• Chapitre 16 •

Je suis dans le flou. Un de mes sens a été dérangé et voilà que je n'arrive plus à contrôler les autres. Mes vêtements pourtant confortables me serrent soudain. Mes cheveux me chatouillent au point que j'ai envie de les arracher. Le bruit autour de moi devient insoutenable. Mes yeux me piquent. Tout cela provoque des vagues de colère en moi. Tout à l'heure, elle rongeait mon cœur. Maintenant, elle remonte de plus en plus dans mon corps et j'ai l'impression que je vais exploser.

Frénétiquement, je me frappe la cuisse avec ma main, tandis que de l'autre, je tire ma longue natte. Mon pied s'agite sur le sol. Je me mords les lèvres. Je n'arrive pas à fixer mon regard où que ce soit, j'ai déjà du m'arrêter sur un million de points différents. Chana est partie aux toilettes. Je l'attends, seule, devant l'école, mais en réalité, j'ai envie de partir en courant. De parcourir les 8,3 kilomètres qui me séparent de l'appartement, puis de me réfugier sous les couvertures, pour qu'elles étouffent mes cris.

– Je vais te montrer mon endroit préféré.

Je sursaute. Je n'avais pas vu que mon amie était revenue. Le visage crispé, je la dévisage et demande :

– Quoi ?

– On a largement le temps avant notre prochain cours, alors je t'emmène manger dans mon endroit préféré.

– J'ai déjà à manger.

Elle me sourit.

– Ça tombe bien, parce que je ne t'emmène pas dans un restaurant, mais dans un parc. Tu n'en as pas marre de tout le temps manger au jardin japonais ?

Mordant toujours violemment ma lèvre, je hausse les épaules. J'aime bien le jardin japonais. Il est beau et agréable, mais tous les étudiants de l'école se retrouvent là-bas.

– Néra, tu as besoin de changer d'air.

Je n'ai rien à dire, tout simplement parce qu'elle a raison. J'ai besoin de me concentrer sur autre chose que mon corps.

– Par contre, il faut qu'on prenne le métro, ça va aller ?

Je cligne plusieurs fois des yeux. Parfois, j'ai du mal à réaliser que, depuis un mois, Chana est avec moi, toujours aussi douce et attentive et qu'elle ne m'a toujours pas planté un couteau dans le dos.

Je fais « oui » de la tête. Elle me répond simplement par « super » et nous voilà parti. Le trajet se fait silencieusement. Je reste dans ma bulle, sans penser à rien en particulier. Je fais juste ce truc un peu étrange où je suis comme déconnectée de mon corps. C'est comme si ça m'aidait à recharger mes batteries. Chana a la gentillesse de me laisser faire. Elle ne me parle que pour me dire lorsque nous sommes à notre station, puis le chemin à prendre. Petit à petit, je commence à reprendre le contrôle de mes sensations. Les vagues de colère se calme et se restreigne à mon cœur. Je n'ai plus l'impression qu'au moindre mot et moindre geste, je vais exploser. Je suis soulagée.

Ce n'est que lorsque Chana sort d'un petit fast-food où elle a récupérée un tacos que je m'autorise à reprendre la parole :

– Merci, Chana.

Visiblement surprise, elle arrête d'analyser sa commande et me sourit. Je me sens obligée de préciser :

– Pour ta patience et ta gentillesse.

– Tu n'as pas à me dire merci. Tu n'étais pas bien et c'est normal que je t'aide.

Mon cœur se gonfle et mon nez se met à picoter, comme quand des larmes de joie menacent de sortir de mes yeux. Chana fronce les sourcils et reprend sa marche vers son endroit favoris.

– Tu ne vas pas pleurer pour ça ?

Je me contente de faire « non » de la tête.

– Tu me rassures, parce que pendant quelques secondes, j'ai bien cru que si.

– Je n'ai jamais eu d'amis.

