Chapitre 9 : Retrouvailles Compliquées
La confusion de Madrec était palpable, son visage un miroir de la nostalgie qui l'envahissait. La femme qui se tenait devant lui semblait totalement différente . La pensée de la revoir ne l'avait jamais effleuré, tant il la croyait perdue à sa cause, une traîtresse dans son esprit.
Émilie, quant à elle, avait conservée l'éclat de sa beauté, mais l'aura de douceur qui l'entourait autrefois s'était dissipée, tout comme l'innocence jadis perceptible dans son regard. À présent, ses yeux reflétaient une froideur distante, un mépris silencieux. Madrec, le cœur serré par un millier de questions qu'il brûlait de poser, se trouvait paralysé par l'hésitation. Le regard de la comtesse, sombre et étranger, le tenait à distance, lui rappelant qu'ils n'étaient plus les mêmes personnes qu'autrefois.
Serphija échangeait avec Orland, une cordialité feinte dans sa voix, tandis qu'elle délaissait les deux autres de son attention. Madrec et Samellia, stupéfaits, apprirent qu'elle avait était l'apprentie de l'As du mystère, formée en secret aux arcanes de la magie. L'atmosphère se tendit lorsque Orland, avec une intensité soudaine, rejeta une demande de cette dernière.
— Je ne peux pas te laisser faire ça ! C'est bien trop périlleux, s'exclama-t-il, l'urgence teintant sa voix d'une gravité incontestable.
Émilie pivota brusquement vers Madrec, son nom s'échappant de ses lèvres dans un cri. Il se figea sur place, l'expression d'un enfant craignant le reproche d'un parent. À ses côtés, sa compagne de voyage étouffa un rire moqueur, observant la nervosité de ce dernier se traduire par une déglutition précipité.
— Qu'est-ce qu'il y a ? lança-t-il, masquant mal son irritation en se rapprochant d'elle.
— Tu es l'objet de graves accusations. Te rends-tu compte que tu es désormais la cible de toutes les recherches à Mesilfa ?
Madrec sentait la frustration bouillonner en lui. Émilie choisissait de rouvrir les blessures plutôt que de panser celles du passé, le confrontant à sa réalité de fugitif, malgré leur histoire commune.
— Oui, je suis au courant. Ce n'est pas la première fois qu'on me met en garde, merci pour l'information. Mais dis-moi, n'as-tu rien d'autre à partager après tout ce temps ?
— Quoi donc ? soupira-t-elle, l'agacement perçant dans sa voix.
— Eh bien, par exemple, pourquoi m'avoir drogué et t'être enfuie telle une sale voleuse ?
— Madrec, cette histoire est vieille, nous n'étions que des gamins à l'époque, agissant sans réfléchir. Ce que tu ressentais pour moi ne s'alignaient pas avec les objectifs que j'avais alors. J'ai accompli mon devoir, renonçant à mon propre bonheur pour le bien supérieur du royaume. Tu ne peux me tenir rigueur pour ce qui n'était à tes yeux qu'une simple amourette, rétorqua Émilie, visiblement irritée.
— Une amourette ? C'est donc cela que tu retiens de nous ? répliqua Madrec, la déception teintant ses mots.
Samellia, témoin silencieuse de leur échange, s'interrogeait sur la nature des sentiments du jeune homme envers la comtesse. Ses réflexions furent interrompues quand elle entendit Émilie la désigner comme la promise de Madrec.
— Sa promise ? répéta-t-elle, s'approchant d'un pas incertain, l'étonnement peint sur son visage.
— Assez ! Cessez ces querelles puériles ! Nous devons agir, et vite ! s'exclama Orland, imposant le silence de son autorité.
— Il a raison. Ma présence ici n'est pas fortuite. Le conseiller royal, Rayvan Naark, a élaboré un réseau de surveillance clandestin redoutable. Il ne vous faudra pas longtemps pour être démasqués, confia Émilie avec gravité.
— Comment ça, nous ? demanda Madrec, l'intrigue perçant dans sa voix.
