8| Le date forcé
MAIA
Le jour où je revois Hélios, c'est parce que je n'ai pas le choix.
Daphné étant en froid avec sa copine, mon très cher voisin et moi devons jouer les intermédiaires avec plus ou moins de plaisir. Après avoir trouvé sur le pas de ma porte un papier écrit de la main d'Allison sur lequel il était écrit « rends-moi la Switch !!!!!!!!!!!! » – sachez que je vous ai déjà épargné un certain nombre de points d'interrogation –, je n'ai pas eu le choix que de le redéposer près de la maison d'en face avec la réponse de Daphné. Celle-ci était super amicale :
« Non ».
En tout cas, j'ai décidé qu'il était temps que ça s'arrête. J'aime Daphné de tout mon cœur et je n'apprécie pas spécialement sa petite-amie, mais la voir regarder dans le vide à longueur de journée me déprime. Déjà que d'ordinaire je suis légèrement suicidaire, mais alors là j'ai souvent envie de tirer la queue du chat pour qu'il me griffe volontairement le visage.
En bref, j'ai décidé qu'il fallait régler les choses. Le truc c'est que pour ça, il me faut malheureusement l'aide du type d'en face.
— Salut, dis-je lorsqu'il ouvre la porte.
Il a l'air extrêmement surpris de me voir sur le pas de sa porte. Tellement d'ailleurs qu'il me fixe un bon moment avec un air ébahi, ses yeux noirs ronds comme des soucoupes et la bouche entrouverte.
Je ne lui en veux pas, je comprends que ce soit surprenant ; moi qui sonne chez quelqu'un et qui cherche volontairement à avoir un contact social avec un autre humain, on dirait que ça sort tout droit d'une réalité parallèle.
— Salut, finit-il par répliquer. Ça va ?
— Très bien, merci.
Un léger silence inconfortable s'installe et nous nous fixons sans rien dire. Il pince légèrement les lèvres et pour passer le temps, je m'attarde un peu sur sa mâchoire bien dessinée et sur les boucles noires qui dépassent de la casquette vissée à l'envers sur sa tête.
Puis, soudain, je réalise ce qui coince et m'exclame :
— Oh, désolée ! Et toi, ça va ?
Il esquisse un sourire amusé, visiblement content que j'ai enfin compris ce qui manquait – à savoir, moi qui lui retourne la question et fais semblant d'en avoir quelque chose à foutre. Merde, pourquoi est-ce que je ne comprends rien à la sociabilité ?
— Ça va, merci de demander, blague-t-il.
Je détourne le regard en croisant les bras sur ma poitrine, mon pied tapotant nerveusement la marche sur laquelle je suis installée, debout devant la porte.
— Désolée, je suis nulle en relations humaines, avoué-je.
— Oh, et moi qui croyait qu'on avait uniquement l'amour des chats sauvages en commun !
Il me sourit, tellement d'ailleurs que j'ai presque envie de rire. Je me demande s'il est toujours comme ça ou s'il se transforme en boule de joie et d'humour juste quand je suis dans les parages.
— Euh, je venais pour essayer de régler les choses entre Allison et Daphné, finis-je par dire. Ces deux-là ont un égo surdimensionné et elles n'iront jamais l'une vers l'autre, alors je propose qu'on les force à le faire.
Il arque un sourcil.
— « On » ? Je croyais qu'en tant que femme forte et indépendante, tu ne me demanderais jamais d'aide.
Je fixe le bout de mes Converse, un sentiment étrange me prenant à la poitrine. Je ne sais pas si c'est de l'humour ou s'il le pense vraiment mais dans les deux cas, je trouve ce constat assez réaliste.
— Je l'aurais fait si je n'avais pas aussi peur de ta sœur.
Il étouffe un rire.
— Tu m'étonnes ! s'esclaffe-t-il. Ma sœur est une vraie terreur ; en sixième, elle a cassé le bras d'un type parce qu'il avait osé critiquer les Winx.
Je ne peux retenir un sourire.
— Tu vois, c'est pour ça qu'elle me terrifie ! Et puis, j'ai besoin de mes deux bras.
Il me lance une moue comique, mais je ne suis pas sûre que ce soit le but recherché. Ce mec me déconcerte complètement.
