me faire renvoyer et je ne peux pas me le permettre...

Il s'avance légèrement vers moi. De nouvelles larmes coulent sur mes joues. Ses yeux vont les va-et-viens sur mon visage. Il souffle :

– Tu as plus peur de perdre tes études que du comportement inapproprié de ton professeur ?

Avec un haussement d'épaule, je murmure :

– Bien sûr...

Je prends une grande inspiration.

– Ma mère a payé beaucoup trop cher pour que je me fasse renvoyer Victor. Elle me fait confiance pour la première fois de ma vie. Je ne peux pas lui faire ça.

J'ancre mes yeux dans les siens pour donner plus de poids à mes mots.

– Je ne peux pas perdre ce que je suis en train de construire.

Victor pince un peu plus les lèvres et fuit mon regard. Sa jambe tremble. Il réfléchit. J'ai envie d'attraper ses mains et de les serrer fort. Un contact physique, à cet instant, me donne l'impression d'être nécessaire pour réussir à le raisonner. Alors que je me redresse et rassemble mon courage, Victor reprend :

– Très bien...

Une nouvelle moue. Je me tends.

– Alors donne moi ton emploi du temps, je viendrai te chercher à chaque fin de cours.

Un sentiment de soulagement m'envahit à tel point que je soupire. Presque en couinant, je dis :

– Promets moi de juste venir me chercher mais de ne rien faire.

Il acquiesce.

– C'est promis.

Les mots ont l'air de lui coûter, mais je sais qu'il est sincère.

– Merci.

– De rien, j'ai promis à ta mère de veiller sur toi.

Sur ce, Victor se lève et va jeter sa boîte de pizza sur le comptoir de la cuisine. Mon cœur chute dans ma poitrine. Sans se retourner ni même un autre mot, Victor s'en va, mettant fin à notre soirée Netflix.

Hello !
J'espère que vous allez bien 😊
Comme vous avez certainement pu le voir, voilà qu'après plusieurs semaines d'absence (si ce n'est mois😬), je reviens en vous postant deux chapitres en deux jours. Que se passe-t-il ? Qui suis-je ? Pourquoi ? Et bien, c'est comme un petit cadeau de noël / fin d'année. Durant une petite semaine, je vais essayer de vous poster un chapitre par jour. En espérant que ceux-ci vous plaisent. 😊
Je vous laisse donc avec Néra et Victor ; vous souhaite pleins de belles choses ; n'oubliez pas de rester vous-mêmes ! ✨
À très vite,
Des bisous 😘

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