5 - Déconvenue



*

Caleb Oldchester ne laissait jamais rien paraitre de ses sentiments. Pourtant, cette fille l'obsédait. Durant tout l'exposé de Madame Archibald concernant la nouvelle gamme de parfums pour la marque BabyGirl, il n'écouta rien ou presque.

À plusieurs reprises, il rencontra le regard de Ceska et il fut transporté par la profondeur de ses yeux chocolat. Tout cela réveilla en lui un puissant désir. Il eut envie de glisser ses doigts dans son bel afro, parcourir sans limite les courbes de son corps voluptueux et goûter à la douceur de ses lèvres charnues.

Il se reprit le temps d'un instant, mais il eut beaucoup de mal à se contrôler lorsqu'elle se leva discrètement pour quitter la salle de réunion. Sa silhouette était si parfaite, il se mordit la lèvre en la détaillant. Il tenta de réfréner ses pulsions, mais ce fut plus fort que lui :
— Franceska !

Il venait de prononcer son nom à haute voix, pousser par la réalité de son fantasme.
— Euh...Franceska reprit-il d'une voix plus dure, puisque vous sortez, profitez-en pour demander à Isabel de nous apporter le café. Honteux, il ne trouva rien d'autre à dire pour rattraper le coup.

Franceka s'arrêta net. Elle ne lui répondit qu'en hochant la tête. Elle jugea inutile de gaspiller sa salive pour un énergumène comme Caleb Oldchester. « Encore une tentative d'humiliation » songea-t-elle. « Je suis chimiste pas serveuse, Mince à la fin ! ».

Lui se trouva idiot, il s'en fallut de peu pour que tout le monde comprenne ce qu'il se passait dans sa tête.

« C'est du délire pensa-t-il, plus je la veux, plus elle s'éloigne, et plus elle me méprise. »

Il craignit de ne plus pouvoir masquer ce qu'il ressentait pour elle. Le jeune homme réalisa que depuis toutes ses années, il était resté amoureux d'elle. Pour Franceska Milembo, il aurait été prêt à tout changer. Auprès d'elle il n'était plus le fils à papa qui jetait le fric par les fenêtres pour se la péter. Au contraire, il s'était assagi. Elle lui avait appris sa langue maternelle et lui pour qui l'Afrique n'était rien d'autre qu'un océan de pauvreté, se mit à s'y intéresser. La fraîcheur et la gentillesse de Ceska l'avait envoûté.

À cette période, Caleb et Sonny s'étaient rencontrés sur les bancs de la fac de droit de Montpellier. Que ce soit pour étudier ou pour faire la fête, ils ne se quittaient jamais. C'est d'ailleurs lors d'une de leurs soirées que Caleb rencontra Ceska. Sonny avait proposé à sa petite sœur et son amie Marley de l'y accompagner.

Caleb la repéra immédiatement, et pensant qu'elle n'était qu'une connaissance de Sonny, il lui fit part de son intérêt pour elle. Très agacé, le jeune homme interdit à Caleb d'approcher sa petite soeur. Et pour cause, Sonny connaissait parfaitement le penchant de son ami pour les filles et la consommation qu'il en faisait.

Impossible que sa sœur soit sa nouvelle proie. De toute façon personne n'avait le droit de sortir avec Ceska. C'était « Pas touche à ma soeur les gars », surtout qu'à l'époque Ceska n'avait que dix-sept ans.

Officiellement, Caleb fit mine de comprendre et la joua bon-ami. Officieusement, il choisit d'ignorer les mises en gardes de son ami Sonny, et tissa secrètement sa toile autour de la jolie Franceska.

Au départ, c'était seulement pour se taper une gaminette de dix-sept ans. « Rien de mieux que la chair fraîche » avait-il l'habitude de dire au sujet de ses conquêtes. Mais rapidement, il tomba dans son propre piège et il en devint amoureux.

Pendant de longues semaines il flirta clandestinement avec Franceska. Une relation passionnelle et exclusive, ce dont il n'avait jamais eu l'habitude. Caleb voulut en parler à Sonny, mais Franceska l'en dissuada. « Il nous tuera à la seconde où il saura », déclara-t-elle. Caleb protecteur conserva leur secret.

Malheureusement pour eux, Sonny intercepta une conversation entre Caleb et une amie qu'ils avaient en commun. Il comprit que son ami sortait avec sa sœur et là, il péta un plomb. Caleb essaya de lui expliquer que leur relation était platonique et que jamais il n'aurait tenté d'abuser de celle qu'il aimait désormais.

Sonny n'en crut pas un mot. Il ne voyait en lui que le Don Juan qu'il connaissait. Caleb insista et son discours amplifia la fureur de Sonny. Ce dernier rentra chez lui et attrapa sa soeur. Il lui flanqua une gifle mémorable et l'insulta de tous les noms.

