Chapitre nº 2

Abel

J'aurais pu réviser ce contrôle, je l'avoue. Heureusement qu'Éden est là. J'essaye de déchiffrer son écriture en pattes de mouche, recopiant les réponses sur ma propre feuille. Je modifie un peu les phrases, pour que la supercherie soit parfaite. Tout fonctionne à merveille.

Un peu plus tard, la professeur vient ramasser les copies. Je lui donne la mienne, souriant légèrement. C'est de trop ?

Éden tapote mon bras et me montre un petit papier où elle a écrit :

<< J'espère que t'a pas recopié mot pour mot, sinon je t'étripe. Elle va croire que c'est moi qui ait copié.>>

Je prends un crayon dans ma trousse et lui réponds, en bas.

<< T'inquiètes. Je gère la situation.>>

Je relève les yeux et la voit, avec son air suspicieux. Elle finit par hausser les épaules, regardant le tableau.

Le cours reprend. Je note tout ce que je peux, mais c'est assez délicat. Elle parle vite, n'articule pas, se retourne toutes les trois secondes. Elle le sait pourtant, que moi, Abel, je suis là. Et elle ne fait aucun effort. C'est trop demandé ?

Finalement, lorsque le cours touche à sa fin, je n'ai noté que trois phrases. Super.

Nous nous rendons à notre cours suivant, musique. On m'a laissé le choix, en sixième, de vouloir ou non assister aux cours de musique. J'ai accepté. Aujourd'hui, peut-être que j'aurais répondu autrement.

Le cours en lui-même est très intéressant. Nous apprenons à lire des partitions, des biographies de grands compositeurs, la naissance de certains styles musicaux. Je m'ennuie un peu lorsque les autres chantent, mais là n'est pas le problème.

Le professeur, voilà le problème. Il me jette tout le temps des regards en coin, détourne le regard quand je l'observe à mon tour. Il ne m'a presque jamais adressé la parole. Il a pitié, je le sais. Et j'ai horreur de ça.

Je m'installe dans le fond de la classe, à côté de cette fille qui s'appelle Charlotte. On se s'est jamais parlés, mais elle a l'air gentille. Peut-être qu'elle me trouve trop impressionnant ? Ce qui m'étonnerait fortement.

Les gens n'osent pas discuter avec moi. Ils ont peut-être peur de dire une bourde, de me vexer. J'aimerais bien avoir des amis autre que ma sœur. Il faudrait presque que je séquestre des gens dans mon placard...

Je sors mon classeur, ma trousse. Il n'y a pas de tables dans cette salle, juste des chaises molletonnées.
Pour aujourd'hui, il fallait apprendre la première strophe de notre nouvelle chanson. J'ai bien sûr été dispensé de ce devoir.

En musique, je sers de spectateur. J'observe les autres se lever, chanter. Je lis les paroles sur leurs lèvres. Certains semblent gênés, ils marmonnent à peine. D'autres ont l'air plus confiant, ayant l'air de stars à un concert. Le prof hoche la tête, il a l'air satisfait de ces élèves.

Nous commençons à apprendre la différence entre la gamme majeur et mineur quand la sonnerie de 10h00 retentit. Je le sais, parce que tout le monde se lève d'un coup.

J'enfile mon manteau et sort avec Éden, dans le froid du mois de janvier.
Ma soeur a de nombreux amis, mais elle reste la plupart du temps en ma compagnie. Des fois, elle essaye de me mêler à ses conversations entre elle et les autres, tentatives qu'elle sait vouées à l'échec d'avance.

Nous marchons en contre-sens du vent jusqu'à ce que nous nous adossions au portail.

- Tout va bien ? Tu dis rien aujourd'hui, signe Éden.

J'hoche vivement la tête, je n'ai jamais dis grand chose de toute façon.
J'ai appris la langue des signes vers mes 4 ans. Nous avons tous appris au même moment, rien que pour moi et mes besoins si particuliers. Mes frères, ma sœur, mes parents. Juste pour pouvoir communiquer avec moi. J'ai toujours considéré ça comme une sorte de sacrifice.

Le midi, à la cantine, je mange avec les amis de ma sœur. Je ne les considère pas comme mes amis. Ils discutent avec moi, sont sympa et attentifs, mais c'est tout. Toujours cette pitié qui me suit partout.

Ils me semble qu'ils discutent du dernier film de je-ne-sais-plus-qui qui vient de sortir au cinéma. Ils comptent aller le voir.
Moi, je mastique mon morceau de pain, n'ayant pas vraiment ma place dans le débat.

On tapote mon épaule, je tourne la tête. C'est Mélanie, la typée asiatique, amie de ma sœur. Ses cheveux tombent sur ses épaules en ondulés noirs. Elle me sourit gentiment.

- Tu voudras nous accompagner au cinéma ? demande-t-elle très lentement.

Au moins, j'ai bien compris. C'est un peu exagéré, mais j'ai compris. Mélanie a toujours été plus gentille que les autres envers moi. C'était notre voisine, avant qu'elle ne déménage il y a quelques années. On jouait à des jeux débiles et on s'amusait bien.

Sa proposition est plutôt inattendue. Je lance un rapide coup d'œil à ma sœur, celle-ci hausse les épaules. Je regarde à nouveau Mélanie et lui sourit, acquiesçant d'un signe de tête.

Elle semble alors ravie. Moi, je ne le suis pas spécialement.
J'adore les films, vraiment. À la maison, on peut me mettre les sous-titres. Au cinéma, je n'aurais aucun moyen de suivre le film. Plutôt dommage.

***

Je fais mes devoirs sur la table de la salle à manger. Éden peine avec ses exercices de français. Je termine avant elle, et vais l'aider. J'aimerais bien devenir professeur. Mais je ne me fais pas d'illusions, c'est un projet assez irréalisable.

Nous devons faire un exercice sur le subjonctif, ce qui pose de gros problèmes de compréhension à ma sœur. Elle a tendance à vite baisser les bras, ne voulant pas faire d'efforts. Pourtant, elle est très loin d'être idiote. Elle tripote son bracelet lorsque je lui explique pour la troisième fois. Elle soupire.

- Aller... dis-je pour la forcer à continuer.

Il m'arrive de parler. Mais c'est assez compliqué d'aligner deux mots. Je ne suis pas muet, et encore heureux. Ma soeur dit que j'ai une voix insupportable. J'espère qu'elle plaisante.

Elle sourit un peu, pas si insupportable finalement. Elle observe son cours, puis son exercice. Elle griffonne ses réponses et me montre. Tout est exact.
Voilà, c'est ce que je disais. Éden est capable de tout avec un peu de volonté.

Elle me remercie et remballe ses affaires, je fais de même. Ruben est à la même table, un livre de maths ouvert devant lui. Je crois qu'il n'a pas vraiment envie d'être dérangé. Il prépare son BAC ES, mais ne révise que quand l'envie lui prend. J'espère qu'il l'aura quand même.

Je vais dans ma chambre. Je m'occupe les mains en faisant mon lit, en tapotant mes oreillers. La chambre de ma soeur est juste en face de la mienne. Ça fait un moment que je n'ai plus mis les pieds dans sa "grotte". Un jour, peut être que je découvrirais le secret derrière cette porte.

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