— Effectivement, vous. Toi et ta compagne, l'ensorceleuse, affirma-t-elle, son regard ne quittant pas Samellia.
— Moi ? Mais en quoi suis-je impliquée ? s'exclama cette dernière, l'étonnement se mêlant à une pointe d'indignation.
— Je m'explique. Naark a mis au point un dispositif utilisant des créatures minuscules, les "lézards sentinelles". Ces bestioles infimes sont répandues à travers le royaume et au-delà, dotées de la capacité de détecter toute présence et de transmettre des informations à leur maître. Ils ont été spécifiquement conçues pour repérer les praticiens de la magie. Tu saisis les implications ?
— Explique-toi clairement, je t'en prie, insista Samellia, l'inquiétude colorant sa voix.
Émilie extrait avec précaution une affiche froissée de son sac et la déplia devant eux, provoquant un choc visible parmi le groupe.
— Il semblerait que tu aies atteint le même niveau de notoriété que notre cher fugitif, lança-t-elle d'un ton sarcastique.
— Par tous les puissants ! Mélanie disait vrai, pratiquer les arts du mystère est un tabou ! C'est tellement injuste, s'indigna Samellia.
— Et ce n'est pas tout. Les lézards sentinelles t'ont repérée à Xpars aux côtés de Madrec. Tu es maintenant reconnue comme sa complice, ajouta la comtesse, accentuant la gravité de la situation.
— Comment Naark parvient-il à contrôler ces créatures ? s'interrogea Orland, l'esprit en quête de réponses.
— Je ne possède pas tous les détails, mais ce que je sais, c'est qu'elles sont l'outil de sa chasse aux sorcières. Toutefois, tout n'est pas perdu pour vous, assura-t-elle avec un soupçon d'optimisme.
— Qu'insinues-tu exactement ? demanda Madrec, l'oreille attentive.
— J'ai en ma possession un moyen de vous rendre invisibles aux yeux du conseiller, révéla Émilie, un brin de malice dans le sourire.
La comtesse extraya délicatement une épingle de sa coiffe et la présenta à la vue de tous. L'objet se mit soudain à scintiller d'une lumière vive, aveuglant ceux qui l'entouraient. La magie s'activa, libérant une onde de choc qui ébranla le groupe avec force. Se relevant avec difficulté, ils tentèrent de saisir l'événement qui venait de se dérouler. Un sourire triomphant se dessina sur les lèvres de Serphija, témoignant de sa réussite. Elle annonça que l'enchantement était à présent en place et replaça son épingle, comme si de rien n'était.
— Tu nous as fait quoi ? demanda Madrec, surpris et méfiant.
— Vous devez simplement me faire confiance. Si tout se passe comme prévu, nous serons rapidement fixés. Si cela peut vous rassurer, je joue moi-même très gros avec cette méthode, mais je n'ai guère le choix. Le temps presse !
Le jeune guerrier, avant de se hâter à la suite d'Émilie, prit un moment pour observer Orland. L'étrange silence de ce dernier l'intriguait. Il chercha dans son regard un indice, une assurance face à l'incertitude qui planait. Orland, percevant son inquiétude, lui offrit un sourire empreint de confiance et l'encouragea à accompagner la comtesse Serphija. Il lui confia qu'il devait s'occuper d'une question confidentielle la concernant, mais promit que si le moindre danger se présentait, il n'hésiterait pas à intervenir pour leur sécurité.
*******
Alors qu'ils progressaient dans la forêt, un silence suspect tomba autour d'eux. Les feuillages, d’ordinaire bruissants sous le vent, semblaient figés. La comtesse ralentit, jetant un regard inquiet vers ses accompagnateurs. Leurs montures, se tendirent, agitant leurs crinières nerveusement et grattant le sol comme pour ressentir une menace invisible.
— Vous sentez ça ? murmura-t-elle.
Madrec resserra sa prise sur le manche de son épée, ses yeux scrutant les ombres mouvantes.
— Oui, ça pue, répondit-il, l’expression tendue. Restez près de moi.
