14 - First scheme


14 - First scheme 


| CHAN |


Pendant quelques secondes, Chan hésita. Était-ce Hyunjin qui avançait droit devant lui, ou un criminel recherché par Interpole ? En effet, avec ses vêtements noirs, son bob sombre et un masque de la même couleur, le jeune homme de dix-neuf ans donnait vraiment l'impression de s'être évadé d'Alcatraz

Alors qu'il déambulait entre les rangs au beau milieu de la cantine universitaire, Hyunjin ne pouvait s'empêcher de jeter des coups d'œil un peu partout autour de lui. Après réflexion, Chan décréta qu'il avait plutôt les allures d'une pop star internationale, soucieuse de fuir les paparazzis en plus de vouloir à tout prix dissimuler son identité.


— Où est Jeongin ? 

Chan haussa les sourcils en posant cette question au jeune brun qui venait de déposer son plateau en face du sien.

— Je lui ai dit de ne pas me suivre, et d'aller manger avec d'autres personnes de la classe, répondit-il. 

Il retira son sac à dos avant de tirer la chaise sur laquelle il projetait de s'asseoir.

— Il a déjà des potes ? s'étonna le plus âgé. 

Son interlocuteur leva les yeux au ciel en s'installant en face de lui.

— Bien-sûr, on parle de Jeongin quand même. Soyons honnêtes : niveau popularité il n'a vraiment rien à nous envier. D'ailleurs, je suis surpris de constater que j'ai réussi à être en tête à tête avec toi. Où est Han Jisung ? 

Chan secoua la tête, un air affligé imprimé sur son faciès. Parmi toutes les choses qui l'agacaient il n'était pas impossible d'y trouver cette inimitié qui perdurait entre Jisung et Hyunjin. 

— Bon, il se passe quoi ? demanda-t-il, évitant ainsi de répondre à la question qui lui avait été posé.

Le brun qui lui faisait face baissa les yeux sur son repas, et un soupir presque imperceptible s'échappa de ses lèvres. Il haussa les épaules et attrapa ses baguettes. 

Autour d'eux, bavardages et autres bruits désagréables venaient combler le silence qui aurait pu s'installer. 

— C'est cette écrivaine, Phoebe8811, commença Hyunjin en ne cessant de fixer son riz avec un manque d'appétit apparent. Elle a publié un texte sur Instagram, et dessus elle m'accuse d'avoir harcelé une jeune fille de mon lycée, qui s'est suicidée l'an dernier. Elle n'a pas tort sur deux points : cette fille, Chang Haneul, était harcelée et c'est sans aucun doute ça qui l'a poussée à commettre l'irréparable. 


Chan écoutait Hyunjin avec une grande attention. Son cœur s'était compressé dès qu'il avait entendu les propos du jeune étudiant. Le harcèlement était une chose qu'il connaissait bien, et il avait une parfaite connaissance des dégâts que cela pouvait provoquer chez un simple être humain. Il prit une petite gorgée d'eau et se rapprocha de quelques centimètres pour s'assurer de ne manquer aucun mot que le brun allait prononcer. 



— Sur le coup, je n'ai pas compris. J'étais choqué, abasourdi. Elle a posté plein de photos pour accompagner son texte. D'ailleurs, je ne sais pas si tu les as vues, mais sache qu'elles sont truquées. Je... enfin, je ne pense pas être un mythomane ! J'ai jamais fait ça ! 

— Calme-toi, y a déjà certains idiots qui nous fixent comme si nous étions de vraies bêtes de foire, chuchota le brun en esquissant un sourire forcé en direction d'un groupe d'individus qui rivaient sur eux un regard étrange. 

— Tout ça me fait sérieusement chier, grommela Hyunjin. Tu sais aussi bien que moi que cette écrivaine a une influence non-négligeable. Faire circuler des rumeurs, raconter des mensonges... ça n'a jamais été son truc. Alors, pour les gens c'est évident : si pour une fois elle pointe du doigt une personne c'est que cette dernière est forcément mauvaise.


Il fit une pause et prit le temps de se frotter les yeux. Le voyant ainsi, le plus âgé sentit une peine croître en lui. En quelques secondes, c'était comme si le mal-être de Hyunjin s'était propagé dans l'air avant de le saisir en plein cœur. 



— Mais dans le fond, est-ce qu'elle a tort Chan ? Après ce que j'ai fait... Ce qu'on a fait... Je...