— C'est sûr que c'est toujours plus pratique d'en avoir un de rechange, plaisante-t-il. Bref, en tout cas, j'approuve l'idée. Tu proposes quoi ?
J'hausse une épaule.
— J'avais pensé à un date forcé. Tu ramènes Allison, je ramène Daphné, et on les enferme dans une pièce pendant minimum deux heures. À mon avis, ça les forcera à communiquer.
— Ça, ou alors on se retrouve avec un cadavre sur les bras.
Je croise les bras sur ma poitrine avec un air joueur.
— Je suis sûre que tu sauras gérer ça. Tu as l'air d'un dur à cuire.
Il me lance un regard horrifié qui manque de me faire éclater de rire. Décidément, il faut croire que le voisin bizarre d'en face est vraiment expressif – ou du moins, il fait mine de l'être pour faire rire son public.
— Dois-je comprendre que je n'en ai pas l'air ? Non parce que si c'est ça, sache que je suis aussi un caïd. C'est juste qu'Allison a pris la plupart des gênes de bagarreur mais je te jure qu'elle m'en a laissé un peu.
— J'imagine.
Ensuite, nous nous regardons une seconde. Il me couve d'un drôle d'air, comme s'il essayait de comprendre quelque chose que je cacherais dans mon regard. On ne m'avait jamais regardée de cette façon.
— Alors... On se dit demain soir, vingt heures ? proposé-je finalement.
— Attends, quoi ?
Je fronce les sourcils.
— Euh, pour le date forcé d'Allison et Daphné.
Il écarquille légèrement les yeux et claque des doigts comme si tout à coup, il reposait les pieds sur terre.
— Ah, oui, évidemment.
Il marque une légère pause, puis ajoute :
— OK pour vingt heures. Venez ici, je préparerai quelque chose pour le dîner.
— Et je dis quoi à Daphné ? demandé-je.
— J'en sais rien, qu'elle a oublié des affaires ou autre chose. Invente un truc.
J'acquiesce.
— Très bien.
Il se met alors à jouer avec sa casquette du bout des doigts, la faisant légèrement trembler par-dessus ses cheveux bouclés. Je remarque au passage qu'il les a longs mais pas trop et qu'ils sont noir de jais, exactement comme sa sœur. Il doit avoir des racines hispaniques, ou quelque chose dans le genre.
Alors, je ne sais pas ce qu'il me prend mais soudain les mots jaillissent hors de ma bouche sans que je n'arrive à les retenir :
— Dis, est-ce que tu es espagnol ?
Il semble surpris que je relance la conversation, comme s'il s'attendait plutôt à ce que je lâche un « bye » précipité et que je m'enfuie en courant. Je ne lui en veux pas ; à vrai dire, j'y ai pensé très fort.
— Non, répond-il. Justement ; je sais que c'est difficile à croire mais je suis allemand. Le truc c'est que mon père est d'origine argentine et qu'il nous a filé tous ses gênes, alors ce n'est jamais crédible quand je le dis.
Je hoche légèrement la tête.
— Et toi, alors ? questionne-t-il.
Je m'apprête à répondre quand il me coupe d'un joyeux :
— Attends, je devine !
Je lui lance un petit sourire moqueur.
— Vas-y, essaie.
Il me fixe alors d'un drôle d'air, comme s'il était concentré mais qu'il pensait à autre chose en même temps. Puis, il tente :
— Grecque ?
— Raté.
— Russe ?
— Pas du tout.
— Canadienne ?
— Non plus.
— Ah, euh, je sais ! C'est un pays asiatique ?
— Oh mais t'es vraiment nul !
Il étouffe un rire.
— C'est bon, je donne ma langue au chat. Alors ?
Je coince une mèche de cheveux fins derrière mon oreille avant de répondre :
— Néerlandaise et italienne.
Il sourit.
— Joli mélange. C'est presque aussi difficile à deviner que moi.
Je balaye l'air de ma main droite avec un air dramatique.
— Là-dessus, je dois dire que tu as fait fort.
Sur ce, nous marquons un léger silence mais pour la première fois, il n'est pas gênant. Nous nous regardons juste sans rien dire, un fin sourire aux lèvres.
Une partie de moi est contente d'avoir rencontré Hélios. Il est gentil, et il ne me juge pas trop vite malgré mon caractère de cochon et mes mauvaises manières. Et puis, il sourit. Beaucoup, presque tout le temps. C'est sympa de faire face à un garçon positif.
