Nous deux, un parc
La scène est éclairée par de multiples projecteurs jaunes et verts. On entend des chants d'oiseaux. De part et d'autre d'un petit bassin d'eau en marbre, deux bancs blancs se font face, et des plantes exotiques poussent plus hauts que la limite du rideau. La voix désincarnée d'une opératrice, invisible, retentit.
OPÉRATRICE : 2-4-6-0-1 et 3-1-4-1-5, votre tour. Dix minutes.
Les lumières s'allument dans la salle. Les deux portes derrière les spectateurs s'ouvrent. SACHA et CAMILLE entrent chacun de leur côté et descendent silencieusement les gradins jusque devant la scène. Ils sont vêtus d'une tenue scientifique anti-contamination blanche et leurs visages sont en partie cachés sous un masque chirurgical. Les deux montent sur la scène et enlèvent leurs protections, se retrouvant à respirer à l'air libre et en short et t-shirt. Les lumières s'éteignent dans la salle. Seules restent allumées celles de la scène.
SACHA, sortant de sa poche des lunettes de soleil et les mettant sur son nez : Aaah, ça fait du bien !
CAMILLE, s'asseyant sur le banc de droite : C'est joli, oui.
SACHA, dans un grand sourire : C'est si bucolique et poétique comme lieu !
CAMILLE : Bof. Une poésie éphémère, alors ... On n'a que dix minutes.
SACHA, s'asseyant sur le banc de gauche : C'est incroyable comment ils arrivent à synthétiser l'odeur des plantes. Et cette brise légère qui effleure mon visage d'habitude irrité par les masques ! C'est exceptionnel. Baudelaire aurait adoré cet endroit. A coup sûr, il en aurait écrit un sublime poème. A la fois torturé et romantique !
CAMILLE, posant un coude sur un genou et écrasant sa tête dans son poing : Heu ... Au risque de me répéter, Sacha, on n'a que dix minutes pour profiter de ce petit paradis. Tu veux vraiment gaspiller notre temps à papoter mollement à propos de ... -faisant une grimace- de poésie ?
SACHA : De quoi tu veux parler ? Si on est ici, c'est pour se détendre un peu et bénéficier d'un moment de bien-être. A moins que tu veuilles discuter de la morosité et des maladies en dehors de cette bulle ?
CAMILLE, ronchonnant : Non, bien sûr que non. Mais enfin, la poésie, quoi ! Y'a pas plus barbant.
SACHA : Oh ! Je peux pas te laisser dire ça. Dis-moi quel autre genre permet de laisser transparaître des flots d'émotions avec autant de symbolique, tout en étant poignant ?
CAMILLE reste silencieux. SACHA se lève et s'approche d'une énorme fougère.
SACHA, effleurant de la main la fougère : La poésie parle à tout le monde. Ses messages sont universels.
CAMILLE : Quand on comprend le message ...
SACHA : Quelle mauvaise foi ! En plus, je suis certain que tu peux te rappeler d'un poème appris en classe. Si ça ce n'est pas révélateur de la puissance de la poésie !
CAMILLE : Oui, c'est vrai.
SACHA : Ah ! Tu vois ? Bon alors, laquelle était-ce ?
CAMILLE se lève et contourne son banc. Il se penche et prend appuie sur le dossier, la tête vers le bas, les mains tremblantes.
SACHA, inquiet : Qu'est-ce qu'il y a ?
CAMILLE : Je ... Je ne peux pas !
CAMILLE se retourne et s'appuie contre le tronc d'un petit palmier.
SACHA : La poésie révèle nos blessures. C'est encore un de ses fameux pouvoirs qui en fait une exception. Victor Hugo disait "La poésie, c'est tout ce qu'il y a d'intime dans tout."
CAMILLE : Ce n'est pas vraiment ça. Et puis, ce n'est pas forcément vrai que la poésie fait le bien. Regarde ces poètes là ... ceux qui se définissent eux-même comme maudits.
SACHA : Justement, ils l'ont trouvé comme moyen d'expression pour leurs peines. La littérature, dans sa globalité, c'est un exutoire. Et la poésie, c'est une délivrance.
CAMILLE : Je vois pas en quoi c'est une délivrance d'aller au tableau et de réciter "Demain dès l'aube".
SACHA : C'est ce poème qui t'a traumatisé ?
CAMILLE : Non. Et je ne suis pas traumatisé ! J'ai juste le droit d'être ... bouleversé parfois.
SACHA : Tu vois, elle est un exhausteur de sentiments.
CAMILLE : Je ne suis pas sûr que tu emploies correctement ce mot.
SACHA : C'est pas grave. C'est poétique, justement.