Les chevaux piaffaient d'impatience, comme prêts à fuir, mais leurs cavaliers les maintenaient fermement. Sans crier gare, des ombres jaillirent des buissons environnants. En un instant, des tueurs de l’Empire de Khefassour s’abattirent sur eux, vêtus de leurs armures scintillantes, ornées de motifs complexes. Leurs casques, aux plumes vibrantes, reflétaient la lumière d'une manière menaçante. Chaque assassin brandissait une dague courbe, dont le tranchant affûté était redoutable, mais certains portaient également de longs sabres, finement décorés.
Madrec bloqua le premier assaillant, le choc des lames résonnant d’un bruit sec.
— Dégage ! cria-t-il, ses coups brutaux forçant son ennemi à reculer d’un pas.
Samellia, observant la situation, prit immédiatement l’initiative. Elle brandit sa tige magique, murmurant une incantation.
— Sylphe , souffle sur eux… repousse ces brutes loin de nous.
Une bourrasque se leva, projetant certains des tueurs en arrière, désorientés par la force de l'air. Voyant cela, Madrec profita de la confusion pour frapper avec précision, ciblant un ennemi qui l’avait sous-estimé.
— Bien joué, Sam ! lui lança-t-il en coupant la jambe de son adversaire.
Non loin, Orland se tenait prêt, sa main sur son amulette, son regard concentré.
— Laissez-moi un moment, murmura-t-il, et il commença à incanter.
— Foncez, on va les maintenir occupés ! ordonna Madrec, parant un coup de sabre avec force.
À ce moment-là, Samellia redoubla d'efforts, renforçant son pouvoir. Elle dirigea les rafales qui balayaient facilement les ennemis.
— Regardez, on les tiens ! s’écria-t-elle, observant comment les assaillants khefassourains luttaient pour rester debout.
Orland, sentant l'énergie mystique s'accumuler dans son talisman, leva la main et cria :
"Lux lucis abscinde oculis! "
Un rayon de lumière jaillit du talisman, frappant un groupe de tueurs. La lumière éblouissante les aveugla, leur faisant perdre leur concentration.
— C’est le moment, Madrec, vas-y !
Ce dernier, saisissant l'opportunité, s’élança. En un instant, il abattit son épée sur le tueur le plus proche, puis se tourna rapidement pour en atteindre un autre, sa posture fluide témoignant de sa maîtrise du combat.
— Pas si vite ! lança Samellia, voyant qu'un ennemi tentait de contourner son compagnon, l’énergie de sa magie vibrant dans sa voix.
Elle se concentra un instant, puis ajouta :
— Sylvanus, entrave l'agresseur.
À ces mots, des racines épaisses et noueuses surgirent du sol, s'enroulant fermement autour de l'assaillant pour l'immobiliser.
Le combat dura quelques minutes, intense et chaotique, mais la coordination de l’équipe s’avéra décisive. Madrec parait tout en rendant les attaques, Samellia distrayait et déséquilibrait les ennemis avec ses pouvoirs, tandis qu'Orland, en arrière, renforçait leur offensive avec des éclairs de lumière mystique. Ensemble, ils formaient une unité redoutable.
Lorsque le calme revint, les corps des assassins khefassourains gisaient éparpillés au sol, leurs armures brillantes ternies par le combat. Un silence pesant s’installa, cette fois sans menace.
Orland soupira, rangeant doucement son amulette.
— On ne va pas se mentir, ils risquent de revenir, et en nombre.
— Ils savaient qu’on passerait par ici, dit Serphija d’une voix basse, la respiration encore haletante. C'est de plus en plus dangereux.
Madrec hocha la tête, essuyant le sang sur sa lame.
— Ce sont les conséquences de cette maudite guerre, répondit-il froidement.
Il s'approcha du soldat ennemi, solidement retenu à un arbre par les racines que Samellia avait invoquer. Le visage fermé, il fixa le captif de son regard sévère.
— Pourquoi vous nous avez attaqués ?