Caleb demanda à voir Sonny, mais ce dernier ne lui répondit plus jamais. Il se déplaça alors chez les Milembo, pour régler cette affaire une bonne fois pour toute. Sauvage qu'il était, Sonny lui sauta dessus. Et la rage au coeur, il le roua de coup jusqu'à lui casser le nez et le poignet.

Blessé dans son orgueil, le jeune homme se rendit au commissariat pour faire valoir ses droits. Lorsque Ceska l'apprit, elle le supplia de retirer sa plainte. Encore amoureux, il accepta en promettant tout de même de se venger de Sonny.

Suite à cette terrible histoire, Caleb quitta le Sud où il résidait pour ses études et retrouva sa famille dans la capitale. Il y termina sa formation en droit et travailla comme consultant junior dans l'entreprise familiale.

Après cinq bonnes années de bons et loyaux services, son père le promut au titre de vice-président de sa nouvelle filiale: Blue Divine et Coldchester. C'est ainsi qu'il retrouva Ceska qu'il pensait avoir enterrée dans son passé.

De son fauteuil, Caleb pouvait la voir passer à travers la large fenêtre de son bureau. À chaque fois qu'il l'apercevait, il se demandait pourquoi il avait si mal agi le jour de l'entretien. Il n'avait pourtant plus besoin de se venger. Il s'en voulu d'avoir sur-réagit

Le souci c'est que lorsqu'il était en sa présence, son attitude changeait et manquait cruellement de professionnalisme. Il aurait voulu s'excuser, mais il ne savait pas par quel bout commencer. Et puis, Ceska l'ignorait religieusement, fermant même les yeux lorsqu'elle le croisait. Jamais elle n'accepterait de l'écouter. La réunion avec la marque BabyGirl prit fin, sans aucun autre incident.

Caleb se promit de réprimer définitivement tout sentiment pour Ceska. De toute façon, il savait que cette relation ne le mènerait nulle part. Cette jeune femme avait trop de défauts pour un jour devenir sa moitié : Elle était noire et sans origine sociale définie... Jamais sa famille ne l'accepterait. L'équation était simple : Il fallait l'oublier !

*

La soirée du Solstice d'été arrivait à grand pas. Toutes les grandes marques de luxe et tout le gratin européen y étaient conviés. Un tirage au sort avait été organisé par la direction pour permettre à quelques employés d'y participer. C'était une soirée digne des grands galas, avec robes de cocktail, noeuds pap' et gens de la haute société.

Ceska eut la chance de tomber sur un ticket gagnant, avant d'apprendre qu'en tant que nouveau nez de Blue Divine & Coldchester, elle était invitée d'office. Elle offrit donc son ticket à Chen, l'assistante parfumeuse qui espérait tant y aller. Les deux jeunes femmes décidèrent de s'y rendre ensemble, étant dans l'impossibilité de se trouver un cavalier digne de son nom en moins six jours.

À force de bavarder avec Chen à la cafétéria, Ceska dépassa son temps de pause, et oublia que Madame Archibald l'attendait depuis dix minutes déjà. Elle s'engouffra in extremis dans l'ascenseur, avant de se rendre compte qu'il était occupé par Caleb. Elle se figea et n'eut même pas le courage de presser le bouton.
— Quel étage ? Dit-il de sa voix rauque.
— Huitième.

Il appuya sur le n°8 et l'ascenseur se remit en marche. Les secondes furent des heures pour Ceska. Soudain, entre le septième et le huitième, Caleb força volontairement la clôture des portes.
— Il faut qu'on se parle Franceska.
— Hors de question ! clama-t-elle froidement.
— Hors de quoi ? Mais tu n'es absolument pas en position de refuser.
— Et pourtant, je refuse.
— Un conseil ma jolie, quand tu t'adresses à moi, change de ton. Je te signale que je suis ton patron.
— Caleb s'il-te-plaît...
— Tu crois qu'Archibald assurera tes arrières jusqu'à la fin de tes jours ? C'est ça Franceska ? Fais gaffe, ça pourrait mal tourner pour toi !

Il s'approcha si près d'elle, qu'il effleura ses lèvres avec les siennes. Pendant le quart d'une seconde, Ceska put sentir le souffle du jeune homme sur son visage, elle fut troublée et eut peur. Elle se crispa instantanément dans le coin opposé de la cabine. Elle n'aimait ce que Caleb dégageait. Un mélange de désir et de colère malsaine lui collait à la peau.
— Ne me menace pas Caleb ! Le somma-t-elle avec le peu de courage qu'il lui restait.
— Je veux juste qu'on se parle ! S'énerva-t'il. Et toi tu...
— Et moi je ne veux pas. C'est clair ?
— Je ne sais pas ce qui me retiens de te...
— Laisse-moi sortir Caleb, ou je te promets que je vais hurler le coupa-t-elle le coeur serré.