Les mots m'ont échappés. Chana garde la même expression perplexe quand elle me demande :

– Et ton coloc sexy ? C'était bien ton ami, puis ton ennemi et re-ton ami maintenant ?

– C'est différent.

Dans la poche de mon pantalon, mon téléphone se met à vibrer. Je n'y porte pas attention et préfère me concentrer sur le moment intime et si rare que je partage avec Chana.

– C'était et c'est d'abord le meilleur ami de mon frère.

Nous arrivons vers un portail vert dressé entre deux grands bâtiments, dont les murs face à face forment une allée. Un homme âgé est en train de jouer un air de reggae, un immense sourire collé sur ses lèvres. Chana affiche la même expression et se met à danser en avançant vers lui. Elle sort quelques pièces de sa poche et les déposent dans l'étui à guitare du vieil homme. Elle est si vraie, si naturelle, si libre, si lumineuse.

Le monsieur se met à chanter, sur le même air :

Merci mon amie, merci mon amie.

D'un signe de la main, Chana m'indique de la suivre. L'homme me salue d'un geste de la tête et je m'en veux de n'avoir aucune monnaie sur moi. J'essaye de lui adresser un sourire désolé, mais son regard est de nouveau rivé à mon amie qui s'éloigne en se dandinant.

Arrivée un peu plus loin, elle m'explique :

– Il est là tous les jours et chantent la même chanson toute la journée. Il ne perd jamais son sourire, quand je ne vais pas bien, je viens ici pour qu'il me donne un peu de sa joie de vivre, mais aussi pour...

Chana imite des roulements de tambour, tout en avançant sur le côté comme un crabe. Nous arrivons sur un pont, qui traverse une petite rivière. Des canards nagent dessus. Un peu plus loin, je vois une cascade.

– Tadaaa !

J'étudie les lieux. Nous avons traverser plusieurs étendus d'herbes, parsemés par ci par là de jolies arbres et autres parterres de fleurs, mais aussi de statuts. Ici, c'est une atmosphère différente. C'est comme une petite île en décalage avec le reste du parc. Le sol est légèrement sableux. Sur la droite, il y a une grotte, creusée dans une colline sur laquelle on peut se promener. A gauche, la direction que m'indique Chana, il y a trois bancs, faisant face à un petit étang où se rejoignent les rivières. Devant se baladent allégrement des poules, des coqs, des canards, des cannes et des oies.

– Parfois, il y a un petit écureuil qui sautent de branches en branches.

Chana me montre la canopée au dessus de nos têtes. Je commente bêtement :

– Tu aimes la nature.

A reculons, elle s'approche d'un des bancs.

– Ça ne doit pas paraître grand-chose pour toi, puisque que tu viens de la campagne. Mais, réussir à trouver un petit peu de verdure en ville, ça fait un bien fou. C'est presque dépaysant.

Elle s'assoie. Je m'excuse presque :

– Ce n'était pas un jugement.

– Je sais, arrête de t'inquiéter.

Parfois, ma franchise rend mes réponses et mes remarques beaucoup trop brutes, presque agressives.

Chana tapote la place à côté d'elle. Je m'installe et récupère mon repas dans mon sac à dos. Chana a déjà sortie toute sa commande de sa « poche » en papier.

– Normalement, dans quelques minutes, Gertrude et Gustav viennent réclamer à manger.

– Gertrude et Gustav ?

Elle hoche vivement la tête.

– Le canard et sa femme.

– Tu leur as donné des prénoms ?

– Bien sûr, comment voulais-tu que je leur parle sinon ?

Chana m'arrache un petit rire. Elle croque dans son tacos et pousse un soupir de contentement. La bouche pleine, elle me dit :

– Un chour, on reviendra ichi et tu gouteras chette merveille !

– Si tu veux oui.

En attendant, je vais me contenter de manger ma salade de riz, maïs, haricots rouges et thon. Je suis loin d'être une grande cuisinière, mais je connais par cœur les recettes de ma mère, contrairement au langage C et C++. Cela me rappelle :

– Au fait, merci de bien vouloir m'aider avec le coding.