— Tais-toi Hyunjin, toute cette histoire n'a rien à voir avec ce qu'il s'est passé ce jour-là, tu m'entends ? 

— Je sais, murmura-t-il, mais je suis en train de te dire que toutes les insultes, les remarques et autres choses horribles qui sont en train de m'arriver, ne sont peut-être ni plus ni moins qu'une sorte de retour de flamme, une punition divine. 


Chan conserva le silence, le temps de prendre une autre gorgée d'eau. 



— Pour l'instant, conclut-il, il faut qu'on arrive à prouver que cette web-écrivaine a tort. 

— Ce ne sera pas facile..., soupira le brun. Toi tu l'a crue, non ? La seule différence entre toi et les autres, c'est que contrairement à eux tu as bien voulu entendre ma version des faits. 

— Ne sois pas si pessimiste, on trouvera bien un moyen de faire basculer cette tendance "anti-Hyunjin"... Regarde Jeongin, il est super aimé et... 

— Et il ne faut pas que ça change. Je ne veux pas altérer sa réputation. 


Leur conversation s'arrêta pendant quelques secondes. Les deux garçons en profitèrent pour toucher au repas disposé en face d'eux. Le plus âgé réalisa qu'il était affamé en sentant le goût du riz envahir son palais. 


— Je crois que j'ai une solution à notre problème, lança Chan. 

Il posa ses baguettes et prit le temps de se répéter intérieurement les propos qu'il était sur le point d'énoncer.

— On va demander à l'écrivaine de dire la vérité. On va lui demander d'avouer que tout ce qu'elle a dit sur toi est faux. 

— Comment ? s'étonna Hyunjin. 

— Bah, en s'adressant à elle tout simplement. 


Le brun qui lui faisait face effectua une moue qui mit en évidence son incompréhension. Il semblait avoir du mal à visualiser comment ils allaient s'y prendre pour s'adresser à cette web-écrivaine. Et dans le fond, ses doutes étaient fondés. À tous les coups, cette fille devait être noyée sous une pluie de notifications. Elle devait sans aucun doute être du genre à ne pas répondre aux messages. Mais pour Chan, il était clair que le problème de Hyunjin ne devait pas se régler derrière un écran. 


— Lui envoyer un message ne servira à rien, fit remarquer Hyunjin. 

— Je sais, répondit Chan en un sourire. Et c'est pour ça que nous allons tout simplement chercher qui se cache derrière Phoebe8811


À peine eut-il fini de prononcer sa phrase, que les yeux de l'étudiant attablé en face de lui s'écarquillèrent avec une vitesse remarquable. Horreur et surprise venaient sûrement de le saisir. Il entrouvrit les lèvres, plissa les yeux... mais au final, il ne dit rien. 


— C'est une super idée, non ? 

— Mais ouais ! 


L'aîné sentit une lueur de joie faire palpiter son cœur lorsqu'il aperçut une nitescence d'espoir illuminer le regard du jeune homme. 


— Tu sais je pense à quoi ? reprit Hyunjin. Elle refusera, je suis sûr qu'elle ne voudra pas. Elle est du genre à être discrètement intrépide, magnifiquement déterminée et sûre de ses convictions. 


Il soupira. Regard songeur, menton posé sur le creux de sa main, en parlant d'elle le garçon donnait presque l'impression qu'il était en train d'évoquer sa dulcinée. Chan pencha la tête sur le côté, surpris. Comment Hyunjin pouvait évoquer d'une façon aussi élogieuse une personne qui était à l'origine de ses tourments ? 


— Ne t'en fais pas pour ça. Je sais que ça peut paraître méchant, et ça me peine, mais... On lui posera un ultimatum : si elle refuse de rectifier son erreur, on n'hésitera pas à dévoiler son identité au grand jour. 

— Non Chan, je ne peux pas faire ça. 

— Pourquoi ? demanda-t-il en haussant un sourcil. 

— Je ne veux pas lui mettre la pression. Ok, ça va te sembler super étrange mais... Cette web-écrivaine, je..., bredouilla-t-il. 

— Tu l'aimes !? s'exclama le plus âgé d'un ton incrédule. 


Ni une ni deux, Hyunjin se mit à gesticuler dans tous les sens pour lui faire comprendre qu'il ne devait pas hurler une telle chose au beau milieu de la cantine universitaire. Conscient de cela, son aîné s'empressa de plaquer sa main contre ses lèvres comme si ce simple geste suffirait à annuler sa dernière action un peu déplacée.