Le prisonnier resta silencieux, les yeux pleins de défi. Madrec serra les mâchoires, irrité par son mutisme. Sans l'ombre d'une hésitation, il saisit la main droite de l'homme et, d'un geste précis, lui brisa ses cinqs doigts. Le captif se débattit en hurlant de douleur, ses cris perçant l’air de façon glaçante, mais son tortionnaire restait imperturbable, une froideur presque inhumaine se lisant dans ses yeux.
— Parle, sinon ce sera bien pire, menaça-t-il, insensible aux supplications.
Le khefassourain, le souffle court et le visage tordu de souffrance, cracha quelques mots dans une langue inconnue, entrecoupés de hurlements désespérés. Madrec, indifférent, continua sa sinistre besogne. Il tira un poignard de sa ceinture et, avec un calme terrifiant, se mit à lui couper les doigts de pieds, un à un, les gestes précis, presque mécaniques.
— Arrête ça tout de suite ! protesta Samellia, l'air écœuré. On ne sait même pas ce qu’il dit ! Ça ne sert à rien !
Elle agita sa tige, et des racines jaillirent à nouveau du sol, s'enroulant autour des bras de son camarade pour l'empêcher de continuer ses sévices. Cependant, à la stupéfaction de tous, Madrec tendit les muscles de ses bras, brisant les racines d'un simple mouvement, comme si une force démesurée l'habitait.
Orland intervint à son tour, le regard colérique.
— Laisse tomber, Madrec. Il ne pourra rien nous révéler si on ne comprend pas sa langue.
Émilie, cependant, haussa les épaules avec un sourire malicieux, l'encourageant.
— Continue. Si on veut savoir la raison de cette attaque, il faut bien qu’on lui tire les vers du nez.
Madrec resta silencieux, continuant de malmener le prisonnier avec une efficacité malsaine, ses poings frappant sans relâche l'abdomen et les côtes de l'homme. Chacun de ses coups était précis, froid, maîtrisé, révélant une habitude presque dérangeante de manier la douleur. Soudain, il se mit à parler dans la langue de l'ennemi, un flot de mots gutturaux et tranchants s’échappant de ses lèvres. Le captif, malgré ses plaies béantes et son corps brisé, releva la tête avec une haine farouche et lui répondit, crachant avec mépris.
Autour de lui, ses compagnons échangèrent des regards stupéfaits. Orland, n'en pouvant plus de contenir sa surprise, finit par demander :
— D'où tu sors ça, Madrec ? Depuis quand parles-tu leur langue ?
Ce dernier esquissa un sourire en coin, sans cesser de fixer le Khefassourain qui continuait de lui lancer des regards assassins.
— Quand j’étais soldat, j’ai découvert pleins de trucs… y compris la langue étrangère de nos ennemis.
Il marqua une pause, son regard se faisant plus sombre, comme si des souvenirs refaisaient surface.
— On m’avait envoyé, avec deux camarades, en mission d’infiltration en plein cœur de leur empire. C’est là que j’ai appris comment parler leur langue, et bien d’autres choses… Une sacrée expérience, du genre qui marque même le plus endurci.
Il esquissa un sourire en coin.
— Les Khefassourains et moi, on pourrait dire qu’on est comme un vieux couple.
Madrec maintenait, un rictus arrogant aux lèvres, alors que le captif criait de plus belle, ses mots déversant un flot de menaces et d'injures.
— Que dit-il ? demanda Émilie, impatiente.
le jeune guerrier le regarda d'un air sombre, sans relâcher son emprise.
— Il promet que son 'grand' empire va s'étendre jusqu'à conquérir Davallion et tout le continent de Mesilfa. Il jure que notre liberté s’éteindra bientôt, et qu'un avenir de chaînes nous attend. D'après lui, nous ne serons plus que des ombres errantes, réduits en esclavage, condamnés à des souffrances au-delà de tout ce que nous pouvons imaginer.
Les hurlements de l'homme redoublèrent alors qu'il reprenait sa tirade avec rage. Ses yeux injectés de mépris, la bouche dégoulinante de salive et de sang. Madrec fronça légèrement les sourcils, avant de poursuivre la traduction, arborant un air plus hésitant.