– Il n'y a pas de quoi. Je voulais surtout t'aider avec monsieur Dubois.

La bouche pleine, je demande :

– Comment ça ?

– Ce n'est pas son comportement qui t'a mis dans cet état de panique ?

Je manque de m'étouffer. Je répète :

– Son comportement ?

Le visage fermé, Chana acquiesce. Je secoue la tête et m'empresse d'expliquer :

– Si par comportement, tu entends le fait qu'il m'est touché les épaules, oui en effet.

– C'est ce que j'entends oui.

Nous parlons de la même chose, mais j'ai l'étrange impression qu'elle n'y donne pas la même signification. J'essaye d'éclaircir la situation :

– Ça aurait été n'importe qui d'autres, j'aurai réagi pareil. C'est le fait d'être touchée qui me...

Elle me coupe, soudain bien sérieuse :

– Tu es en train de me dire que la façon dont il agit avec toi ne te choque pas ?

Mes yeux s'écarquillent. Qu'est-ce qu'elle cherche à me dire ?

– Non. Ça devrait ?

Chana se penche vers l'avant, les sourcils haussés et l'air presque offusqué.

– Néra, ce n'est pas le comportement d'un professeur ça. Il n'a pas à te toucher comme ça, ni demander à te voir après les cours.

C'est à mon tour d'être offusqué. J'ai un mouvement de recul.

– Attends, attends. Quoi ?

Le voilà le couteau dans le dos ?

– Qu'est-ce que tu sous-entends ? Il voulait juste me donner des cours de soutien parce que sa matière est hyper important pour valider notre année.

– Tu es sérieuse ?

Je m'emporte :

– Bien sûr, tout n'a pas une connotation sexuelle, Chana ! Arrête de toujours tout faire tourner autour de ça.

J'énumère :

– Mon coloc sexy, Netflix and chill, Marjorie et toutes les autres remarques que je n'ai pas forcément comprises.

Elle ne bronche pas.

– Tu es nymphomane ou quoi ?

Je suis allée trop loin. Je ne sais même pas pourquoi j'ai dit ça. La nymphomanie est une maladie que les hommes ont inventé pour avoir encore une excuse de stigmatiser les femmes.

– Chana je suis désolée... J'ai été méchante. Jamais je...

– Je n'ai jamais eu personne dans ma vie, Néra. Personne ne m'a touché, du moins touché d'une façon dont je le voulais.

Je m'arrête nette, la bouche ouverte. Qu'est-ce que j'ai encore été dire ?

– Faire des blagues de cul ou des remarques sexuelles est un réflexe que j'ai développé pour « m'intégrer » avec les gens de mon âge. Je l'ai développé depuis le lycée.

Je savais qu'elle cachait des blessures. Je m'en veux encore plus.

– Et, surtout, c'est plus facile de parler comme ça lorsqu'on est déjà sexualisé puissance dix. C'est enlever la possibilité de se faire blesser. Je coupe l'herbe sous le pied.

Pour me punir, je me mords la lèvre. Chana ne me regarde pas. Elle ne dit plus rien et ne touche même pas à son sandwich. J'ai fait une erreur, c'est à moi de la rattraper.

– Je n'ai jamais eu personne dans ma vie non plus, tu sais...

Ce n'est certainement pas la meilleure chose à dire. C'est pourtant la seule que j'ai eu à l'esprit. Un « désolé » aurait certainement été plus adéquate.

– Et, ça ne t'a jamais fait sentir à la traîne par rapport aux autres ou tu n'as jamais eu l'impression de ne pas être comme eux ?

Je hausse les épaules.

– Je te l'ai dit, je n'ai jamais eu d'amis.

– Et tu ne t'es jamais demandée si c'était normal que tu n'es jamais goûtée au grand plaisir charnel ?

Je grimace.