— Mais je suis choqué Hyunjin. Choqué, murmura-t-il. 

— Tu ne pourras pas comprendre. Je pense que personne ne le pourrait. 

— Ah bah ouais c'est clair, là je suis complètement paumé. Mais alors, tu vas laisser les choses comme ça ? 

— Non, je pense que t'as raison ! Il faut que je la retrouve ! Tu sais, on dit souvent que dans chaque mal il y a un bien. Alors, la bonne finalité de toute cette histoire c'est peut-être la découverte de l'identité de cette fameuse personne qui fait battre mon cœur.


Parfois, Hyunjin avait vraiment la tête dans les nuages. Avec lui, tout laissait à penser que la vie n'avait rien à envier à un drama au scénario bien ficelé. Chan ne put s'empêcher de sourire d'amusement. Peut-être que le brun n'avait pas totalement tort : certains malheurs nous ouvrent une porte vers un bienfait secret. 

— Bien, maintenant il nous reste plus qu'à savoir comment on va s'y prendre pour trouver son identité, conclut le plus âgé. Je pense connaître les bonnes personnes pour ça. 

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GONE DAYS 

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Chargé de deux sacs - un pour le sport et un autre pour ses cours - Chan se positionna devant l'entrée d'un Bubbletea du quartier. Il avait été tenté de souffler de soulagement en constatant que l'endroit était loin d'être bondé.

L'horaire de son "entretien" avec Ciara ne tarda pas à pointer le bout de son nez. Très vite, le jeune homme se sentit légèrement rongé par le stress et l'appréhension. Allait-elle venir ? Alors  qu'il commençait un peu à s'inquiéter, une deux roues teintée d'un noir lustré se mit à ralentir sa course avant de se positionner près de d'autres scooters. À la vue de l'inscription dorée qui émergeait sur la roadster obscure, Chan ne tarda pas à remarquer que cette moto - dont le modèle était très récent - n'était autre qu'une des merveilles de la grande entreprise automobile KING. La personne qui manipulait un tel engin coupa le moteur de sa roadster avant de la quitter. Lorsqu'elle retira son masque de moto, Chan manqua de peu d'écarquiller les yeux en reconnaissant deux nattes africaines obscures, embellies cette fois-ci par de discrètes mèches argentées. Vêtue d'une veste en jean très ample derrière laquelle elle portait un sweatshirt Nike, Ciara se dirigea vers l'étudiant en esquissant un sourire formel. Elle fit passer son casque dans sa main gauche afin de tendre la droite vers Chan. 


— Désolé pour le retard, j'ai un peu galéré à trouver l'endroit. J'ai l'impression qu'à chaque rue il y a au moins vingt mille cafés, Bubbleteas et endroits pour manger.

— Pas de problème, répondit le brun en acceptant la main qu'elle lui tendait. Bienvenue à Séoul ! Je pensais que ton frère devait t'accompagner. 

— Derek était occupé, il devait régler quelque chose avec un ami. J'ai dû me débrouiller avec un simple GPS. 


Les deux jeunes gens entrèrent dans le Sweet Cup, nom attribué à cet endroit spécialisé dans la confection de thés agrémenté de petites perles savoureuses. Voyant que Ciara avançait tranquillement vers le comptoir derrière lequel était occupée une jeune femme d'environ leur âge, Chan hâta le pas afin de la devancer. Il ne voulait pas la laisser payer quand bien même il savait qu'elle était issue d'une famille particulièrement fortunée. 


— Bonjour, commença la jeune femme en esquissant un joli sourire. Qu'est-ce que vous désirez ? 


Il aurait fallut être aveugle pour ne pas remarquer que le regard qu'elle avait accordé à Chan était particulièrement sympathique et accueillant, tandis que celui qu'elle avait lancé en direction de Ciara était empli de dédain et de dégoût. La jeune afro-américaine se contenta de la scruter avec un stoïcisme déconcertant, avant de cligner des yeux à plusieurs reprises et de laisser échapper un léger soupir de lassitude. 


— Bon, qu'est-ce qu'il servent ici ? demanda-t-elle à Chan. 


Ni une ni deux, le garçon s'empressa de lui traduire la totalité des goûts disponibles pendant qu'elle l'écoutait avec nonchalance, le menton posé sur le creux de sa main. Ciara donnait l'impression de s'ennuyer pendant que la caissière devait sans aucun doute s'impatienter. Chacun de ses ongles manucurés tapotaient le comptoir et elle laissait échapper de légers soupirs.  