— On se voit demain pour le date, alors.
Je marque une seconde d'hésitation, mais enchaîne vite :
— Le d... Ah oui, le date. Ça marche.
Il me lance un dernier sourire, étincelant par-dessus sa peau couleur caramel.
— À demain.
J'acquiesce et fait volte-face, pile à temps pour ne pas qu'il remarque mon sourire.
∞
Le lendemain, je reviens au pas de course à la maison.
Une fois de plus, je suis allée me garer devant l'école primaire. Cette fois, j'avais mis des lunettes de soleil et m'étais garée au fond du parking pour ne pas que le gendarme me remarque. Étant donné que j'y vais quasiment tous les jours, il aurait réellement fini par trouver ça suspect – et je veux bien croire que d'un œil extérieur, ça l'est très probablement.
Le problème c'est que mes précautions n'ont servi à rien parce que cette fois encore, je me suis enfuie au moment où les grilles se sont ouvertes. Comme chaque fois, j'ai essuyé des larmes brûlantes du revers de ma main en me garant devant la maison et j'ai attendu d'être complètement calmée avant de rejoindre Daphné à l'intérieur.
Parfois, je me dis que je pourrais lui dire. Mais après toutes ces années, j'ai peur que ça n'ait plus aucun sens...
— Daphné ! m'écriai-je en entrant dans la maison, mes clés de voiture à la main et mes lunettes de soleil sur le nez pour cacher mes restes de larmes. Viens, on sort !
Pas de réponse. Dans ces cas-là, il y a deux options : soit elle cuisine quelque chose, soit elle écoute de la musique en lisant dans le jardin.
J'adore m'y installer avec elle : c'est toujours doux et paisible, agréable et ressourçant. C'est comme une bulle de bonheur pendant laquelle nous avons toujours seize ans, et dans laquelle nous sommes inséparables. Puis, je reviens à la réalité et ça me fait toujours un peu mal parce que même si elle m'aime et que je l'aime aussi comme avant, les choses ne sont plus ce qu'elles sont.
En général, après ça, je file dans le salon pour ne pas qu'elle puisse voir mon air triste.
En tout cas, aujourd'hui c'est la première option qui prime : elle est actuellement derrière les fourneaux, ses Airpods plantés dans les oreilles. Ça sent la tomate et le basilic. Je crois qu'elle fait des lasagnes.
— Hello, dis-je d'une voix forte pour être sûre qu'elle m'entende.
Elle se retourne alors vers moi avec un grand sourire et trifouille son téléphone, probablement pour appuyer sur pause et m'entendre plus distinctement.
— Salut ! dit-elle joyeusement. Alors, cette recherche d'emploi ?
J'hausse une épaule, les joues rougissantes.
Comme je refuse de dire à Daphné ce que je fiche de mes journées, j'ai prétexté chercher un travail pour m'occuper jusqu'à ce que je quitte la maison pour ma rentrée au Canada en octobre. En théorie, ce n'est pas réellement un mensonge : l'argent ne pousse pas sur les arbres, et ça serait bien que je puisse travailler un peu pour payer les factures. Et puis, en plus, j'ai vraiment envie de m'occuper pendant les mois qui arrivent.
— Je n'ai rien trouvé pour l'instant, répliqué-je en essayant de rester la plus sereine possible.
Elle affiche une moue désolée qui fait monter en moi une vague de culpabilité.
— Je suis sûre que tu vas trouver, Mai'. Tu es une bosseuse.
J'hausse les épaules et me hisse sur le plan de travail tandis qu'elle remue sa sauce, concentrée sur sa tâche.
— Dis, tu peux venir avec moi chez Hélios ? Il...
Je marque une petite pause, juste le temps de trouver un mensonge crédible. Dieu merci, je me remémore bien vite ce que Barbara m'avait glissé lors de l'une de nos dernières rencontres : « Félicia t'a appris des tas de trucs en bricolage, non ? »
Derrière Daphné, j'aperçois un pot de peinture blanc cassé.
Génial, ça fera parfaitement l'affaire.
— Il m'a promis de me montrer une technique pour bien poser la peinture sur les murs. Pour qu'une couche suffise, ajouté-je en essayant d'avoir l'air confiante.
