CALLISTO
Aujourd'hui.
Le silence qui suit l'histoire d'Eden est assourdissant.
Mon cœur remonte et redescend dans ma poitrine comme un yo-yo et je sens que j'ai dû mal à respirer. Je savais qu'il avait souffert, mais pas à ce point-là. Et si j'en crois le regard qu'il me lance, ce n'était que le début.
— Tu veux dire que pendant tout le temps où vous étiez ensemble... Elle mentait sur son âge ? finis-je par demander pour être sûre d'avoir bien compris.
Il acquiesce lentement.
— Je sais que ça peut avoir l'air fou mais je te jure qu'en deux ans de relation, je n'ai jamais été amené à voir sa carte d'identité ou à avoir le moindre indice sur son vrai âge. Comme elle refusait que les gens sachent pour nous deux, personne n'avait pu me mettre la puce à l'oreille avant que Gabin ne l'apprenne.
J'hoche la tête et me rapproche imperceptiblement de lui. Nos genoux se touchent et je crois voir ses traits se détendre.
— Et donc... Tu ne l'as plus jamais revue ? demandé-je ensuite.
Je sursaute quand Eden se met à ricaner, surprise. On dirait que je me suis bien plantée, et ça me fait peur.
Qu'aurait-elle pu bien faire d'autre, après tout ça ?
— Oh que si, réplique-t-il. L'histoire n'est pas finie.
Je m'efforce d'avaler ma salive sans le quitter des yeux, les lumières de Paris se reflétant dans ses yeux. J'ai tellement de peine qu'il ait dû subir tout ça et le fait que je ne sache pas tout encore me fait d'autant plus mal.
Eden a peut-être des défauts, mais il ne méritait vraiment pas ça.
— J'ai réussi à l'éviter pendant toutes les vacances d'été et fin août, j'avais beau essayer de faire face, j'étais complètement détruit. Et étant donné que j'avais changé d'internat, je savais que Lilia ne me reverrait plus. Et je ne sais pas, je... J'ai craqué, et j'ai voulu aller lui dire au revoir. Une sorte d'adieu, tu vois.
Je suis littéralement suspendue à ses lèvres, la poitrine douloureuse. J'ai envie de le serrer contre moi, de le réconforter, de ne pas le forcer à terminer son histoire. J'ai peur que lui infliger un tel retour vers ses souvenirs ne le replonge dans une période difficile.
— Quand j'ai sonné chez elle ce jour-là, elle a semblé complètement sous le choc de me voir. Elle ne m'a même pas laissé le temps de lui expliquer pourquoi j'étais là et s'est mise à balbutier qu'il fallait que je parte tout de suite. J'étais littéralement sur le cul qu'elle ose me repousser alors que je revenais vers elle après tout ce qu'elle avait fait.
Mon cœur s'accélère, comprenant que le dénouement arrive. J'ai peur de ce qu'Eden pourrait m'avouer.
— Le père de Lilia, monsieur Antar, a alors débarqué de je-ne-sais-où en me hurlant dessus. J'étais tellement surpris que je ne me suis pas tout de suite défendu quand il m'a attrapé par le col et qu'il m'a traîné dans son jardin.
Avec la taille que fait Eden, j'imagine que le père de Lilia devait avoir une sacrée poigne. Et plus je pense à la violence qu'il a dû employer avec le brun pour le plier à sa volonté, plus mon sang se glace dans chacune de mes veines.
— Je me suis dégagé quand j'ai réalisé qu'il allait probablement me tabasser et je me suis mis derrière la table d'extérieur, complètement paumé. Monsieur Antar m'a alors hurlé que je n'étais qu'un sale violeur, que j'avais forcé sa fille à coucher avec moi et que j'avais profité d'elle et de ses faiblesses pour assouvir des pulsions dégueulasses.
J'ai le souffle coupé.
— C'est horrible, murmuré-je.