— Ils feront pleuvoir des larmes de sang, un véritable enfer pour tous les habitants, ajouta-t-il. Et...
— Et…quoi d'autre ? demanda Orland, curieux
— Il me traite de couille molle pour m’afficher avec des femmes et un vieillard.
Ses compagnons, déconcertés, échangèrent un regard perplexe.
Madrec observa ensuite le captif quelques secondes, puis, sans un mot, lui trancha la gorge d'un geste sec. Tandis que le corps du soldat s'effondrait, il murmura, l'air détaché :
— C'est bon, il en à assez dit.
Samellia le foudroya du regard.
— Tuer froidement un homme désarmé… C’est de la lâcheté, Madrec. Une offense envers tous les puissants, s'indigna-t-elle.
Ce dernier haussa les épaules avec désinvolture.
— Je m'en fous, répondit-il d’un ton plat, engendrant une chamaillerie.
Intéressant, pensa Émilie en observant Madrec, un sourire énigmatique aux lèvres.
Elle fixait le jeune homme avec une lueur d'admiration, presque fascinée par la froideur implacable et la force insoupçonnée qu'il venait de révéler. Qui aurait cru qu'il en serait capable ? Une curiosité nouvelle s'éveillait en elle, tandis qu’elle savourait silencieusement la scène. Un sourire imperceptible qu'il ne manqua pas de remarquer, car L'As du Mystère la scrutait, intrigué.
*******
Le soleil, fatigué de sa course, embrasait l'horizon d'une lueur rougeâtre lorsque le groupe franchit enfin les frontières de la cité royale. Le paysage, baigné dans une lumière crépusculaire, semblait pris dans une torpeur. Les remparts autrefois majestueux, taillés dans une pierre d'un gris éclatant, étaient désormais rongés par les mousses et lézardés de fissures. Les bannières qui flottaient au vent étaient ternes, délavées par le temps, et ce qu'il restait de l'ancienne grandeur n'était plus qu'une ombre, un souvenir douloureux.
Madrec, à l'avant, s'arrêta un instant pour scruter ces ruines avec une intensité presque douloureuse. Ses yeux s'attardèrent sur chaque détail : les pavés, les arches, les étals. Le poids des années, du souvenir de ce qu'il avait autrefois appelé « chez lui », se refermait sur lui comme une tenaille. Son cœur se serra alors qu'il percevait à quel point tout avait changé depuis qu'il avait été exclu de l'armée.
— Tout cela... murmura-t-il, chaque respiration lui semblant lourde. C'est bien différent de ce que je me souvenais.
À ses côtés, Samellia observait, les yeux écarquillés par une désillusion douloureuse. Elle avait espéré découvrir un endroit splendide, mais ce qu'elle trouvait à la place n'était qu'un royaume moribond, aux rues misérables et aux maisons quasi effondrées. Même le vent semblait gémir de douleur, glissant entre les bâtiments.
Orland Gaffia, en retrait, contemplait les visages fermés des quelques habitants croisés en chemin. Leurs regards fuyants, leurs corps voûtés par la terreur, racontaient une histoire de souffrance et de désespoir.
— Regardez-les, dit-il, presque pour lui-même. Il n'y a plus d'étincelle dans leurs yeux... juste le vide.
Au loin, la silhouette menaçante de la « Lance du supplice » se dressait, perçant le ciel comme une griffe sinistre. Ses cordes oscillaient légèrement sous la brise, et au bout de chacune d'elles pendaient les corps mutilés des condamnés.
— Innocents, murmura Orland, des hommes et des femmes, accusés sans preuve, pendus pour calmer la paranoïa des gens...
Sa voix s'étrangla, et ses yeux se voilèrent d'amertume. Il ne pouvait plus détourner le regard de la tour macabre, conscient que chacun de ces pendus avait payé de sa vie une injustice qu'il n'avait pu empêcher.
Serphija, leur guide, avançait avec une assurance glaciale. Son visage impassible ne trahissait aucune émotion face à ce spectacle macabre. Pour elle, la mort et la peur faisaient partie intégrante du royaume qu'elle traversait, des compagnons silencieux dont elle n'avait plus à s'émouvoir.