— Je suis plus thé vert et saveur fruitée, lança Ciara. 

— Je pense savoir ce qu'il te faut alors ! 


L'étudiant passa les commandes et au moment de les régler la jeune femme s'empressa de dégainer sa carte de crédit.


— Je me charge de payer ne t'en fais pas, s'empressa de dire Chan. 

Elle haussa un de ses sourcils sombres, légèrement interloquée. 

— C'est un entretien, pas un rencard. Chacun paie sa partie. 


Un petit "sans contact" et l'affaire fut réglée. Pendant qu'ils s'installaient, Chan ne pouvait s'empêcher de jeter des regards curieux en direction de la jeune femme. Quand bien même elle était très loin d'adopter une attitude ostentatoire, l'assurance semblait battre dans ses veines. Elle était munie d'une force douce devant laquelle beaucoup devaient sans aucun doute plier l'échine. 


— Bien, tout d'abord j'aimerais en savoir plus sur ton rapport avec l'enseignement. T'es vraiment très jeune, ça m'étonne que tu puisses enseigner une langue étrangère. Puis, j'ai cru comprendre que les coréens n'étaient pas les plus doués avec l'enseignement d'une langue vivante. 


Elle sirota sa boisson et guetta avec attention la réaction de son interlocuteur. 


— J'ai vécu en Australie jusqu'à mes quatorze ans, donc l'anglais est devenu quelque chose d'assez naturel pour moi, commença-t-il. Comme beaucoup, j'ai énormément galéré pour entrer à la fac. C'est pour ça que dès ma première année, je me suis lancé dans un projet qui consistait à réunir des étudiants prêts à aider bénévolement de jeunes collégiens et lycéens dans la préparation de leur examen. Mon but est véritablement de leur montrer une méthode d'apprentissage différente de celle qu'on leur prône au collège et au lycée. 

— Ah mais oui ! Maintenant que j'y pense, Madame Cho m'avait déjà parlée de cette histoire de cours de soutien. C'est très honorable de ta part, dit-elle. 

Il se gratta la joue et prononça un "merci" non sans esquisser un large sourire. 

— Tu es étudiant en quoi ? 

— Je suis en quatrième année de faculté de commerce et d'administration des entreprises. J'espère poursuivre et obtenir un master. 

Un léger souffle s'échappa des lèvres de Ciara. 

— Pas mal. Tu pratiques de la musique c'est ça ? Et du basket aussi ? Et en même temps tu gères cette association ? 

— Euh... oui ? 

— Costaud tout ça. Bon au moins, tu dois être du genre à t'endormir en trois secondes le soir. 

Pas du tout. 

— Je pense que l'on devrait essayer pendant une semaine pour voir comment ça marche, conclut Ciara. J'ai apporté mes bouquins pour que tu puisses les consulter et... mettre en place une méthode en fonction de ceux-ci ? 

Et Chan se retrouva avec trois manuels à faire entrer dans son sac. Consciente de cela, Ciara fit une légère grimace et joignit ses deux mains avant de s'incliner légèrement. 

— Désolé pour le poids que je viens d'infliger à... 

— Pas de soucis ! 

— Si tu le dis ! Du coup, pour le paiement je verrais ça et je te dirai par messages. On commence la semaine prochaine, aux horaires qui te conviennent. Je t'envoie tout de suite mon petit planning de la semaine pour que tu puisses avoir un aperçu des moments où je suis libre. 


Comme pour confirmer ses dires, le téléphone de Chan s'illumina et lui signala l'arrivée d'un message de Ciara accompagné d'une pièce jointe. 

Et ils s'étaient quittés après cette discussion purement professionnelle. À la fin de celle-ci, l'esprit du garçon était empli de doutes. Peut-être qu'il s'imposait beaucoup trop de tâches à faire ? Il balaya aussitôt cette réflexion. Faire plusieurs choses était un moyen pour lui de ne pas perdre son temps et surtout, c'était pour lui la seule façon de ne pas se retrouver complètement seul avec ses pensées, ses remords et ses tourments. Depuis peu, la solitude l'effrayait. Telle était la raison pour laquelle il avait développé une crainte incommensurable envers la nuit, et cette faculté qu'elle avait de nous faire réfléchir sur toutes les grandes lignes de notre existence. 


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