— Et encore, ce n'est pas fini. Je lui ai demandé de quoi il parlait et avant qu'il ne puisse me répondre, Lilia est apparue derrière lui. Elle semblait toute petite et complètement brisée, comme si elle avait perdu cinq ans en seulement deux mois. C'est là que j'ai compris qu'elle avait voulu expliquer la situation à ses parents, probablement parce qu'elle souffrait et qu'elle voulait se libérer d'un poids, mais que son père ne l'avait pas accepté. Il n'arrivait pas à concevoir que sa petite fille chérie puisse être tombée amoureuse de moi, ni qu'elle n'ait pu me mentir et que c'était moi, la victime de l'histoire. Monsieur Antar m'a alors renversé la table de jardin dessus mais heureusement, j'ai réussi à m'enfuir en faisant le tour de la maison avant de me faire complètement défoncer la gueule.
Je n'arrive pas à croire ce que j'entends. Comment peut-on être aussi aveugle et s'inventer une réalité aussi affreuse simplement pour se persuader que ceux qu'on aime sont parfaits ?
— Le lendemain, je recevais une convocation à un procès qui se tiendrait le mois prochain. Mes parents étaient complètement dévastés et mon père n'a pas voulu écouter une seule de mes explications. Il m'a simplement hurlé que je ne faisais plus partie de la famille et qu'il allait payer mes frais d'avocat. Mais qu'ensuite, il ne voulait plus jamais me revoir.
— Eden...
Ma main rejoint la sienne dans le noir et nos doigts s'entrelacent naturellement, comme chaque fois. J'ai l'impression que sa peine a jailli de lui et ricoche dans ma poitrine encore et encore, me brisant le cœur un peu plus à chaque rebond.
Comment a-t-il pu surmonter tout ça ? pensé-je.
— Le plus dur, c'est que mon père n'a pas été le seul à se retourner contre moi. Ni mes amis ni ma famille ne voulaient écouter ce que j'avais à dire pour me défendre. Aux yeux de tout le village, j'étais devenu le « violeur d'enfants », prêt à tout pour violenter les gamins du quartier. Ma mère a été la seule personne de ma famille à me croire sur parole, mais elle ne pouvait pas faire grand-chose face à l'autorité de mon père. Et puis, heureusement, il y avait aussi Sacha et Avril. En prenant mon parti, ils ont aussi beaucoup perdu. Je m'en veux énormément pour ça.
Je serre plus fort sa main dans la mienne, complètement bouleversée. J'inspire et expire douloureusement en priant les dieux pour que le dénouement soit finalement positif pour lui.
Faîtes que la fin de son histoire soit heureuse, s'il vous plaît.
— Le plus dur, ça a été Jeremy et Gabin. Je n'avais jamais eu une super relation avec mon frère mais malgré toutes nos embrouilles, je savais qu'on pouvait compter l'un sur l'autre. Sauf que comme tous les autres membres de ma famille, il a pris silencieusement le parti de mon père. C'était implicite, mais je l'ai très bien compris.
Il prend une grande inspiration avant de continuer et se masse les tempes à l'aide de sa main libre, celle qui n'est pas serrée dans la mienne et que je ne veux plus jamais lâcher.
— Le jour du procès, ça été horrible. La moitié du village avait décidé de venir jouer les commères mais heureusement pour moi il n'y avait aucun journaliste, donc l'affaire ne s'est pas ébruitée. Gabin me fusillait du regard au premier rang, le cerveau complètement lavé par son père. J'ai dû raconter pendant plus de trois jours tous les rendez-vous que j'avais passé avec Lilia, détailler nos moments les plus intimes et éviter les pièges affreux que me tendait son putain d'avocat, Maître Jean. Heureusement, le mien a été super et m'a vraiment bien défendu. Je pense que c'est parce que lui, il avait pris la peine de m'écouter. Donc il me croyait, tu vois ?
J'hoche la tête précipitamment, la gorge serrée. Je crois que je suis incapable de prononcer le moindre mot pour l'instant.
— Le jury a également été compréhensif et la défense de mon avocat, Maître Roussel, a semblé les toucher. Finalement, ils ont délibéré en m'ordonnant d'effectuer des travaux d'intérêt général pendant minimum six mois parce que j'étais aussi mineur au moment de nos premiers rapports, à Lilia et moi. La famille Antar était furieuse et je rappelle le regard noir que m'a lancé Gabin avant que je ne quitte la salle d'audience. On aurait dit qu'il était prêt à me tuer de ses propres mains.