Caleb ricana nerveusement en la voyant si effrayée. Franceska se trompait sur ses intentions, il ne lui voulait aucun mal, mais elle l'irritait à jouer les mijaurées. En même temps, il la comprenait, lui-même avait du mal à saisir le contraste entre ce qu'il ressentait et ce qu'il faisait.

Finalement, il débloqua l'ascenseur. L'appareil reprit sa course et libéra ses portes au huitième étage. Caleb regarda Ceska filer. Cette dernière se précipita vers le labo. Elle expira un grand coup et tenta de se reprendre pour ne rien laisser paraitre. Transpirante, elle eut du mal à récupérer une respiration normale.
— Ça va toi ? Demanda Héléna.
— Oui, tout va bien. Juste un coup de chaud!
— On ne dirait pas. Tu veux un verre d'eau?
— Non merci. Enfin si, je veux bien...
— Tu travailles trop Franceska. Je t'observe depuis un moment, et je pense vraiment que tu devrais ralentir le rythme. Et puis rester toute la journée dans vos effluves et vos jus n'arrange pas les choses. Astrid le sait, il faut vous reposer. Je lui en reparlerai.
— Non ce ne sera pas nécessaire Héléna. Tout va bien ! C'est juste un coup de chaud.
— Bon si tu le dis ! Mais penses à te reposer. Tu as une tête de déterrée.

Si seulement elle savait...

Elle eut à peine le temps de se remettre de de ses émotions, que déjà Madame Archibald lui mit la pression :
— Vous êtes en retard Franceska Milembo.
— Oui. Excusez-moi Madame !
— La ponctualité est l'exactitude des rois. Il faut vous efforcer Franceska. Ne recommencez pas.
— Oui Madame.
— Bien. Revenons à nos moutons... Je viens de m'entretenir avec Monsieur De Sahel de La Maison Chaffard. Ils ont apprécié notre dernier jus mais ils recherchent quelques choses de plus frais, plus pétillant.
— Je croyais que c'était parfait ?
— À vrai dire, ils souhaitent donner à ce parfum une note plus fleurie.
— Plus fleurie ? Mais ça change tout Madame. Une note florale modifierait totalement la formule !
— Vous ne m'apprenez rien bel enfant. Mais ici, le client est toujours roi, comme dans tous nos métiers du luxe d'ailleurs. Les sommes colossales engagées servent aussi à nous faire plier. Nous mettons notre savoir-faire à leur service et cela fait partie du jeu Franceska.
— Je ne m'y habituerai jamais.
— Oh mais vous n'en avez pas le choix ! Il faudra très vite imprimer ce principe dans votre petite caboche, affirma-t-elle en tapotant son index sur la tempe de sa protégée.
— Alors, tout ce que nous faisons depuis des mois ne sert à rien ?
— C'est plus compliqué que cela Franceska.
— C'est n'importe quoi ! Une note plus fleurie reviendrait à comparer le « n°5 de Chanel » avec le « Shalimar de Guerlain »... Ils n'ont strictement rien à voir !
— Je le sais bien.
— Tout ça pour ça ? Déprima-t-elle.
— Ce n'est pas perdu... Il y aura d'autres projets, et d'autres clients, nous pourrons proposer de nouveau cette composition.
— Combien de temps avons-nous pour tout recommencer ?
— Nous disposons exactement de six jours et pas un de plus. Nous profiterons de la soirée de gala pour leur présenter cette nouvelle version.
— Six jours ? Jamais de la vie !
— Ah ben ça par exemple ! S'offusqua Madame Archibald.
— Et comment faire en six jours ce qui nous a pris des semaines entières ? C'est impossible Madame !
— Rien n'est impossible jeune fille. Et vous apprendrez que pour être un bon nez, il faut également être à l'écoute de ses clients. C'est pour eux que vous formulez, ne l'oubliez jamais.
— Bien Madame. Mais où trouverons-nous le temps de dormir, si nous devons tout revoir ?

Astrid Archibald s'esclaffa. Cela ne lui arrivait quasiment jamais, mais devant le désespoir naïf et l'honnêteté de Ceska elle se dérida.
— Nous dormirons, rassurez-vous. Vous me faites toujours confiance n'est-ce pas ?
— Oui Madame.
— Alors faites-vous confiance aussi Franceska. Nous sommes capables d'imaginer cette nouvelle formule en moins d'une semaine. Croyez-moi !

Toute cette affaire de notes fleuries la contrariait énormément. Elle n'appréciait pas de devoir tout changer à la dernière minute, sans vraiment savoir pourquoi. C'est comme si l'on ignorait tous les efforts qu'elle avait fourni. Ceska eut le sentiment d'avoir travaillé en vain. Mais que pouvait-elle faire si les clients changeaient d'avis ?

La jeune femme se rendit compte que par bien des aspects, le métier de maître-parfumeur était incroyablement compliqué. Elle réalisa aussi que malgré son mauvais caractère, Madame Archibald la formait avec une grande rigueur mais avec efficacité. Ceska le savait, elle devait s'accrocher pour espérer progresser.



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