38. Vaisseau fantôme
Mais ce furent surtout les énormes hublots de cette petite salle qui attirèrent leur attention. Ils purent assister, à travers ceux-ci, à la délicate manœuvre de fixation des deux coupoles qui s'arrimèrent à l'arrière de la frégate, juste en avant des boucliers protecteurs de ses deux imposantes batteries de réacteurs.
— Eh oui, l'une de ces biosphères assurera notre survie durant les trente prochaines années ! Il va falloir bien la soigner, remarqua le jeune scientifique qui ne devait pas avoir plus de cinq ans d'écart avec les recrues qu'il venait d'enrôler de façon bien cavalière.
— À quoi servira la seconde ? demanda très pertinemment l'indiscipliné du groupe.
— Personne ne le sait, répondit le savant. Il s'agit encore d'une de ces expériences top secrètes de la Fédération... même pour moi ! Il paraît que lorsque notre mission sera accomplie, nous devrons l'abandonner sur la planète qu'auront choisie les évadés comme destination. Pour autant qu'ils aient la chance d'en trouver une autour d'Alpha... J'ai l'impression qu'elle doit contenir certaines espèces animales que nos dirigeants projettent d'implanter sur d'autres mondes habitables.
Une alarme résonna soudain dans l'entièreté du vaisseau. L'éclairage ambiant passa au rouge, signalant l'initialisation d'une procédure d'urgence. Les quatre jeunes cadets se regardèrent sans trop savoir que faire. C'est alors que les haut-parleurs se mirent à diffuser leur message.
— Tout l'équipage aux postes de combat ! Le personnel non essentiel doit se rendre immédiatement dans ses quartiers et s'y harnacher solidement. Manœuvre d'éjection de la magnétosphère dans cinq minutes...
En voyant l'étonnement qu'affichaient les mines des quatre recrues, le savant leur dit en souriant.
— Bienvenus à bord de la Flottille Spatiale... Vous allez enfin comprendre pourquoi nous appelons cette manœuvre « l'essoreuse des étoiles » !
La frégate se dirigea vers le faisceau lumineux afin d'y entamer sa procédure d'éjection. Le miroir qui le reflétait vers le bas s'ouvrit, laissant passer l'énorme vaisseau, emporté par son rail de lumière, à travers la structure de l'astroport. Il s'éleva rapidement au-dessus de la magnétosphère planétaire, en suivant le faisceau bleuté qui le propulsa vers sa prochaine destination...
Il allait suivre exactement le même parcours que le TXL1138 autour de la cinquième planète en effectuant une manœuvre d'accélération identique à celle qui permit aux insurgés d'atteindre leur vitesse phénoménale. Il lui faudrait néanmoins attendre que les anneaux de la sixième planète ne soient plus sur sa trajectoire afin de ne pas s'y écraser !
Ce ne fut donc que quelques longues semaines plus tard que le FXL350 entama, à son tour, son carrousel infernal dans les basses couches atmosphériques de la géante gazeuse. La frégate enclencha alors ses huit réacteurs à pleine puissance pour se lancer à la poursuite des évadés. Et, tout comme pour le TXL1138, cette manœuvre ne dura, à la grande satisfaction de son équipage, pas plus de quelques minutes...
Une fois les réacteurs éteints, ses occupants se retrouvèrent à nouveau, et pour une trentaine d'années, en état d'apesanteur ! Les premières doses d'élixir gravitationnel leur furent distribuées. Chacun d'entre eux s'initia à ses multiples tâches avec l'aide de ses aînés. Nos trois cadets, ainsi que leur instructeur, furent pris en charge par des pilotes expérimentés. Leur entraînement commença sous forme de patrouilles virtuelles dans les simulateurs de vol de la frégate.
De petits drones d'observation, à très long rayon d'action, étaient destinés à les prévenir de l'éventuelle présence d'un des quelques rares vaisseaux pirates, encore en activité aux confins de la Fédération. Les escadrilles de chasseurs n'interviendraient qu'en cas d'attaque réelle, afin d'économiser au maximum leurs réserves de carburant. L'Amiral attendit d'être sortie de la zone à risque pour ordonner de réduire l'état d'alerte au niveau « orange », accordant ainsi à tous quelques heures de repos bien méritées.
Des sourires crispés s'affichèrent sur les visages fatigués de ses subordonnés lorsqu'ils entendirent la bonne nouvelle. Leurs yeux, rougis et bridés par l'éclairage agressif des écrans de la salle de contrôle, s'enfonçaient dans leurs orbites ; leur donnant l'aspect de véritables fantômes.
En réalisant l'état lamentable dans lequel ces dernières journées, passées dans la crainte d'une attaque-surprise, avaient laissé son équipage, la jeune femme s'empressa de leur lancer quelques ordres.
— Rejoignez vos cabines et faites-vous immédiatement remplacer. Je ne veux plus vous revoir sur ce pont avant que vous n'ayez récupéré une mine normale... Vous me donnez froid dans le dos. J'ai l'impression de me retrouver aux commandes d'un vaisseau fantôme ! Notre périple ne fait que commencer. Il durera encore plus d'un quart de siècle. Allez donc vous reposer.