— Mais pourquoi est-ce que Lilia n'a pas dit la vérité ?
Eden hausse les épaules, comme si ce n'était pas si grave. Pourtant, chaque cellule de son corps transpire la résignation quand il m'accorde un pauvre sourire qui ne me rassure pas du tout.
— Je pense que son père l'avait tellement traumatisée qu'elle a fini par se convaincre elle-même que j'étais bel et bien le méchant de l'histoire. Notre rupture l'avait tellement affectée que de toute façon, elle n'était plus vraiment elle-même. Ça se voyait dans son regard vide quand elle témoignait à la barre. Ce n'était plus du tout celle dont j'étais tombé amoureux.
Je dois avoir l'air complètement anéantie pour lui car cette fois, c'est Eden qui resserre ma main dans la sienne. Ou peut-être qu'il essaie de se donner de la force, je n'en sais rien.
— À la fin du procès, on m'a interdit définitivement de m'approcher d'enfants. Mon rêve de coach de natation s'est alors envolé mais le juge a dû avoir pitié de moi car il a quand même accepté que je postule à l'association malgré la présence de quelques enfants. La seule règle était que je ne me retrouve jamais seul avec eux.
Les pièces du puzzle s'emboîtent peu à peu dans ma tête. Je comprends tout à coup pourquoi est-ce qu'il n'avait pas eu besoin de joindre de lettre de motivation à son CV quand il a postulé à l'association et pourquoi est-ce que David est toujours à ses côtés quand Eden s'occupe de la nursery.
— Quand le procès s'est vraiment terminé et que les papiers ont été signés, je croyais que tout était fini et que j'allais enfin pouvoir tourner la page. Comme Avril et Sacha venaient de prendre un appartement sur Paris, j'ai décidé de les rejoindre dans la capitale ; et puis, ça me rapprochait aussi de l'assos'. Seulement, quand j'ai cru que tout était en train de revenir à la normale, monsieur Antar a décidé de faire appel et le procès a été ré-ouvert.
J'ai l'impression qu'on vient de me pousser du haut d'un immeuble.
Non, c'est pas possible.
— Tu veux dire que tu es repassé devant le tribunal ? murmuré-je, la voix encore plus cassée que d'habitude.
Eden secoue la tête.
— Non. Le procès a lieu le mois prochain. Monsieur Antar pense que je n'ai pas assez payé.
Je comprends aussi pourquoi est-ce qu'il est parfois absent plusieurs fois dans la semaine et pourquoi est-ce qu'il change sans arrêt ses jours de travail : c'est probablement pour préparer sa stratégie de procès avec son avocat.
— C'est terrible, soufflé-je.
— Le pire c'est que d'un côté, je les comprends lui et Gabin : ils pensent que j'ai fait du mal à leur fille, à leur sœur. Ils pensent que je ne suis qu'un enfoiré qui a profité de la naïveté d'une mineure pour la forcer à coucher avec moi. Pas étonnant qu'ils me haïssent.
— Je comprends mieux pourquoi est-ce que Gabin avait une telle envie de te foutre son poing dans la figure, répliqué-je.
Eden esquisse un petit sourie triste.
— Le problème avec cette réouverture de procès, c'est que je risque de tout perdre. S'ils décident de rallonger ma peine, je pourrais passer plusieurs années en prison, voire prendre perpétuité s'ils me collent plusieurs autres affaires du genre sur le dos. Et puis, mon père a entendu parler de tout ça et a décidé d'y foutre son grain de sel...
— C'est-à-dire ?
Le regard bleu-gris d'Eden transperce la nuit et me foudroie sur place, intense.
— Il va témoigner contre moi, et il refuse de payer une nouvelle fois mes frais d'avocat – et crois-moi je le comprends, parce que les services de Maître Roussel coûtent une blinde.
— Et ta mère ?
Eden pousse un petit rire sans joie qui creuse encore plus la fissure que son histoire a creusé dans mon cœur.