– Si, mais j'ai fini par me dire que ma vie ne se résumait pas à ça. Ça arrivera quand ça arrivera.

– Ouais, peut-être.

C'est sa seule réponse. Elle soupire et baisse la tête sur la canne qui vient lui réclamer des frites. Je lui ai fait mal et je l'ai amené à parler d'un sujet qui lui était inconfortable. Pourtant, je ne peux m'empêcher de demander :

– Tu n'as jamais été agressée...

Je n'ose pas dire « agressée sexuellement ». Elle laisse échapper un rire.

– Tu veux dire, en dehors des mains baladeuses dans les transports en commun, dans les bars, à l'école ...

Je fais la moue. Je n'avais jamais réalisé qu'en étant protéger du monde extérieur, ma mère m'avait sauvée de ça.

– C'est déjà assez traumatisant.

– Ouais...

C'est la première fois que je vois Chana si peu loquasse. Pour une fois, c'est à moi de l'aider.

– Tu n'as pas à t'en vouloir d'être la personne que tu es.

Elle sourit tristement.

– Tu n'es pas en retard, ni en décalage. Le sexe, les relations amoureuses et les relations sociales même, ce ne sont pas des obligations. Tu n'as pas un problème si tu n'as jamais eu de petits amis ou de petites amies. C'est les autres qui en ont un s'il te font sentir mal à l'aise.

Hésitante, elle se tourne vers moi. Incapable de fixer ses yeux, je bloque mon regard sur ses sourcils et continue :

– Tu es toi, comme tu es et c'est suffisant. Prends le temps qu'il te faut pour ne surtout pas te sentir forcée de faire quoi que ce soit.

Maladroite, je tends ma main vers la sienne et la serre. Mon geste la surprend, mais à cette instant, il est nécessaire.

– Ne te force jamais à rien. Ça ne fait que créer des traumatismes.

– Je ne te savais pas aussi sage, maître Yoda.

Un sourire sincère se dessine enfin sur ses lèvres. Je me sens obligée de lui dire :

– Ne te cache pas avec moi. Ne joue pas un rôle. N'est pas honte. Sois juste toi-même.

– Tu es toi-même avec moi, toi ?

– Mmmh mmmh.

Son sourire s'agrandit et ce n'est qu'à ce moment que je me rends compte à quel point j'ai détesté le voir disparaître de ses lèvres.

– Si tu aimais les câlins, je t'en ferai un, là tout de suite.

Sur un ton un peu plus amusé, je réponds :

– On va se contenter de se tenir la main, OK ? C'est déjà un grand pas pour moi.

Chana explose de rire, basculant sa tête en arrière. La canne a ses pieds par en courant de façon bancale.

– Tu as fait peur à Gertrude.

– Elle reviendra quand elle sentira mes frites.

Je me joins à son hilarité. La mienne est sincère, bien que légèrement feinte. Je ne suis toujours obligée de l'accentuer pour ne pas avoir l'air complètement froide ou psychopathe.

– On parle on parle, mais est-ce qu'on a encore le temps de parler ?

Pour répondre à sa question, je sors mon portable de ma poche. Ce n'est pas sur l'heure que mon attention se pose, mais sur le nom qui s'affiche. J'ai un message de Victor. C'est la première fois qu'il m'écrit.

« Soirée pizza aujourd'hui ? Si tu es ok, tu peux les commander s'il te plaît ? Je vais rentrer un peu en retard. Ne me prends rien avec de l'ananas s'il te plait !!!! »

– Qu'est-ce qui te fait sourire comme ça ?

Réalisant que je dois avoir l'air complètement stupide, je secoue la tête.

– Rien.

Au regard que Chana me lance, je devine qu'elle ne me croit pas, mais elle a la gentillesse de ne pas insister. Il est hors de question que je commence à sourire bêtement en lisant les SMS de Victor. Je retrouve enfin mon ami d'enfance, mais je dois rester sur mes gardes.

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