La salle se vida plus rapidement que lors des exercices d'incendie. Après avoir donné les consignes d'usage à l'équipe de veille, l'Amiral se retira à son tour dans sa cabine. Elle ne tarda pas à s'y endormir, toute habillée. Ne prenant même pas la précaution de se fixer à sa literie, elle se laissa lentement dériver dans l'apesanteur ambiante. Un silence inhabituel envahit les couloirs de la zone opérationnelle. C'était comme si la majeure partie de son équipage venait de s'évaporer, en quelques instants à peine. La frégate continua sa course vers l'inconnu en s'éloignant petit à petit des planètes du système solaire...
Soudain, un cri d'effroi, émanant de la vigie, fit sursauter le chef de quart, en train de rêvasser dans la salle de contrôle.
— Mon commandant, un objet, droit devant nous. Il semble être en trajectoire de collision !
Le radariste, stupéfait, scruta l'écran contre lequel il s'était brièvement assoupi. Après quelques balayages d'antenne, il vit enfin l'écho qui venait d'être signalé par son collègue. Le point lumineux grandissait de plus en plus rapidement à travers les larges hublots du poste d'observation. L'Amiral, avertie de l'incident par l'intercom, s'exclama alors :
— Qu'est-ce que vous foutez là en bas ? N'avez-vous rien détecté ?
En effet les écrans radars du vaisseau auraient dû indiquer la présence de cet écho bien auparavant. Il était presque trop tard, à présent, pour éviter la collision !
— Mais nous sommes hors du système. Aucune frégate de la Fédération n'est jamais venue s'aventurer jusqu'ici. Je ne comprends pas, reprit le chef de quart.
L'Amiral arriva, toute ébouriffée dans la salle de commandement. Elle ne tarda pas à lancer ses premiers ordres en interrompant les explications confuses de ses subordonnés.
— Activez notre magnétosphère en puissance maximale. Qu'est-ce que ce vaisseau peut bien foutre ici ? Comment se fait-il qu'aucun de nos drones ne l'ait signalé ?
— Cela ressemble à une de nos frégates, Amiral, rétorqua le chef de quart embarrassé. Elle vient d'apparaître sur nos écrans. Nous ne l'avons pas vue arriver. Elle semble être sortie de nulle part !
— Vigie, as-tu toujours contact visuel ? Tu vas devoir effectuer la manœuvre manuellement. Pas moyen d'utiliser les logiciels d'évitement sans historique radar, répondit l'Amiral, tout en se précipitant vers le poste de pilotage.
En arrivant à côté de la vigie elle s'aperçut que celle-ci était restée figée et muette depuis son dernier appel. C'était comme si elle venait d'être pétrifiée en regardant à travers ses hublots. L'Amiral se rendit compte qu'il n'y avait plus rien en face d'eux ! Tout en secouant énergiquement le pauvre observateur embarrassé, elle lui demanda :
— Est-ce une plaisanterie ? As-tu décidé de semer la panique au sein de l'équipage ? Ils ont bien cru que nous allions tous y rester...
— Pas du tout Amiral. J'ai bien vu une frégate, grandeur nature en face de nous. Elle était là et elle nous fonçait droit dessus... Radariste, dites quelque chose, bon sang !
Un long silence suivit ces quelques mots. Le radariste hésita à confirmer cette version des faits de peur de se voir blâmer pour ne pas avoir constaté plus tôt l'approche de ce mystérieux vaisseau. Le chef de quart prit alors la parole pour protéger son équipe en annonçant qu'aucun indice n'avait signalé sa venue... et que seuls quelques échos sont apparus, juste après l'appel de la vigie.
— Nous allons mettre tout ça sur le compte de la fatigue, reprit l'Amiral exaspérée. Vigie, fais-toi remplacer par quelqu'un de plus frais que toi. Et cesse de trembler comme ça ! Va te reposer, tu viendras me débriefer plus tard. Entre-temps, envoyez-moi un rapport complet, validé par le chef de quart, sur mon assistant informatique d'ici une demi-heure !
Agacée d'avoir été sortie de son sommeil pour ce qui lui sembla n'avoir été qu'une fausse alerte, l'Amiral retourna vers sa cabine. Elle laissa les témoins de cet étrange événement s'observer, ne sachant vraiment que dire ni que penser de ce qu'il venait de se passer.
Le vaisseau continua sa course, imperturbable, son écho se diluant lentement dans l'encre intersidérale. Il ne serait plus bientôt, pour la Fédération, qu'un souvenir mitigé d'utopiques représailles qui prendraient une trentaine d'année à être exécutées... s'il ne se perdait pas dans les sombres oubliettes du temps.
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Quelle pouvait bien être cette deuxième frégate apparue de nulle part ? Quelles autres énigmes nos futurs voyageurs temporels vont-ils encore avoir à découvrir ?
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