— Ma mère fait ce que mon père lui dit, et mon père lui a dit de ne pas s'approcher de moi. Elle a quand même réussi à passer de l'argent en douce à Jeremy pour que je puisse me débrouiller pendant quelques semaines. Le problème c'est que là, j'arrive à court d'argent et qu'aucun travail n'accepte de filer un emploi à un type dont le casier judiciaire est aussi décoré que le mien.
Je secoue la tête, indignée. Tout ça est tellement injuste.
Le cœur battant, ma main libre rejoint la joue d'Eden. S'il semble surpris au début, mon contact a l'air de le réconforter. Il penche la tête pour appuyer ma main contre son épaule, ce qui me fait remonter de petites décharges électriques le long de mon bras.
— Je sais que mon avis ne compte pas tant que ça mais je ne vois pas comment rester muette après tout ça, finis-je par dire.
Le brun semble surpris que ma voix soit aussi ferme, moi qui utilise souvent des pincettes quand je dois aborder des sujets délicats. Mais cette fois, pas question de tourner ma langue sept fois dans ma bouche avant de parler.
Eden mérite un peu de sincérité, pour une fois.
— Ce que t'a fait cette fille, c'était mal. Elle aurait dû te dire la vérité dès le début et encore moins utiliser votre différence d'âge contre toi par la suite. Et je sais qu'elle a eu le cœur au moins autant brisé que toi, mais je ne peux pas me résoudre à me dire qu'elle est complètement innocente dans cette histoire de procès. Elle continue de mentir même après toutes les répercussions que ça a pu avoir sur sa vie, et je me fiche de savoir si elle s'en est remise. Parce que toi, de toute évidence, ça t'a complètement brisé.
Le regard d'Eden se met à briller dans la nuit, parfait miroir du mien. Mon corps entier me fait mal, respirer me fait mal, penser à Eden me fait mal. J'ai mal de me dire que sa vie a été totalement ruinée par une putain d'injustice.
— Je pourrais encore monologuer pendant des heures pour insulter copieusement chaque personne qui t'a tourné le dos mais je sais que ça ne servirait à rien. Ces gens ont décidé de te laisser tomber, hé bien tant pis pour eux. Toi, tu sais que tu as dit la vérité. Toi, tu peux dormir tranquille la nuit. Lilia ne peut pas. Tous ceux qui t'ont lâché ne peuvent pas non plus.
Je reprends ma respiration, la poitrine douloureuse.
— Et même si tu le sais déjà au fond de toi, je veux juste te répéter que rien n'est de ta faute. Que certes, tu as fouillé dans son sac, mais que c'était pour la bonne cause. On fait tous des erreurs mais crois-moi, les tiennes sont négligeables comparées à celles que les autres ont pu commettre avec toi. Tu es une personne incroyable Eden, et ne doute jamais de ça parce que quelques personnes ne voient pas ce qui se cachent en toi. Ces gens-là sont des imbéciles, et tu mérites beaucoup mieux que ça. Et encore une fois : par pitié Eden, rappelle-toi que tu n'as rien fait de mal. Ce n'est pas toi, le méchant de l'histoire.
Quand je termine ma tirade, nous restons silencieux pendant quelques secondes le temps que je reprenne mon souffle. Puis, doucement, Eden presse mes deux mains dans les siennes pour m'attirer à lui et en moins de temps qu'il ne le faut pour le dire, je suis tout près de lui.
— Je ne sais pas quoi te dire, murmure-t-il.
Nous sommes si proches l'un de l'autre que je suis persuadée qu'il entend mon cœur battre à travers la peau fine de mon sein, exactement comme j'entends le sien. Je crois que je ne réalise pas encore que ça y'est, le voile est levé.
Je sais qui est vraiment Eden Cordier.
Ma main se détache de la sienne et se glisse dans sa nuque, à la naissance de ses cheveux, quand je réponds tout bas :
— Tu n'es pas obligé de dire quoi que ce soit.
Il se rapproche encore un peu plus, sa lèvre contre ma lèvre mais sans réellement nous toucher. Je vois le reflet de mon visage dans ses yeux clairs, qui porte encore les traces douloureuses de son histoire. Je me rends compte que j'ai dû pleurer pendant son récit quand je remarque les traces plus claires qu'on laissé les larmes dans leur sillage en roulant sur mes joues.