Ma meilleure amie arque un sourcil.
— Pourquoi est-ce qu'il ne vient pas directement ici ?
— Parce que son matériel est là-bas.
Heureusement, Daphné n'y connaît rien en bricolage et ne pose pas plus de questions. Elle se contente de répliquer, les yeux sur sa préparation :
— En tout cas, désolée mais tu iras toute seule. Je ne veux pas prendre le risque de croiser Allison.
Sans hésiter, je rétorque :
— T'inquiète, elle sort ce soir.
Mon amie relève la tête aussi vite que l'éclair, sa queue de cheval blonde fouettant ses épaules nues.
— Tu sais avec qui ?
J'hausse une épaule, un léger sourire planant sur mes lèvres.
— Aucune idée. Mais si tu viens avec moi, tu pourras demander directement à Hélios.
Elle se mordille la lèvre inférieure sans me quitter des yeux, signe qu'elle hésite. Un vrai débat intérieur semble avoir lieu dans sa tête mais finalement, elle déclare :
— OK, allons-y.
Quelques minutes plus tard, nous sommes sur le pas de la maison d'en face. Daphné est renfrognée, probablement parce que ça l'agace de savoir qu'Allison continue sa vie bien tranquillement sans se soucier de leur rupture. Enfin, disons plutôt que c'est ce qu'elle croit qu'elle fait. Oups.
Tandis que j'appuie deux coups sur la sonnette, j'entends la blonde grommeler à ma droite :
— Et dire que je leur ai laissé la maison.
Elle lève les yeux sur les fenêtres situées à l'étage, le visage fermé.
— Tu aurais dû rester. C'est chez toi, ici, répliqué-je. Allison aurait pu dormir chez une amie.
Daphné hausse les épaules, son masque de colère se fissurant légèrement.
— Oui, mais... Elle a toutes ses affaires ici. C'est toujours l'enfer quand elle fait sa valise, elle prend des heures. Là, au moins, c'est plus facile.
Je lui lance un sourire désolé en lui caressant gentiment le bras. Je trouve ça touchant parce que malgré leur dispute, les sentiments que ma meilleure amie porte à Allison sont flagrants. Ça doit être sympa d'avoir une personne qui nous aime à ce point même quand on est insupportable ou qu'on fait des conneries.
— Hello hello ! s'exclame soudain Hélios en ouvrant la porte. Vous avez fait bonne route ?
— Ah-ah. Tu as mangé quoi pour être aussi drôle ? le taquine Daphné.
Ils échangent un regard complice tandis que je détaille discrètement le brun du regard. Ce soir, il a enfilé une chemise grises à manches courtes par-dessus un t-shirt noir assorti au pantalon. Il porte aussi une plaque en argent par-dessus qui ressort particulièrement et attire mon regard. Je ne l'avais pas remarquée avant, mais je réalise soudain qu'il l'a toujours eue autour du cou depuis que je le connais – c'est à dire : depuis deux semaines, finalement.
— Entrez, dit-il gentiment en se tassant contre la porte.
Tandis que je passe à côté de lui, il me regarde exactement comme la dernière fois : comme si j'étais une énigme, comme si quelque chose l'intriguait dans mes yeux. Je me demande ce qu'il y cherche.
— Bon, ben, montez, finit-il par dire.
Je retire mes chaussures en voyant Daphné le faire et m'engage dans l'escalier derrière Hélios, qui passe en deuxième. Je ne suis pas surprise par la configuration de la maison : je suis venue ici des millions de fois quand j'étais plus jeune, et je me rappelais très bien que toute la maison était à l'étage mais qu'il fallait passer par l'entrée du rez-de-chaussée pour y accéder. J'ai toujours trouvé le concept génial, parce que ça tient encore un peu plus les gens qu'on n'aime pas loin de notre vrai chez nous.
En résumé, dans mon cas : la race humaine toute entière.
— Hé, me chuchote soudain Hélios en se retournant. Prête à exécuter notre plan ?
Je m'arrête en plein milieu de l'escalier, manquant de lui rentrer dedans.
— Oui, oui. On les enferme où ?
Un fin sourire éclaire ses lèvres.
— Ici, répond-il.
Puis, sans un mot de plus, il claque la porte de l'étage juste sous nos yeux et ferme à triple tour.
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