CAMILLE, revenant sur son banc : Si tu le dis. Ce qui me dérange, c'est que tout en s'imposant des critères et des règles, les poètes se défoulent. Deux choses qui posent alors problèmes. La première, c'est qu'ils pensent, avec leurs égos surdimensionnés, que n'importe qui pourra déchiffrer leurs messages et leurs figures de style farfelues. Déjà ça, ça me fatigue. La seconde, c'est qu'on n'est pas leur fichu psy !
SACHA, s'asseyant à nouveau : Ahah ! Ce n'est pas totalement vrai, mais je comprends. A mon avis, ce n'est pas forcément important de tout comprendre. On doit tenter de ... de ressentir la poésie, tu comprends ?
CAMILLE : Pas trop, non.
SACHA : La poésie, c'est la beauté et la démesure à l'état pur. C'est une déclaration d'amour au monde, à la vie, à la mort, à la nature tout entière. Comme cette bulle dans laquelle nous sommes. Cette bulle, c'est une strophe, Camille. A la fois pleine de beauté, mais dans un monde terrible. Une métaphore de nos sentiments et de nos rêves, dans une époque charnière.
CAMILLE : Il paraît que la drogue favorise le développement du virus. Tu devrais faire gaffe.
SACHA : Rooh, t'es lourd.
CAMILLE : Pardon, continue.
SACHA : Regarde où nous sommes. La technologie et la science font des miracles, de nos jours. Elles décrivent la nature, la décortiquent et la démystifient. Par contre, la poésie la dépeint et l'embellit. Même quand un poète traite de la mort ou de la dépression, il sait plonger sa détresse dans un val luxuriant ou une campagne blanchie.
CAMILLE : Mais aujourd'hui, qui s'intéresse à la poésie ? Et surtout, à quoi elle pourrait bien servir, alors que tout le monde est angoissé et que le monde est pollué et condamné ?
SACHA : C'est un langage que la Terre entière devrait décréter universel. Je suis convaincu que si chaque femme et chaque homme sur cette planète prenait un peu le temps d'écrire, de lire et d'écouter de la poésie, l'Humanité tout entière serait plus apaisée et arrêterait d'enchainer les erreurs.
CAMILLE : Tu es beaucoup trop utopiste.
SACHA : Peut-être, mais j'ai la foi. Un jour, tout le monde se rendra compte qu'explorer sa psyché et ses sentiments, que ce soit poétiquement ou de manière plus terre à terre, ça ne peut qu'être bénéfique.
CAMILLE : Tu rêves.
SACHA : Sûrement. De toute façon, le rêve, l'onirisme, la poésie ... Tout ça est très lié. Bref, tu ne veux vraiment pas me parler de ce poème, qui te trotte dans la tête ?
CAMILLE, poussant un profond soupir : Colloque Sentimental. Je m'en souviens encore parfaitement.
SACHA : Je t'écoute.
CAMILLE, se lève, fixe son regard vers le fond de la salle et récite :
Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux formes ont tout à l'heure passé.
Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l'on entend à peine leurs paroles.
Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux spectres ont évoqué le passé.
— Te souvient-il de notre extase ancienne ?
— Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne ?
— Ton cœur bat-il toujours à mon seul nom ?
Toujours vois-tu mon âme en rêve? — Non.
— Ah ! les beaux jours de bonheur indicible
Où nous joignions nos bouches ! — C'est possible.
— Qu'il était bleu, le ciel, et grand, l'espoir !
— L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.
Tels ils marchaient dans les avoines folles,
Et la nuit seule entendit leurs paroles.
SACHA : Verlaine.
CAMILLE : Oui.
SACHA : C'est sublime.
CAMILLE : Oui.
SACHA : Je pense que je comprends. Ce poème te fait penser à notre monde actuel. Il te déprime.
CAMILLE : Oui.
SACHA : C'est le spleen.
CAMILLE s'affale sur son banc. Un long silence s'installe pendant lequel aucun des deux ne se regarde. Au bout de deux minutes, les lumières changent et deviennent rouges. La voix désincarnée se fait à nouveau entendre.
OPÉRATRICE : 2-4-6-0-1 et 3-1-4-1-5, séance terminée.
Toujours silencieusement, CAMILLE et SACHA se lèvent, retournent de chaque côté de la scène et enfilent leurs tenues blanches. Ils remettent leurs masques sur leurs visages, puis descendent de la scène. Les lumières s'allument dans la salle. Ils remontent les gradins et s'arrêtent devant les deux portes.
SACHA, se tournant vers CAMILLE : La poésie ne doit pas périr. Car alors, où serait l'espoir du monde ?
Il sort de la salle en faisant claquer la porte derrière lui. CAMILLE pousse de nouveau un profond soupir, et fait de même. Toutes les lumières s'éteignent.
Epreuve du concours Défis des Murmures Littéraires 2021
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