Alors, doucement, le pouce d'Eden rejoint ma joue et efface les traces d'eau salées. Lentement, il frotte la peau douce de ma joue sans me quitter des yeux. J'ai l'impression qu'on est en train de m'arracher le cœur et de jouer au foot avec.
Mais ne vous méprenez-pas : un très, très bon match de foot. Une finale de coupe du monde, par exemple.
Une finale que je gagne quand Eden baisse la tête et que soudain, ses lèvres s'emparent des miennes.
∞
Quand j'ouvre les yeux le lendemain matin, la première chose à laquelle je pense c'est : faîtes que je n'ai pas rêvé.
Encore dans le gaz, je me frotte les yeux avant de me redresser. J'attrape mon portable et clique directement sur le contact d'Eden, où son SMS de la veille est toujours là.
Eden : Merci pour tout.
Et avec un émoji cœur rouge en prime, mesdames et messieurs !
Soulagée, je me prends à sourire comme une débile quand je quitte mon lit. Je récupère l'un des pulls qui traînent au bout de mon lit et l'enfile. J'entends d'ici la musique retentir dans la cuisine, donc j'imagine que Camélia et Clément sont réveillés.
Quand j'ai quitté Eden hier soir et que je suis rentrée à l'appartement, j'ai manqué de faire une attaque en trouvant mes deux amis assoupis dans le canapé. Étant donné que Camélia portait trois couches de vêtements plus un plaid et que Clément portait un combo caleçon/t-shirt plutôt moyen, le contraste entre eux deux était saisissant. Heureusement, j'ai réussi à combattre ma surprise et à être extrêmement silencieuse en allant me coucher sans les réveiller.
En arrivant dans la pièce à vivre, je constate qu'ils sont bel et bien réveillés. Camélia s'active derrière les fourneaux avec un long t-shirt blanc qui lui arrive à mi-cuisses griffé de l'inscription « cereal killer » jeté nonchalamment par-dessus un jogging et Clément coupe des bananes, perché sur l'un des tabourets de bar.
— Vous êtes bien matinaux dis donc, commenté-je en m'asseyant à côté de Clément.
— Et toi un peu en retard, rétorque Camélia en me lançant un regard noir. C'est trop compliqué d'envoyer un message pour me prévenir que tu rentrerais super tard, hier soir ?
Je me mords la lèvre, me sentant aussitôt coupable. J'avoue n'avoir pas pensé une seule seconde à la prévenir et de toute façon, je n'aurais pas pu même si je l'avais voulu. Ma batterie était complètement vide.
Après mes explications, Cam semble suspicieuse mais se contente d'opiner en relevant le menton. Il me suffit de lui proposer de l'aide pour faire cuire les pancakes pour qu'elle retrouve son sourire.
Une bonne odeur de chocolat fondu, de pâte à pancake et de banane ne met pas longtemps à envahir tout l'appartement. Je suis tentée d'aérer pour ne pas qu'elle reste trop longtemps mais honnêtement, ce serait un crime vu comme ça sent bon.
— Comme je ne rentrais pas, tu es venu lui tenir compagnie ? demandé-je à Clément.
Celui-ci fait mine d'être soudain très concentré sur les bananes qu'il rechignait à couper il y a encore deux minutes.
— Oui, oui, répond-il.
Je surprends un regard complice qu'ils échangent dans mon dos mais fais mine de ne rien remarquer. J'imagine qu'ils m'en parleront quand ils se sentiront prêts.
— Au fait, tu as quelque chose de spécial à faire aujourd'hui ? questionne Cam en se hissant sur le plan de travail.
Je réfléchis un instant mais rien ne me vient à l'esprit.
— Je ne crois pas.
— Alors dans ce cas, tu viens avec nous ! s'exclame-t-elle joyeusement.
Sans même connaître la destination, je me mets déjà à sourire. L'enthousiasme de ma petite sœur est contagieux.
— Où ça ?
Camélia semble avaler difficilement sa salive.
— Je voudrais vous présenter mon père.
Je crois que la pièce arrête de tourner pendant quelques secondes. Ce qui me rassure c'est qu'à côté de moi, Clément a l'air tout aussi surpris que moi.