— Le conseiller Naark a resserré son étau sur les hautes sphères, dit-elle d'un ton neutre. Il pourchasse sans relâche ceux qu'il juge d'êtres des manieurs de magie, même sans preuve. Il ne reste plus personne pour oser lui tenir tête.
Madrec et Samellia s'arrêtèrent, figés d'effroi devant les nombreuses affiches placardées aux murs. Leurs propres visages y étaient représentés, grotesquement caricaturés.
— Regarde ça ! s'exclama la mystérieuse, son souffle devenant court. C'est insensé !
Une vague de panique monta en elle, son instinct de survie hurlant de fuir sur-le-champ. Mais avant qu'elle ne puisse réagir, la voix sarcastique d'Emilie l'arracha à ses pensées.
— Ce que subissent les criminels ici, en particulier les femmes suspectées de pratiques interdites, est tout sauf enviable.
Le ton désinvolte de la comtesse amplifia la terreur de la jeune femme. Un frisson glacé lui parcourut l'échine, ses doigts tremblèrent tandis qu'elle jetait un regard furtif à Madrec. Il restait de marbre, son visage fermé trahissant pourtant une colère sourde.
Lorsque les gardes apparurent à l'entrée de la cité, le groupe s'arrêta brusquement. Leur armure de fer luisait sous les dernières lueurs du soleil, et leurs regards suspicieux s'attardèrent sur les voyageurs encapuchonnés. L'un des gardes, à l'air méfiant, s'avança d'un pas lourd, un parchemin à la main.
— Montrez vos visages, ordonna-t-il d'une voix rauque.
Le groupe ne bougea pas. Un silence pesant s'installa, si lourd qu'on aurait pu entendre le battement de cœur de Samellia. La tension était presque palpable.
Emilie, d'un geste lent, abaissa sa capuche pour dévoiler son visage. Ses longs cheveux noirs tombèrent en cascade sur ses épaules.
— Ce n'est que moi, la comtesse Serphija, dit-elle d'une voix claire et assurée.
Les gardes échangèrent un regard, leurs sourcils se froncèrent dans une expression de confusion et de suspicion. L'un d'eux, visiblement plus gradé, s'avança pour examiner de plus près le groupe.
— Bon retour, comtesse… Et vos compagnons ? demanda-t-il, ses yeux sombres cherchant à percer les ombres sous leurs capuches.
Emilie hocha la tête. Un par un, ses compagnons abaissèrent leurs capuches, laissant leurs visages exposés aux gardes. Pourtant, à mesure que les regards se posaient sur eux, une étrange brume semblait obscurcir leurs traits. Les yeux des gardes se plissèrent, mais leurs regards glissaient inexplicablement sur les visages des compagnons, incapables de s’y attarder ou d’en fixer les contours.
Le silence oppressant régnait, seulement perturbé par le souffle court de Samellia. Chaque seconde semblait s'étirer interminablement. Mais, les traits des voyageurs restaient indéfinissables, comme s'ils étaient protégés par une force subtile et déroutante. Frustré, le chef des gardes recula légèrement, visiblement troublé par cette étrange sensation d'oubli immédiat.
Finalement, après une longue inspection, celui qui les observait releva la tête, visiblement mécontent mais impuissant devant le rang de Serphija.
— Vous pouvez passer, lâcha-t-il d'une voix dure. Mais veillez à ne pas perturber l'ordre. Le royaume ne tolérera aucun trouble.
D'un hochement de tête, la comtesse les entraîna de nouveau en avant. Ils franchirent les portes de la cité, sous le regard scrutateur des hommes en armure, s'enfonçant dans les ténèbres naissantes du royaume.
************
En pénétrant dans l’intimité du domaine de la comtesse, le groupe fut immédiatement enveloppé par l'aura de grandeur et de mystère qui régnait en ces lieux. Les murs, décorés de fresques anciennes, murmuraient des récits de pouvoir, tandis que les meubles en bois sombre, magnifiquement sculptés, témoignaient de la richesse passée. La lumière tamisée d'une chandelle dansait sur les murs, ajoutant à l’atmosphère une tension presque palpable.
