CHAPITRE 14 : Shiva


On en a pas fini, tous les deux, lui glissa haineusement Auster alors qu'ils quittaient l'infirmerie sous l'œil circonspect du Dr Azaan.

Appuyant un pan de glace azotée contre sa bouche, Cooper fit de grands efforts de diplomatie pour ne pas l'insulter à nouveau. 

Il n'était personne, ici, et Hélion le tenait à sa merci. Il suffirait d'un mot de Lindstradt pour qu'il se retrouve devant la commission disciplinaire du CSW, alors valait mieux ne pas faire le malin. Poursuivre ce conflit absurde avec le chef de la sécurité ne lui apporterait rien de bon.

— Je ne suis pas là pour m'embrouiller, réussit-il à dire après une sombre bataille contre lui-même. Mais c'est clair qu'on ne sera jamais potes.

Comprenant qu'il avait gagné, le sergent sourit presque. 

La paix était temporaire, Légion le savait. La situation devait être très urgente pour qu'Auster décide de laisser ses griefs de côté aussi rapidement, même si le répit serait probablement de courte durée. 

Ce dernier lui résuma ce qui se passait en quelques mots avec une efficacité toute militaire.

— Tout droit, conclut-il.

Pour une meilleure maniabilité à terre, la navette de liaison air-sol numéro 8 était suspendue au-dessus de rails électromagnétiques, qui menaient directement au sas de sortie.

 Flottant au ras du carrelage métallique, le véhicule profilé et exigu paraissait minuscule dans la soute de poupe du Lance. Le plafond était invisible.

Des projecteurs mobiles, montés sur pilotis, avaient été disséminés partout autour, éclairant les parcelles où des centaines de tonnes de matériel étaient entreposés.

 L'halogène, de facture industrielle, d'un blanc très cru, jetait des flaques incandescentes sur le sol ciré, découpant des tâches aveuglantes entre les containers, citernes, caisses en fibroplastique et le reste de l'arsenal impressionnant de la compagnie. 

Les chenilles d'un énorme SUV de classe Hécate, peint dans la toute dernière palette tricolore du multicam urbain, dépassaient du lourd couvert d'une bâche non-loin de là.

À côté de la navette oblongue, on avait déplié une longue table en plexiglas. 

 Accompagné de l'homme barbu qui était intervenu lors de sa confrontation avec Auster dans la salle de sport, Lindstradt se tenait non loin de celle-ci.

Assise sur un caisson en plastogène à deux ou trois mètres d'eux, Aélig était occupée à enfiler des jambières renforcées et Légion s'efforça de ne pas paraître surpris en s'approchant. Il repéra enfin deux miliciens en exoarmure Inpou à l'intérieur de la capsule de transport.

— On vous a mis au courant ? l'apostropha Lindstradt sans commenter sa figure démolie.

— Oui, répondit-il docilement en ne sachant pas très bien quoi faire du pain de glace qui lui encombrait les mains.

Il finit par le glisser dans une de ses poches de pantalon, voulant ajouter autre chose à l'adresse du directeur quand une créature abyssale, horrible, aux dents pointues et au regard mort, surgit juste derrière les deux hommes.

— Bordel de merde, s'exclama Cooper d'une voix un peu trop forte, reculant instinctivement. On m'avait pas prévenu, ajouta-t-il en pointant un doigt malpoli sur le Thanyxte.

— J'ai oublié, s'excusa Lindstradt. On fera les présentations plus tard, d'accord ?

— Non merci, marmonna le mercenaire, tandis que l'alien montait à son tour dans la navette en lui adressant un regard à peine intéressé.

— La peur d'altérité dans toute sa splendeur, commenta aigrement Karavindra, avant d'ajouter : vous savez que le racisme est une manière de déléguer à l'autre le dégoût de soi-même ?

Aélig ne put s'empêcher de sourire devant tant de mauvaise foi. 

Il y a à peine une demi-heure, l'ingénieur tirait la tronche rien qu'à l'idée de devoir travailler avec le Thanyxte et le voilà qui montait au créneau, se posant en parfait défenseur de l'égalité entre les espèces. 

Mais l'hypocrisie était une seconde peau, dans l'entreprise, elle-même la pratiquait également sans parfois s'en rendre compte.