— Tu... Tu veux que je vienne ? demande-t-il.
Nous échangeons un regard profondément étonné tandis que Camélia hoche la tête.
— Je vous préviens juste : n'insultez pas les motards devant lui ou vous risquez de vous faire détester dès la première seconde.
Je me renfrogne légèrement et croise les bras. Comment peut-elle bien savoir ça, si elle ne l'a jamais vraiment rencontré ? Parce qu'elle ne l'a encore jamais vraiment rencontré pas vrai, elle m'en aurait forcément parlé...
Plus j'y pense et moins tout ça me paraît cohérent.
— Tu lui as déjà dit ? Je veux dire, que... Que tu étais sa fille ?
Camélia mastique une bouchée de pancake sans me regarder et n'arrête pas de replacer ses épais cheveux bruns derrière son épaule comme si elle voulait à tout prix s'occuper les mains.
— Je vois.
Devant les tensions évidentes qui pointent le bout de leur nez, Clément semble prendre conscience qu'il est légèrement de trop et descend de son tabouret en le faisant crisser sur le parquet avec un bruit abominable.
— Bon c'est pas tout mais je vais m'habiller, moi ! lâche-t-il en déguerpissant vers la salle de bains.
Camélia semble anxieuse de se retrouver seule avec moi. Je me demande si elle a proposé à Clément de nous accompagner justement pour l'éviter.
— Callie... commence-t-elle.
— Je sais ce que tu vas dire et non, je ne t'en veux pas, la coupé-je. Je suis juste surprise que tu n'aies pas pensé à venir m'en parler.
— Je comptais le faire hier soir mais une personne qui commence par « é » et qui finit par « den » m'a prise de court.
J'esquisse un pauvre sourire sans prendre la peine de lui demander comment est-ce qu'elle peut bien savoir que j'étais avec lui. Camélia sait tout, tout le temps. C'est comme ça.
— Sache que j'ai très peu envie de rencontrer cet homme, reprends-je. Je ne pourrais jamais lui pardonner de t'avoir laissée tomber, et de...
— Il ne le savait pas, Callie. Ma mère m'a menti. Il n'a jamais su qu'elle était enceinte.
Je n'arrive pas à y croire. Tout ce temps, j'étais persuadée que son père biologique était un sale type qui avait laissé tomber sa famille sans aucun scrupules.
Pas celui qu'on avait mis à l'écart.
— Il est comment ? finis-je par souffler pour changer de sujet.
Le visage de Camélia s'éclaire et elle me sourit avant de se mettre à me donner des détails sur celui qui lui a donné la vie. Elle me raconte que nous allons sûrement nous entendre à merveille étant donné qu'il adore la cuisine italienne au moins autant que moi, ce qui me rappelle aussitôt Eden et notre soirée de la veille. Elle me donne aussi d'autres détails insignifiants mais rassurants, comme le fait par exemple qu'il soit coach de tennis – j'en déduis sans peine qu'il ne peut pas être un psychopathe assoiffé de sang puisqu'il traîne avec des gosses toute la journée. Plus elle parle de lui et moins j'ai d'appréhension à le rencontrer.
Enfin, c'est ce que je croyais.
Quand Camélia s'immobilise devant le lieu de notre rendez-vous avec son père, je suis obligée de prendre sur moi pour ne pas 1) râler ou 2) m'enfuir en courant. Il s'agit du café dans lequel elle m'avait emmenée en début d'année, là où elle m'avait expliqué qu'elle avait retrouvé son père. Je me rappelle encore de la trahison que j'ai ressenti à ce moment-là, la peine de croire que la famille qu'on lui avait offerte ne lui avait pas suffit. Puis j'y ai réfléchi encore et encore et même si je ne comprends toujours pas vraiment ses raisons, je la soutiens.
Parce que Cam et moi, c'est comme ça : on n'est pas forcément d'accord, mais on se serre les coudes. Toujours.
— Il a insisté, me glisse-t-elle tandis que Clément nous tient la porte.
Je ne remarque que maintenant qu'il a enfilé une chemise propre et repassée – un exploit en ce qui le concerne – et qu'il a même daigné quitter son bomber kaki qu'il porte pourtant hiver comme été. Il fait complètement la paire avec Camélia, qui est super chic avec sa jupe noire en faux cuir passée par-dessus un chemisier à motifs.