Alizée, la fidèle servante de la comtesse, vint les accueillir avec sa douceur habituelle. Ses gestes, empreints de sollicitude, laissaient transparaître une habitude de veiller sur sa maîtresse avec une attention presque maternelle. Elle fronça les sourcils en les voyant revenir si tard.
— Vous savez que vous ne devriez pas… commença-t-elle d'une voix réprobatrice, mais Orland, d’un geste sec, la coupa.
— Cela suffit. J’ai besoin de parler à la comtesse, seul à seule, dit-il, son ton autoritaire résonnant dans la pièce.
Emilie, réagissant avec un calme calculé, porta instinctivement la main à son épingle scintillante. Dès qu’elle la toucha, une magie douce, presque imperceptible, s'échappa de l’objet, comme un fil de soie s’enroulant autour d’Alizée.
Alors que la tension montait, la servante recula légèrement, mais son regard se posa un instant sur les compagnons de la comtesse. Ses yeux s'écarquillèrent de stupeur lorsqu'elle reconnut les visages de Madrec et Samellia. C'étaient les mêmes que ceux affichés dans toute la cité, recherchés pour crimes de sorcellerie et trahison.
— Par Beher… mais vous êtes… les criminels ! s'exclama-t-elle, ses mains tremblant alors qu’elle pointait du doigt les deux fugitifs.
La servante, prise de panique, commença à reculer, mais avant qu’elle ne puisse s’enfuir ou crier, la comtesse souffla sur une fine poudre argentée qu’elle sortit d’une petite poche à sa ceinture.
— Dors, murmura-t-elle avec une tendresse inquiétante, alors que la poudre enchantée aux propriétés hypnotiques, enveloppait Alizée. La servante, vacilla et s’effondra doucement sur le sol.
Un silence pesant s'installa dans la pièce, mais il fut rapidement brisé par la fureur d’Orland. Son regard brûlait de colère, et une aura rougeoyante, semblable à des flammes naissantes, enveloppa ses mains et son corps. La température de la pièce monta brusquement, rendant l'atmosphère lourde, presque suffocante.
— Comment as-tu osé utiliser Kafunir ? cracha-t-il, sa voix grondante faisant vibrer les murs. Ce sortilège est interdit ! Qui t'a appris à manipuler un tel pouvoir ? Et pour quel intérêt ?
Ses yeux étincelaient de rage, et les flammes autour de lui s'intensifièrent. Madrec, bien qu'impressionné par cette démonstration de pouvoir, s’avança avec détermination pour s’interposer entre Orland et la comtesse.
— Peu importe ce qu’elle a fait, personne ne l'a touche devant moi ! gronda-t-il, plaçant une main sur la garde de son épée.
Mais avant qu'il ne puisse agir, L'As du mystère appuya fermement sur son talisman. D'une voix basse et envoûtante, il prononça : "Umbra Lutinorum". Les mots anciens glissèrent de ses lèvres, invoquant une lumière mystique qui se déploya dans l'air. Une silhouette éthérée apparut par magie, un lutin du chaos aux yeux flamboyants et à la langue pendante. Le petit monstre ricanait, léchant l'épée de Madrec d'un geste pervers et lascif, comme pour marquer sa prise. Aussitôt, l’arme devint si lourde que ce dernier fut contraint de poser un genou à terre, incapable de résister au poids soudain. Dans un dernier éclat de malice, le lutin disparut dans une brume noire en riant, laissant Madrec désorienté.
— Nous sommes tous du même côté, Orland ! tenta de raisonner Samellia, la voix tremblante, essayant d'apaiser la situation. Nous n’avons pas besoin de tout cela !
La comtesse, d’un geste assuré, sortit une fiole d’argent finement ornée de symboles mystérieux. Elle ouvrit l’objet avec précaution, laissant s’échapper une brume épaisse d’où émergea une figure humanoïde à l’aspect mélancolique. L'entité, triste et éthérée, se dirigea sans un bruit vers l'As du mystère, s'infiltrant par ses narines et sa bouche.