— Ah, parce que vous trouvez ça normal, vous ? s'étonna sincèrement Légion. Des putains de grenouilles qui parlent et qui ont bien failli nous rouler dessus lors du premier contact ? Vous savez qu'ils nous considèrent comme une foutue sous-race, rassurez-moi ?

— Ce sont des reptiles, en fait, corrigea l'administrateur réseau.

— C'est pareil. Ils pondent des œufs, ils gobent des mouches, rétorqua Légion d'un ton cassant.

— Bref, intervint Aélig, coupant net leur dispute naissante. Vous discuterez de tolérance plus tard.

La remerciant avec une moue discrète, Lindstradt indiqua à Légion ce qui était étalé devant eux. Légèrement en retrait, l'ingénieur système claqua de la langue avec mépris puis abandonna la réplique qui lui brûlait la bouche.

— Ça fait des années que nous travaillons dessus, dit le directeur. Quinze ans de recherche et de développement, pour être précis. Un partenariat exclusif entre Nexter Mechanics, Nihei Heavy Industries et Hélion GmbH.

Un casque intégral d'exoarmure était posé sur la table en plastique clair. La visière était entièrement ébène et le filtre à air avait la forme dérangeante de deux crocs épais collés au menton. La matière qui composait le blindage, probablement composite, était une étrange grille alvéolée, microscopique, luisant d'une gamme de reflets rougeâtres sous la lumière artificielle.

— Le reste est là, précisa Lindstradt en montrant la paire de caissons disposés en ligne à ses pieds.

— Le reste de quoi ? interrogea Cooper, intrigué.

Ce fut le barbu qui lui répondit.

— De Shiva. Votre nouvelle exo. Un prototype auquel j'ai beaucoup apporté, en fait, se vanta-t-il, marquant une courte pause avant de poursuivre : dont la fabrication en série remplacera les Inpou d'ici trois ou quatre ans.

— Combien pèse ce truc ? demanda le mercenaire en jetant un coup d'œil appréciateur au reste de l'exosquelette.

Tout à son aise et empli de fierté, Karavindra semblait avoir complètement oublié son énervement d'il y a quelques minutes.

— Quatre cents kilos, sourit-il. On m'a parlé de vos, euh... spécificités. Vous n'aurez pas de mal à vous en servir, même avec Shiva sur vous.

— D'ailleurs, en parlant de ça, fit mine de commencer Aélig, mais l'ingénieur agita un doigt sévère pour l'inciter à se taire.

— Plus tard. Une chose importante concernant Shiva, reprit-il à l'adresse de Cooper. J'ai relié l'interface d'exploitation de l'exo au système electroneural du vaisseau...

— Et en termes profanes, ça veut dire ? l'interrompit Légion, perplexe.

— Grosso modo, soupira Karavindra, vous avez accès à des profils de combat améliorés par une intelligence virtuelle théorique, ce qui améliore sensiblement les performances en...

Voyant l'autre faire la moue, l'ingénieur en chef tenta de son mieux de ne pas paraître scandalisé.

— Moi je pensais que la bêtise était une tare congénitale seulement au sein de la sécurité de l'entreprise, s'agaça-t-il. Vous verrez bien !

Légion eut un regard sceptique.

Il lui fallut l'assistance de Lindstradt en plus de l'administrateur pour se plastronner dans l'exo, tout ça sous le regard amusé d'Aélig. Il perdit le compte du nombre de liaisons hydrauliques miniaturisées à l'extrême qu'il fallut visser aux articulations. 

Toute l'armure bordeaux s'articulait sur une structure principale, une colonne vertébrale, segmentée en plusieurs tronçons et pesant une bonne trentaine de kilos. Vingt minutes plus tard, il fut enfin prêt, les nerfs en pelote à cause de la position immobile induite par le minutieux montage mécanique.

Chose extraordinaire, il ne sentait qu'une pression modérée sur ses épaules. C'était comme si la demi-tonne de l'exo s'était volatilisée. En effet, pratiquement toute sa masse était prise en charge par une centaine de systèmes asservis, repartis tels des ganglions en chaîne sous l'armature principale.

Cooper n'était pas ingénieur, mais il savait reconnaître un travail propre. Il lui semblait que le petit homme barbu avait piaillé quelque chose à propos d'aciers rapides supérieurs, de durcissements au cobalt et de superalliages en platine et iridium – des termes qui lui paraissaient vaguement familiers et qui signifiaient « sécurité » et « solidité » dans son esprit.