Je me sens soudain vachement ridicule avec mon jean droit et mon vieux t-shirt. J'aurais dû faire plus d'efforts.
— Ça va ? me murmure-t-il tandis que Cam nous entraîne vers le fond du café après avoir salué le type qui se tient derrière le comptoir.
J'ai les doigts crispés sur l'ourlet de mon t-shirt.
Inspire. Expire.
Tout va bien se passer.
J'adresse un sourire crispé à mon ami, qui se contente d'acquiescer avant de me guider jusqu'à Camélia en posant une main entre mes omoplates. Ce simple contact me rassure un peu et quand j'arrive près de la table, mon cœur bat un peu moins vite.
— Olivier, je te présente Callisto, ma sœur, et Clément.
Elle se décale alors et j'aperçois enfin derrière elle l'homme auquel je n'ai pas arrêté de penser depuis ce matin. Je me rappelle l'avoir déjà vu en photo mais je suis tout de même frappée par son physique. Pas parce qu'il est différent, non, parce qu'il est incroyablement normal. Il a la tête d'un type honnête qu'on peut croiser au marché en train d'acheter ses fruits-et-légumes ou du voisin sympa qui nous file un coup de main quand on a une fuite dans la salle de bains. Ses cheveux, d'un brun légèrement plus foncé que celui de Camélia, grisonnent sur les tempes. Sa barbe est coupée très court et il porte un pull bleu marine que j'ai déjà vu sur une bonne centaine d'hommes dans Paris.
Pourquoi est-il aussi normal, bordel ?
Je crois que je voulais qu'il ait l'air méchant ou au moins peu commode. Qu'il fasse un peu la gueule ou qu'il ne veuille pas me dire bonjour. Je ne sais pas, je voulais qu'il ait juste l'air du type qui n'a jamais voulu connaître sa fille.
J'imagine que maintenant que je sais qu'il ne savait pas qu'elle existait, ça rend la chose un peu plus compliquée à croire.
— Tu es venu en moto ? demande Camélia en s'installant à côté de lui.
Clément s'empresse de se glisser sur la chaise en face de ma sœur et je le fusille du regard en prenant la dernière place de libre, droit devant Olivier.
— Non, en voiture. Vous voulez boire quelque chose ? demande-t-il poliment.
Camélia prend un thé vert et Clément un café noir et moi, je me contente de secouer la tête de gauche à droite. J'ai envie de ne prendre aucun risque d'être décrédibiliser et prendre une boisson en serait un, étant donné que je renverse tout ce que je touche une fois sur deux.
— Alors Olivier, j'ai entendu dire que vous aimez le rock ? intervient Clément en voyant qu'un silence tendu menace de s'installer maintenant que Cam est partie commander pour eux deux.
— En effet, oui. J'adore tout ce qui trait aux années soixante-dix. D'ailleurs, ma voiture est en fait un cabriolet vert d'eau.
— Trop cool, commente Clément. Vous l'avez obtenu récemment ?
— Non, je me la trimballe depuis plus de trente ans. Cette voiture a duré bien plus longtemps que mon mariage, d'ailleurs !
Les deux hommes s'esclaffent comme deux vieux amis et je détourne le regard sur la fenêtre. Je regarde une seconde les passants traverser la rue, certains en courant et d'autres en marchant lentement, les yeux rivés sur leur portable. Je me demande si eux aussi, ils voudraient être ailleurs en ce moment.
Je suis interrompue dans ma super contemplation quand Camélia revient avec des boissons. Elle en tend une à Clément et surprise, elle m'en dépose une aussi entre les mains.
— Je n'avais rien demandé, lâché-je.
— Je sais, mais c'est ma tournée. Tu le prends toujours avec un nuage de lait ?
Je fronce les sourcils. Camélia sait parfaitement comment est-ce que j'aime mon café puisqu'elle me voit le préparer quasiment chaque matin.
— Pas possible, moi aussi ! intervient Olivier. Le cappuccino est trop sucré pour moi, donc je demande toujours un café noir dans lequel je rajoute le lait moi-même : c'est bien meilleur.