Émilie, rayonnante de victoire, contemplait Orland qui se débattait, pris au piège par l'esprit turbulent.
— Tu es impuissant, pauvre dément ! Tant que le Windri te possède, tu ne peux m'atteindre ! lança-t-elle, sa voix vibrante de triomphe.
Madrec, bouche bée devant cette révélation, lâcha un juron involontaire.
— Putain de merde ! Mais c'était quoi encore ce truc ?
Avec un sourire qui trahissait sa satisfaction, Émilie se lança dans une explication :
— Ce que tu nommes un "truc", s'appelle un Windri. Ces esprits du vent sont très friands d'énergies mystiques. Bien sûr, ils ne se présentent pas tous sous une forme aussi pathétique. Celui-ci, affaibli par la faim après avoir été confiné dans ma fiole enchantée, a trouvé en ce vieux sorcier un vrai festin. Il s'est attaché à lui tel un parasite, tarissant sa capacité à mobiliser l'énergie occulte pour ses sortilèges. Face à un adversaire de sa stature, je ne pouvais me permettre aucune imprudence. Cela te semble-t-il clair ?
Après avoir lissé les plis de sa robe, la comtesse affronta Madrec et Samellia, son visage empreint de sérieux.
— Le sortilège de Kafunir que j'ai conjurée vous épargnent temporairement des chasseurs de primes et autres mercenaires impitoyables qui vous traquent. Cependant, cette protection n'est pas sans contrepartie !
Elle leur confia que leur présence au sein du royaume de Davallion restait périlleuse . À tout instant, elle avait le pouvoir de dissiper le sort, dévoilant ainsi leur identité cachée.
L'indignation se peignit sur les visages des deux compagnons, mais c'est avec une fermeté apaisante que Serphija les incita à retrouver leur sang-froid.
— La ruse était indispensable pour vous préparer à une quête des plus dangereuses, déclara-t-elle avec conviction.
Elle évoqua ensuite le désarroi du village de Comé, en proie aux tourments infligés par une créature connue sous le nom de Viprix. Les supplications des habitants avaient été délaissées par la cour royale, laissant la responsabilité de leur secours entre leurs mains.
Madrec refusait à mettre sa vie en jeu pour des inconnus, et encore pour combattre un monstre des enfers. Mais l'ultimatum de Serphija était clair.
— Dépourvu de ma protection, tu seras à la merci du roi ! Il te réserve un destin bien plus cruel qu'une simple mort, lança-t-elle avec gravité.
Elle leur fit saisir l'urgence : il ne restait que quelques jours pour mener à bien cette mission, avant l'intronisation du nouveau commandant de la seconde légion. Déterminée à obtenir leur engagement, elle décida de retenir Gaffia, paralysé par l'entité qui l'habitait.
Accablé par les manipulations de la comtesse, Madrec laissa échapper sa déception.
— Jamais je n'aurais imaginé une telle fourberie de ta part, lui lança-t-il, avant de s'éclipser de la pièce avec hâte.
Samellia, prête à le rejoindre, le conjura discrètement de ne pas éveiller les soupçons des gardes. À ce moment-là, Émilie retint la jeune femme, sa main fermement posée sur son poignet, infligeant à cette dernière une douleur vive, semblable à une brûlure. Samellia réprima un gémissement de douleur, ses yeux se plissant sous l'effet de la surprise.
— Il faut que je te parle de quelque chose de très important, insista-t-elle, son ton laissant deviner la gravité de ce qu'elle s'apprêtait à dire, alors qu’elle amorçait une discussion privée...
*
Après leur échange, la comtesse offrit un soutien crucial pour leur quête. Concentrant son énergie occulte à travers son épingle, elle libéra un éclat lumineux qui prit la forme d'un petit garçon flottant.
— C'est un être vertueux que l'on nomme Chemayi. Il vous guidera sans danger vers votre destination, assura-t-elle en arborant un sourire douteux.
Bạn đang đọc truyện trên: AzTruyen.Top