Shiva était possiblement ce qui se faisait de mieux en matière de protection physique avancée ; chez les humains en tout cas.

— Il faut vraiment qu'on en simplifie le montage, énonça Karavindra d'un ton désabusé. Mais bon, ce n'est qu'une version d'essai, si on peut dire.

Légion porta une main gantelée à ses yeux pour mieux l'examiner. À ses côtés, l'ingénieur s'essuya le front en soufflant bruyamment.

— L'ensemble est complètement imperméable, ignifugé et dispose d'une réserve d'oxygène de trois heures pleines, au cas où vous auriez envie de faire un tour dans l'espace, ajouta Karavindra, visiblement très satisfait de lui-même.

— J'en ai pas l'intention, dit Cooper, dubitatif. Mais c'est du beau travail. Au CSW, j'avais pas du tout ce genre d'équipement... tout du moins, rien d'aussi sophistiqué.

— Ils n'ont pas voulu m'acheter l'Inpou, se désola Lindstradt. Trop cher, qu'ils m'ont dit ! J'ai répondu qu'ils n'accordaient pas un très bon prix à la vie de leurs hommes...

— J'ai conçu Shiva sur une idée originale d'Anastasia, paix à son âme, expliqua l'ingénieur d'un ton respectueux. Les tests ont montré qu'elle était quasiment indestructible. Nous l'avons exposée au froid extrême, à la fournaise...

— C'était les réacteurs du Lance au décollage, précisa inutilement Lindstradt et Légion ne put empêcher un frisson involontaire lui parcourir l'échine en imaginant la scène.

— ... le revêtement s'est à peine rigidifié, était en train de poursuivre Karavindra. Nous l'avons jeté de trois cent mètres de haut, rien, nous avons roulé dessus avec un char de combat de catégorie Chernobog, toujours rien, j'ai même essayé de découper ça à la scie en wolframite, de dissoudre les pièces à l'eau régale et même à l'acide fluoroantimonique... c'est le superacide le plus puissant qu'on connaît à ce jour, vous savez... et là, encore, que des égratignures... j'ai ensuite suggéré d'attacher le tout à une tête thermonucléaire et de le faire péter, histoire de voir, mais étrangement, le comité d'administration a refusé...

— Étrange, en effet, se moqua Lindstradt.

Légion n'écoutait qu'à moitié le laïus technique que débitait l'ingénieur à grands renforts de détails. Il prit un tournevis en platine et le fit tournoyer entre ses doigts, avant de refermer le poing. Avec un bruit sec, l'outil explosa dans une gerbe d'éclats, faisant sursauter tout le monde, lui y compris.

— Désolé, commenta le mercenaire en laissant tomber les débris restants au sol d'un geste négligent.

— Si j'étais vous, j'éviterais de serrer des pattes tant que vous portez ça, lui signala ironiquement Karavindra.

— Je vais essayer de m'en souvenir, promit l'intéressé en prenant le casque.

Malgré sa taille relative, il pesait très lourd. Il n'eut cependant aucune difficulté à le mettre et au chuintement hydraulique, il devina que les raccords mécaniques se faisaient d'eux-mêmes. Il y eut un grésillement au niveau de ses oreilles alors que la visière optronique s'allumait et que le processeur interne chargeait les programmes.

Une multitude d'icônes clairement lisibles apparut sur toute la périphérie de son champ visuel. Infrarouge, thermigraphie, relevés cartographiques, communications, le tout fonctionnant sûrement à la voix, ce que lui confirma Karavindra quand il lui posa la question.

— On embarque, décida Lindstradt après avoir enfilé un épais gilet pare-balles sous son bombers.

En montant dans la navette, Légion se dit que toute cette cérémonie autour du prototype d'exo n'était qu'une vaste mascarade. Il n'avait que très moyennement cru à tout le baratin enthousiaste de l'ingénieur, s'il y pensait bien. 

La dernière fois qu'un technicien lui avait vanté la soi-disant inviolabilité d'une exo militaire, il avait bouffé une telle dose de radiations en milieu hostile que même la plus avancée des thérapies de régénération cellulaire n'avait pas réussi à lui rendre sa fertilité.

 À défaut d'avoir un jour des gosses, il avait au moins récupéré ses cheveux.

On lui avait refourgué Shiva pour lui faire comprendre où était sa place si jamais les choses tournaient mal : en première ligne.

Après tout, on l'avait payé presque toute sa vie pour ça.  

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