— Moi aussi, soufflé-je.
Je jette un regard en biais à Camélia, qui tente – en vain – de masquer son sourire. Je la soupçonne d'avoir longuement réfléchi aux points communs qui peuvent bien me lier avec son père biologique et si ce n'était pas elle, je crois que je détesterai l'idée.
Le reste de la collation se passe étrangement bien. J'apprends qu'Olivier a été marié pendant douze ans avant de divorcer et que désormais, il se concentre essentiellement sur ses cours de tennis et sur son potager. Camélia boit littéralement ses paroles, comme si ce qu'il disait était tout droit sorti de la Bible. Plus le temps passe et plus je me prends à ne pas haïr tant que ça, ce qui me surprend autant que ça me déroute.
Quand nous quittons le café pour marcher un peu, Camélia s'empresse d'attraper Clément par le bras et de marcher devant nous. Je fusille sa nuque du regard tandis que son père enfonce ses mains dans ses poches, juste à côté de moi.
— Je vois bien que vous avez du mal avec moi, finit-il par dire.
Je dois dire que je suis surprise qu'il aborde le sujet aussi directement, d'autant plus qu'il n'y a aucune méchanceté dans sa voix. C'est un simple constat.
— Ne le prenez pas personnellement, répliqué-je. Vous semblez être quelqu'un de bien. Seulement, c'est... L'idée en général, avec laquelle j'ai du mal.
Il a un petit rire et renifle en haussant les épaules.
— Bah, je vous comprends, rétorque-t-il. Vous devez vous demander pourquoi est-ce que j'essaie de renouer les liens avec Camélia alors qu'elle est déjà si grande.
— C'est elle, qui veut renouer avec vous.
Il me lance un regard légèrement triste, comme s'il était déçu que je ne puisse pas me douter que lui aussi voulait à tout prix apprendre à la connaître.
— Je vous assure que c'est réciproque.
Je prends Cam en flagrant délit d'espionnage tandis que nous continuons de marcher et lui fais signe de rappliquer, mais elle fait mine de ne pas m'avoir vue et se détourne pour rire à une blague de Clément. Je remarque au passage qu'elle a passé son bras sous le sien et qu'il n'arrête pas de lui sourire.
— Au fait, je voulais vous remercier, finit-il par me dire.
Je manque de sursauter et de trébucher sur le trottoir, surprise d'entendre de tels mots sortir de sa bouche.
— Pardon ?
Il me sourit légèrement, dévoilant une rangée de dents légèrement abîmées.
— Je voulais vous dire merci, à vous et vos parents. Merci d'avoir pris soin de ma fille pendant tout ce temps.
— Ce n'est pas...
Je m'arrête de moi-même en plein milieu, consciente que j'allais dire une bêtise.
— « Votre fille », hein ? devine-t-il. Je sais que je n'étais pas prévu au programme et j'imagine très bien qu'en l'adoptant, vos parents ont pensé que je ne réapparaîtrai jamais. Mais croyez-moi quand je vous dis que je ne compte certainement pas remplacer votre père ou effacer votre famille et ce que vous avez construit. J'ai simplement envie d'apprendre à connaître Camélia, et j'ai l'impression que ça lui fait du bien de passer un peu de temps avec moi aussi.
J'acquiesce sans lui répondre, ne sachant pas quoi dire. Je dois avouer que là, il a visé juste.
— C'est vous qui lui avez demandé de ne pas vous appeler « papa » ? osé-je tout de même le questionner.
Il secoue la tête sans se départir de son air positif.
— Nous nous sommes mis d'accords. Elle a déjà un père, et je respecte ça. Et puis, quand elle vous parlera de son père, comment ferez-vous pour distinguer les deux si elle nous appelle pareil ?
Je lui lance un sourire tandis qu'il rit à sa propre blague. Camélia nous entend et prend visiblement ça pour un signal et ralentit pour que nous puissions les rattraper. Olivier se met aussitôt à discuter avec Clément et Camélia en profite pour passer son bras par-dessus mes épaules avant de me murmurer :
— Merci.
Et sa joue effleure la mienne quand je lui souris.
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